XXXI

Thérèse m'avait quitté; j'étais seul sur le banc; je songeais. Et

j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma

pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas

mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je

n'aurais jamais osé solliciter: l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune

fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec

toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme

que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà

profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que

même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites,

elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle

avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon

insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la

dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules.

Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me

servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre

l'ami à la porte; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la

fenêtre!

J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne

m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me

mis à l'oeuvre: Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente

rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une

dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où

m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la

cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû

vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je

fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes?

Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon

plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de

quel droit a-t-on essayé de désunir deux coeurs qui ne peuvent pas vivre

l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus

entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les

calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres?

N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage

donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les

préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la

dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous

demander pardon de son erreur. Marc me déteste; mais il a intérêt à vous

ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous

à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous;

mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me

rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne

vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre

souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos

lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie!

A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!

La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères

sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans

la main de Thérèse.

Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manoeuvre; mais je

redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne

l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?

La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha,

le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez

les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon

était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à

Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point

qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais

desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon coeur était fermé;

mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne

voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste

n'existait pas.

Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse

déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier

dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu

s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait; je dus y revenir à deux

fois pour l'obliger à garder mon écriture.

Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je

tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix

autant qu'il me serait possible.

Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La

communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme

ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion,

j'avais mieux jugé son initiative, et Mlle Romée, avec qui j'en avais

causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie

devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer;

elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la

nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez

désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à

tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc

auprès de Mlle Romée; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me

dévouer pour elle.

Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans

enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son

gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser

aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la

peine de me le cacher.

--Vous dévouer à Mlle Romée? me dit-il, mais il me semble que vous ne

vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en,

tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour Mlle

Romée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai

que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous

les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du

même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous

de l'amour; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa

nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la

loyauté de votre parole; mais devant l'entraînement de la passion, que

peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais;

c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas; pourtant ce

rival est un honnête homme; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il

est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur

pour vous aussi.

Marc réfléchit un moment; puis, se tournant vers moi:

--Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il.

--Je l'ai eue, lui dis-je.

--C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La

religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi,

si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais

pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres,

monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal,

prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être.

Essayez!

--Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi

serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour

et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez.

Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un

danger à courir pour Mlle Romée, je n'hésiterais pas une minute; je

partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la

sentence d'exil.

--A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre

illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement,

permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être

plus sûr.

Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.

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