XXIX

Ce fut un heureux, un miraculeux décembre: un mois d'oubli,

d'insouciance au seuil du malheur, d'innocence au bord du péché. La

compagnie presque continuelle de Thérèse, la certitude de jour en jour

plus évidente de sa tendresse, avaient modéré mon exaltation. Et Thérèse

m'était reconnaissante de ce triomphe sur moi-même. La substitution de

l'amitié à l'amour, d'ailleurs purement fictive, et qui n'avait exigé de

nous qu'un changement de vocabulaire, suffisait à la rassurer. L'épreuve

de nos tête-à-tête avait ajouté à sa confiance. Aussi dédaigneuse que

moi, et plus ignorante encore de la réalité, elle ne doutait pas de la

durée d'un bonheur qu'elle avait trouvé le moyen de mettre en règle avec

sa conscience.

Hélas! ce bonheur allait finir. Le mystère de nos promenades ne pouvait

pas tarder à être découvert. Que Thérèse n'en eût jamais confessé le

secret à sa mère, il y avait déjà dans cette dissimulation comme l'aveu

d'une faute. Et cette faute devait sortir de l'ombre où nous la cachions

aux autres et presque à nous-mêmes.

En attendant nous multipliions nos rendez-vous. En dehors des heures de

leçons, nous passions presque tous nos après-midi ensemble. Nous

utilisions les quarts d'heure et même les minutes de liberté; nous

marchions côte à côte; nous asseyions nos causeries sur un banc de

square ou de promenade.

Nous bavardions ainsi un jour, sur un banc du Jardin Royal, et, comme

une ondée légère arrivait, j'avais ouvert un parapluie qui resserrait

notre tête-à-tête. Un passant nous frôla tout à coup et s'arrêta, cloué

sur place par la surprise. C'était Marc. Nous nous levâmes, confus,

essayant une explication qu'il eut l'air de ne pas entendre.

--J'ai eu la chance de rencontrer à temps le parapluie de M. Lavernose,

dit Thérèse. Nous attendions la fin de l'averse. Je vais donner ma leçon

chez les Martel. Venez-vous m'accompagner?

--Bien fâché, Mademoiselle; mais on m'attend à l'Académie, et je n'ai

pas une minute à perdre.

--Le secrétariat ne ferme pas encore, et ça ne vous fera pas de mal de

marcher un peu avec nous, lui dis-je. Depuis quand n'avez-vous pas fait

l'école buissonnière?

--L'école buissonnière! riposta Marc avec un mauvais sourire, c'est bon

pour les étudiants en droit, mon cher monsieur Lavernose. Bonne

promenade, et à tantôt, conclut-il en nous quittant.

Nous nous séparâmes presque aussitôt, Thérèse et moi, contrariés l'un et

l'autre et empêchés de nous communiquer nos craintes.

Ce soir-là, Marc ne parut pas rue du Pont-de-Tounis.

--Marc en retard! que se passe-t-il, grand Dieu? s'exclama Mme Romée

après une heure d'attente. Une barricade en travers de la rue? La chute

du gouvernement, ou la dégringolade d'une cheminée sur le trottoir?

--M. Échette a dû s'enfermer pour travailler à sa thèse, expliquait

Thérèse. Mais elle ne croyait guère à son explication. Le malheur était

là; nous le sentions venir. L'angoisse nous fermait la bouche.

--Qu'avez-vous tous les trois? interrogeait Mme Romée. M. Lavernose a la

lèvre cousue, Thérèse n'a pas l'air de songer à son piano, et Julien n'a

pas encore commencé d'apprendre ses leçons. On dirait que rien ne marche

ici quand Marc n'y est pas. On ne peut donc pas travailler ou s'amuser

sans la permission de ce monsieur!

Et c'était vrai. Marc absent, la maison n'était plus la même. Il était

le régulateur et l'excitateur, celui qui met en train la mécanique, et

fait s'accorder ensemble les rouages. Mme Romée avait besoin de lui, ne

fût-ce que pour le contredire; sans lui Julien était comme infirme; la

plume lui pesait, le livre tombait de ses mains. Thérèse elle-même

puisait dans la fermeté de son ami une partie de sa force morale.

L'approbation de Marc, le sourire fraternel de ses yeux,

l'encourageaient au travail, la récompensaient de ses sacrifices. Le

reproche de son absence la navrait. Elle sentait bien qu'elle ne pouvait

pas se passer de son affection.

Je voyais tout cela, je mesurais la profondeur du mal qu'avait causé mon

intrusion chez les Romée. Mais je n'avais pas le courage de conclure. La

passion menacée se raidissait en moi, me poussait à la révolte. Marc se

fâche, me suggérait-elle. De quel droit se fâche-t-il? Marc est jaloux?

eh bien, tant pis pour lui! Marc se retire sous sa tente? eh bien, qu'il

y reste!

Je m'endurcissais ainsi dans mon égoïsme. J'en voulais presque à Thérèse

de son inquiétude, de ses regards désespérés à la pendule, de son air

désolé, plus tard, quand elle dut renoncer à voir arriver Marc. Nos

adieux furent embarrassés, troublés de pensées discordantes et confuses.

