Ce fut un heureux, un miraculeux décembre: un mois d'oubli,
d'insouciance au seuil du malheur, d'innocence au bord du péché. La
compagnie presque continuelle de Thérèse, la certitude de jour en jour
plus évidente de sa tendresse, avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse
m'était reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La substitution de
l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement fictive, et qui n'avait exigé de
nous qu'un changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. L'épreuve
de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. Aussi dédaigneuse que
moi, et plus ignorante encore de la réalité, elle ne doutait pas de la
durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen de mettre en règle avec
sa conscience.
Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de nos promenades ne pouvait
pas tarder à être découvert. Que Thérèse n'en eût jamais confessé le
secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation comme l'aveu
d'une faute. Et cette faute devait sortir de l'ombre où nous la cachions
aux autres et presque à nous-mêmes.
En attendant nous multipliions nos rendez-vous. En dehors des heures de
leçons, nous passions presque tous nos après-midi ensemble. Nous
utilisions les quarts d'heure et même les minutes de liberté; nous
marchions côte à côte; nous asseyions nos causeries sur un banc de
square ou de promenade.
Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du Jardin Royal, et, comme
une ondée légère arrivait, j'avais ouvert un parapluie qui resserrait
notre tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et s'arrêta, cloué
sur place par la surprise. C'était Marc. Nous nous levâmes, confus,
essayant une explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.
--J'ai eu la chance de rencontrer à temps le parapluie de M. Lavernose,
dit Thérèse. Nous attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma leçon
chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?
--Bien fâché, Mademoiselle; mais on m'attend à l'Académie, et je n'ai
pas une minute à perdre.
--Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne vous fera pas de mal de
marcher un peu avec nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait
l'école buissonnière?
--L'école buissonnière! riposta Marc avec un mauvais sourire, c'est bon
pour les étudiants en droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne
promenade, et à tantôt, conclut-il en nous quittant.
Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse et moi, contrariés l'un et
l'autre et empêchés de nous communiquer nos craintes.
Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.
--Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée
après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute
du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir?
--M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait
Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était
là; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche.
--Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la
lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a
pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche
ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser
sans la permission de ce monsieur!
Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était
le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et
fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne
fût-ce que pour le contredire; sans lui Julien était comme infirme; la
plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même
puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale.
L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux,
l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le
reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait
pas se passer de son affection.
Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon
intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La
passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se
fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux?
eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il
y reste!
Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse
de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air
désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos
adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses.
--Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui
dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit.
--Au saut du lit! se moqua Mme Romée; dans ce cas, cher monsieur, le
mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour.
Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il
faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure
indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de
sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il
avait à me dire, et le délai lui avait paru long.
--C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire.
--Urgent et grave, me répondit-il. Une explication entre nous est
nécessaire. Il y a deux mois que je la remets de jour en jour; mais
après ce que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet de ce qui
se passe entre Mlle Romée et vous, je deviendrais votre complice. C'est
un rôle qui ne peut pas me convenir.
--Les scrupules d'un homme à jeun sont une terrible chose!
plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y
voir clair? Pour moi, je me demande en vous écoutant si je rêve ou si je
veille? Que voulez-vous dire, monsieur Échette, et que se passe-t-il
entre Mlle Romée et moi? Je vous serais obligé de me le dire avec
précision.
--Ce qui se passe n'est malheureusement pas d'hier. Vous n'avez pas
oublié, n'est-ce pas, notre conversation de Pibeste? Je vous donnai ce
jour-là un avertissement inutile. Le mal était fait; vous aimiez Mlle
Romée, et Mlle Romée vous aimait. Oh! je sais bien que ce ne fut pas de
votre part une entreprise de séduction préméditée; en bien, comme en
mal, je vous crois incapable d'un effort quelconque. Vous avez commencé
par céder à un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre tour vous
avez essayé de prendre. Vous n'y avez que trop aisément réussi. Entre
une ignorante et vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de Mlle
Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je voulus voir; je vis. La
malheureuse enfant ne se doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma
présence, votre jalousie, le déchirement de l'adieu, l'avertirent sans
doute. Elle partit avec sa flèche au coeur. Je ne désespérai pourtant
pas de sa guérison. Séparés, vous finiriez par oublier tous les deux.
