XXXII

Je songeais déjà au second billet que j'allais écrire à Thérèse. Dans le

cas où elle l'accepterait, il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul

jour cet unique moyen de communiquer avec elle.

Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya le soir, à mon

arrivée chez elle, me rassura sur le succès de ma première démarche. Ce

n'était pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y exprimait encore

autant que la joie de revivre; mais c'était assez pour me renseigner,

assez pour me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce pas franchi,

je n'avais qu'à aller de l'avant.

Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées en deux parts. La

matinée était consacrée à préparer le billet du jour; la soirée à

constater, à développer l'effet du billet que Thérèse avait reçu la

veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et jamais elle ne me

parut mieux ni plus pleinement employée. Rêver d'amour avait été de tout

temps mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon imagination,

l'indulgente issue de ma paresseuse esthétique. Mais quand l'écriture

venait à s'ajouter au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous

ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif personnel, pendant

les vacances de mon coeur, je trompais ma fringale d'aimer en épousant

les passions ou les passionnettes de mes camarades, jusqu'à me charger

de leur correspondance amoureuse, acrostiches et rondeaux compris? Je me

remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que me donnait un but

ardemment poursuivi, à ce genre de rhétorique. Le romantique naïf et

grandiloquent que je portais en moi se donna carrière. Ce fut la mise en

poésie, le grandissement par l'adjectif ou par le symbole des menus

incidents de ma vie passionnelle.

Invitations aux voyages, rendez-vous dans le rêve, toute une existence

en essor se substituait ainsi à la contrainte où notre intimité était

réduite. Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances étaient

malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient nos volontés, ils

ajouraient d'un semblant d'azur le noir de l'impasse où nous étions

enfermés.

Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, la qualité de ses

sourires quand j'arrivais et quand je la quittais chaque soir, me

renseignaient sur les progrès du travail qui se faisait en elle,

m'attestaient le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre

s'allumaient par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait quand elle me

parlait; des timbres inconnus y vibraient alors, céleste musique! Avec

Marc, au contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression;

ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait de chanter, ses gestes mêmes

prenaient une signification banale. La vie semblait se retirer de toute

sa personne, et cette contre-épreuve confirmait ma certitude.

Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si attentive aux siens,

d'une affection si câline avec sa mère, avec son frère, elle s'occupait

à peine d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore à quelque

caresse, cette caresse était machinale. Son coeur s'absentait. Elle

était l'obsédée en attendant d'être la possédée. Elle ne s'appartenait

déjà plus.

Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. Marc les notait sans

doute, les analysait à mesure: la douleur de les constater ajoutait

plutôt à la sagacité de son coup d'oeil. Je le voyais s'assombrir peu à

peu. Son enjouement avait depuis longtemps disparu; la gravité triste où

il s'était fixé, tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires

catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures de son coeur.

La souffrance par moments le mettait hors de lui. A la plus légère

contradiction de ma part, il s'emportait en des violences de langage qui

dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il ne pouvait plus me voir. Ce

fut au point que je dus avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager

l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui risquerait de l'animer

contre moi. Et Thérèse s'efforçait de suivre mes instructions;

inutilement; son effort était visible et elle était bientôt lasse de son

rôle. Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice; mais c'était

une pitié sans tendresse, un remords sans contrition. Elle aussi,

l'amour l'avait rendue égoïste; elle n'avait de pitié que pour moi, pour

le demi-exil que m'avait infligé Marc; son unique remords était

peut-être d'avoir cédé à ses exigences. Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il

fût aveugle pour se prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle

se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle me regardait en lui

parlant; elle ne pouvait plus même pour une seconde se séparer de moi,

perdre le contact.

Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de réprimer les élans de

tendresse qui la soulevaient vers moi, elle se réfugiait au piano. Là,

du moins, elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein de son

coeur. Dès le premier accord, la communication s'établissait entre nous;

nos êtres vibraient, tressaillaient à l'unisson... A la fin d'une

mazurka ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de mon côté son

visage baigné de larmes; nos regards s'épousaient, allumés de la même

fièvre, amollis de la même langueur; nos lèvres frémissaient, se

crispaient, unies dans la volupté d'une caresse immatérielle. Marc, le

raisonnable Marc, tordu par la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et

Mme Romée s'étonnait.

--Vous avez une singulière façon de vous amuser, vous autres! se

moquait-elle. Mais c'est ta faute aussi, Thérèse. Tu nous joues de la

musique bonne à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et moi,

ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. Je réclame ma partie de

loto.

L'image · 第 37 / 53 题