--Je vous porterai des nouvelles de notre ami après votre déjeuner, lui

dis-je. J'irai le surprendre au saut du lit.

--Au saut du lit! se moqua Mme Romée; dans ce cas, cher monsieur, le

mieux est de ne pas vous coucher. Marc est debout avant le jour.

Je n'eus pas la peine de me lever le lendemain. Marc m'avait prévenu. Il

faisait à peine jour quand il frappa à ma porte. Il s'excusa de l'heure

indue. Il avait deux cours à suivre avant son déjeuner, et le reste de

sa journée était pris. Il aurait fallu remettre au lendemain ce qu'il

avait à me dire, et le délai lui avait paru long.

--C'est donc bien urgent? lui dis-je en essayant de sourire.

--Urgent et grave, me répondit-il. Une explication entre nous est

nécessaire. Il y a deux mois que je la remets de jour en jour; mais

après ce que j'ai constaté hier, si je restais le témoin muet de ce qui

se passe entre Mlle Romée et vous, je deviendrais votre complice. C'est

un rôle qui ne peut pas me convenir.

--Les scrupules d'un homme à jeun sont une terrible chose!

plaisantai-je. Mais n'êtes-vous pas sorti trop tôt? Êtes-vous sûr d'y

voir clair? Pour moi, je me demande en vous écoutant si je rêve ou si je

veille? Que voulez-vous dire, monsieur Échette, et que se passe-t-il

entre Mlle Romée et moi? Je vous serais obligé de me le dire avec

précision.

--Ce qui se passe n'est malheureusement pas d'hier. Vous n'avez pas

oublié, n'est-ce pas, notre conversation de Pibeste? Je vous donnai ce

jour-là un avertissement inutile. Le mal était fait; vous aimiez Mlle

Romée, et Mlle Romée vous aimait. Oh! je sais bien que ce ne fut pas de

votre part une entreprise de séduction préméditée; en bien, comme en

mal, je vous crois incapable d'un effort quelconque. Vous avez commencé

par céder à un attrait. Vous vous êtes trouvé pris, et à votre tour vous

avez essayé de prendre. Vous n'y avez que trop aisément réussi. Entre

une ignorante et vous, la lutte était inégale. Certaines lettres de Mlle

Romée à sa mère m'avaient donné l'éveil. Je voulus voir; je vis. La

malheureuse enfant ne se doutait pas encore de ce qui lui arrivait. Ma

présence, votre jalousie, le déchirement de l'adieu, l'avertirent sans

doute. Elle partit avec sa flèche au coeur. Je ne désespérai pourtant

pas de sa guérison. Séparés, vous finiriez par oublier tous les deux.

J'y comptais. Pour mieux vous tenir, pour vous sauver de vous-même, je

m'adressai à votre loyauté. En vous livrant le secret de ma vie, je

croyais avoir mis Mlle Romée à l'abri de vos poursuites. Elle, de son

côté, vous oubliait déjà. Rentrée à Toulouse, dans son milieu, soutenue

par le travail et par le sacrifice, elle s'était ressaisie, elle avait

secoué le mauvais rêve. Après quelques semaines de lutte que je suivais

d'heure en heure,--vous devinez avec quelle angoisse!--elle avait

retrouvé le calme, l'équilibre, la gaieté presque. C'était le salut;

c'eût été bientôt le bonheur. Il y a deux mois de cela, et aujourd'hui

tout est compromis de nouveau, tout est perdu. Vous êtes revenu, vous

vous êtes imposé. Oui, imposé, car, l'eût-elle voulu, comment Mlle Romée

pouvait-elle vous empêcher de vous présenter chez elle, à moins de tout

révéler à votre femme, de tout confesser à sa mère? Vous le saviez, vous

avez calculé sur sa générosité pour lui forcer la main. Votre victime

vous avait échappé, vous êtes venu la reprendre chez elle. Un moment

j'ai cru que vous reculeriez devant votre mauvaise action; j'ai espéré

que l'hospitalité reçue, le contact de la mère, du frère de Mlle Romée,

changeraient votre coeur, que vous hésiteriez à les immoler à votre

passion. Souvenez-vous: le soir de votre arrivée, en rentrant à l'hôtel,

vous m'aviez promis d'avoir pitié d'eux. Vous n'avez pas tenu parole,

monsieur Lavernose.

Marc se taisait. Il s'attendait sans doute à des dénégations de ma part,

à une lutte; mon sang-froid le déconcertait. Je m'étais assis sur mon

lit, j'avais relevé mon oreiller; je roulais une cigarette.

--Vous permettez? lui dis-je. C'est au cas où vous en auriez encore long

à me dire.