J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour vous sauver de vous-même, je
m'adressai à votre loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je
croyais avoir mis Mlle Romée à l'abri de vos poursuites. Elle, de son
côté, vous oubliait déjà. Rentrée à Toulouse, dans son milieu, soutenue
par le travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle avait
secoué le mauvais rêve. Après quelques semaines de lutte que je suivais
d'heure en heure,--vous devinez avec quelle angoisse!--elle avait
retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. C'était le salut;
c'eût été bientôt le bonheur. Il y a deux mois de cela, et aujourd'hui
tout est compromis de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous
vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, comment Mlle Romée
pouvait-elle vous empêcher de vous présenter chez elle, à moins de tout
révéler à votre femme, de tout confesser à sa mère? Vous le saviez, vous
avez calculé sur sa générosité pour lui forcer la main. Votre victime
vous avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez elle. Un moment
j'ai cru que vous reculeriez devant votre mauvaise action; j'ai espéré
que l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère de Mlle Romée,
changeraient votre coeur, que vous hésiteriez à les immoler à votre
passion. Souvenez-vous: le soir de votre arrivée, en rentrant à l'hôtel,
vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. Vous n'avez pas tenu parole,
monsieur Lavernose.
Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des dénégations de ma part,
à une lutte; mon sang-froid le déconcertait. Je m'étais assis sur mon
lit, j'avais relevé mon oreiller; je roulais une cigarette.
--Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où vous en auriez encore long
à me dire.
--A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini; rassurez-vous. Tant
que j'ai été seul à m'apercevoir de votre intrigue, tant que j'ai pu
espérer qu'elle se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il n'y
aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai assisté sans
sourciller à vos manoeuvres. Mlle Romée vous revenait; elle allait où
l'attirait son penchant; elle ne voyait pas la main que je lui tendais
pour la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce supplice. Mais
depuis hier, tout est changé. L'honneur de Mlle Romée est en jeu. Que
voulez-vous que pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? Et ce
n'est pas la première fois, n'est-il pas vrai? Moi je ne suppose rien,
je ne soupçonne rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous; le
hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais les autres, le
croiront-ils? Vous ignorez donc ce que c'est que la réputation d'une
jeune fille, monsieur Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour
la perdre, d'une histoire qui court,--et on ne sait jamais qui l'a
lancée. Des explications après coup, des preuves? Inutile. C'est comme
un acquittement en cour d'assises. Il en reste toujours quelque chose.
Vous n'aviez pas pensé à ça sans doute; Argelès est un pays idyllique où
ces misères sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des
mauvaises langues.
Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant à grands pas. Au
moment de conclure, il s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.
--Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, dans l'intérêt de Mlle Romée
aussi bien que dans le vôtre,--car je ne vous suppose pas assez perverti
pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal que vous êtes en train de
lui faire,--il serait temps pour vous de reprendre le chemin d'Argelès.
Grâce à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable; vous pouvez rentrer
chez vous la tête haute. La satisfaction du sacrifice accompli vous
adoucira l'amertume des adieux. Pensez-y; mettez les courtes joies de la
passion en balance avec l'horreur de l'inévitable catastrophe. Voyez et
décidez. Je ne vous en dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le
mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille aussi bien que
votre conscience.
--C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût été le plaisir de vous
entendre, il y a longtemps que j'aurais pu couper court à votre
harangue. Vous parlez bien, monsieur Échette; mais pour un historien
vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Que ne
m'interrogiez-vous d'abord? Que ne vous documentiez-vous auprès de moi?
Je vous aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons une
réputation que vous êtes seul à mettre en doute. Je ne vous parle pas de
mon honneur à moi; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je vous parle
uniquement de Mlle Romée, et je vous trouve singulièrement hardi de
l'avoir mise en cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue depuis
son enfance, si vous la connaissez si mal? Comment? parce que nous nous
sommes assis côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! A
qui espérez-vous le faire croire? Il y a des mauvaises langues à
Toulouse comme à Argelès; je le savais: je le constate. Et où en
serions-nous, grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, mesurer
nos paroles et nos gestes sur le qu'en dira-t-on des inconnus? Mlle
Romée a vingt-quatre ans; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire;
elle n'a pas attendu votre permission pour sortir seule; et si par
hasard elle me rencontre dans la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de
ne pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur Échette, et je suis
bien bon de vous répondre. Vous me cherchez une mauvaise querelle, voilà
tout. Ce n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous laissez
trop voir le bout de l'oreille, mon cher monsieur. Je vous gêne, c'est
clair, il vous tarde que je vous cède la place. Voilà le fin mot de
votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous auriez aussi bien fait
de rester au lit. Mlle Romée est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni
son frère, son ami seulement, son ami comme moi, ni plus ni moins. Au
nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous intervenir?
Marc avait pâli sous ma riposte; son poing se crispait; une colère
froide passait dans ses yeux.
--Je protégerai Mlle Romée; je la sauverai malgré vous et même malgré
elle, me dit-il.
--Sauvez-la donc au risque de la compromettre! lui dis-je. Allez, jouez
votre jeu; moi je jouerai le mien.
--Je n'aurais qu'une ligne à écrire à Mme Lavernose, pour vous rabattre
le caquet, répliqua Marc; mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je
m'adresserai donc à Mlle Romée. Je sais qu'elle vous aime, mais je sais
aussi qu'elle est honnête. C'est elle qui décidera entre nous.