XXX

Le coeur me battait presque aussi fort que le jour où je m'y présentai

pour la première fois, quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la

porte de Mlle Romée. Était-ce ma condamnation ou mon triomphe que

j'allais trouver dans les yeux de Thérèse? je n'en savais rien; ce que

je savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, notre situation

avait changé. Les derniers voiles allaient tomber entre nous; nos âmes

désormais se regarderaient face à face. Pour elle comme pour moi, ce

serait, avec tous ses périls, avec toutes ses délices, la réalité de la

passion.

Le visage de Mme Romée, que je rencontrai d'abord, ne m'apprit rien.

Mais Thérèse? Oh, Thérèse avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa

poignée de mains: des mains et des yeux de fièvre. Elle sortait. Elle

eut tout juste le sang-froid et l'adresse nécessaires à entrer dans ses

gants, à épingler le chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu

qu'après avoir assujetti la voilette comme un masque sur sa figure. Au

moins on ne la verrait pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques

pas côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait courbée en avant,

comme poursuivie. Nous avions descendu la rue des Couteliers; mais,

arrivée à la rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le courage

lui manqua.

--Je ne peux pas me montrer dans l'état où je suis, balbutia-t-elle.

Tout à l'heure, quand je serai plus calme... Et, se tournant vers moi:

Marc est venu, dit-elle.

--Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?

Elle fit: oui, d'un signe de tête.

--Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me le paiera, votre Marc!

Vous n'avez donc pas su lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?

Les sanglots l'étouffaient.

--Je ne peux pas... je ne peux pas... articula-t-elle.

--Eh bien, ne parlez pas, marchons; l'air vous fera du bien.

Elle me suivit comme une enfant. Au cours Dillon, la solitude des allées

la rassura. Elle consentit à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la

promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put parler enfin:

--Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman avait accompagné la bonne

au marché, Julien n'était pas encore rentré du collège. Il s'est

expliqué; pauvre Marc!

Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais elle l'arrêta de la main:

--Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison; et il a été si bon

avec moi! Il pleurait lui aussi.

--Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. Marc est jaloux;

il veut m'éloigner à tout prix. C'est un égoïste.

--Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit Thérèse. Marc vaut

mieux que nous. C'est le plus délicat, le plus généreux des amis. Si

vous saviez! je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût l'air

de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je me déclarais prête à

recommencer, à me promener avec vous quand et comme il me plairait. Et

lui me suppliait de réfléchir; il m'adjurait de rompre avec vous: Ça

finira mal, répétait-il toujours. Je ne voulais rien entendre: Alors, me

dit-il, si vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est moi qui

m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je vous aime et je suis prêt à me

dévouer pour vous; mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne

veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je trouverai un prétexte pour

expliquer mon absence à madame votre mère; je ne remettrai plus les

pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. Vous ne me quitterez

pas, lui dis-je; c'est impossible. Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me

brouillerai jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, comme il secouait

la tête: C'est donc, ajoutai-je, que vous n'avez pas confiance en moi,

que vous me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. Vous dites

que vous m'aimez et vous ne m'estimez seulement pas! Je suffoquais de

honte et de colère. Marc se rendit: Soit, je resterai, dit-il, mais si

je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, me promettre de ne

jamais le revoir seule, en tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous!

J'ai promis, je me suis réservé seulement de vous avertir. Et maintenant

c'est dit. Il faut nous séparer, mon ami!

Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.

--Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre

exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que

faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle

porter ombrage à personne?

--Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été

que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous

voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à

l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce; je regrette presque de

l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il

souffrira; nous souffrirons aussi; sa vue nous sera un continuel

reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un

supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il

vaudrait mieux en finir?

--Jamais! repris-je; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous

quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je

cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que

depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai

jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis

en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule,

quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit;

le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez

vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout

de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en

supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de

l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je

serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien!

--Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort; je le

sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous

ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte.

Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais

vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma

faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses.

Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes.

Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser

de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce

matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main: Allons,

dit-elle; mon coeur n'a pas changé, mais il est mort; il n'y a plus de

vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions

sans rougir garder l'un pour l'autre...

Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes

larmes.

--Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous

réponds pas de la sagesse de mon coeur; je mentirais en m'engageant pour

lui; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez

pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent

pas à mourir.

L'image · 第 35 / 53 题