--A quoi sert de railler? répliqua Marc. J'ai fini; rassurez-vous. Tant

que j'ai été seul à m'apercevoir de votre intrigue, tant que j'ai pu

espérer qu'elle se dénouerait d'elle-même sans scandale, et qu'il n'y

aurait que moi à en souffrir, je me suis tu. J'ai assisté sans

sourciller à vos manoeuvres. Mlle Romée vous revenait; elle allait où

l'attirait son penchant; elle ne voyait pas la main que je lui tendais

pour la retenir. Pendant des semaines, j'ai enduré ce supplice. Mais

depuis hier, tout est changé. L'honneur de Mlle Romée est en jeu. Que

voulez-vous que pensent les gens qui vous ont rencontrés ensemble? Et ce

n'est pas la première fois, n'est-il pas vrai? Moi je ne suppose rien,

je ne soupçonne rien. Évidemment ce n'était pas un rendez-vous; le

hasard a tout fait. Je le crois, j'en suis sûr. Mais les autres, le

croiront-ils? Vous ignorez donc ce que c'est que la réputation d'une

jeune fille, monsieur Lavernose? Vous oubliez qu'il suffit d'un mot pour

la perdre, d'une histoire qui court,--et on ne sait jamais qui l'a

lancée. Des explications après coup, des preuves? Inutile. C'est comme

un acquittement en cour d'assises. Il en reste toujours quelque chose.

Vous n'aviez pas pensé à ça sans doute; Argelès est un pays idyllique où

ces misères sont inconnues. A Toulouse il faut tenir compte des

mauvaises langues.

Marc avait débité son affaire à la volée, en marchant à grands pas. Au

moment de conclure, il s'arrêta devant mon lit, me fixa longuement.

--Tenez, monsieur Lavernose, continua-t-il, dans l'intérêt de Mlle Romée

aussi bien que dans le vôtre,--car je ne vous suppose pas assez perverti

pour ne pas souffrir un jour ou l'autre du mal que vous êtes en train de

lui faire,--il serait temps pour vous de reprendre le chemin d'Argelès.

Grâce à Dieu, il n'y a rien encore d'irréparable; vous pouvez rentrer

chez vous la tête haute. La satisfaction du sacrifice accompli vous

adoucira l'amertume des adieux. Pensez-y; mettez les courtes joies de la

passion en balance avec l'horreur de l'inévitable catastrophe. Voyez et

décidez. Je ne vous en dis pas davantage. J'aime mieux vous laisser le

mérite d'une résolution que votre intérêt vous conseille aussi bien que

votre conscience.

--C'est tout vu, tout décidé, répondis-je. N'eût été le plaisir de vous

entendre, il y a longtemps que j'aurais pu couper court à votre

harangue. Vous parlez bien, monsieur Échette; mais pour un historien

vous avez une singulière façon d'écrire l'histoire. Que ne

m'interrogiez-vous d'abord? Que ne vous documentiez-vous auprès de moi?

Je vous aurais évité la douleur d'effleurer de vos soupçons une

réputation que vous êtes seul à mettre en doute. Je ne vous parle pas de

mon honneur à moi; je l'estime au-dessus de vos atteintes. Je vous parle

uniquement de Mlle Romée, et je vous trouve singulièrement hardi de

l'avoir mise en cause. A quoi vous sert donc de l'avoir connue depuis

son enfance, si vous la connaissez si mal? Comment? parce que nous nous

sommes assis côte à côte, dans un jardin public, elle serait perdue! A

qui espérez-vous le faire croire? Il y a des mauvaises langues à

Toulouse comme à Argelès; je le savais: je le constate. Et où en

serions-nous, grand Dieu! s'il nous fallait doser nos amitiés, mesurer

nos paroles et nos gestes sur le qu'en dira-t-on des inconnus? Mlle

Romée a vingt-quatre ans; ce n'est plus tout à fait une pensionnaire;

elle n'a pas attendu votre permission pour sortir seule; et si par

hasard elle me rencontre dans la rue, voudriez-vous qu'elle eut l'air de

ne pas me voir? Tout cela est misérable, monsieur Échette, et je suis

bien bon de vous répondre. Vous me cherchez une mauvaise querelle, voilà

tout. Ce n'est pas vous, c'est votre jalousie qui parle. Vous laissez

trop voir le bout de l'oreille, mon cher monsieur. Je vous gêne, c'est

clair, il vous tarde que je vous cède la place. Voilà le fin mot de

votre visite matinale. Eh bien, franchement, vous auriez aussi bien fait

de rester au lit. Mlle Romée est libre. Vous n'êtes ni son fiancé, ni

son frère, son ami seulement, son ami comme moi, ni plus ni moins. Au

nom de qui, au nom de quoi prétendez-vous intervenir?

Marc avait pâli sous ma riposte; son poing se crispait; une colère

froide passait dans ses yeux.

--Je protégerai Mlle Romée; je la sauverai malgré vous et même malgré

elle, me dit-il.

--Sauvez-la donc au risque de la compromettre! lui dis-je. Allez, jouez

votre jeu; moi je jouerai le mien.

--Je n'aurais qu'une ligne à écrire à Mme Lavernose, pour vous rabattre

le caquet, répliqua Marc; mais ce sont des moyens qui me répugnent. Je

m'adresserai donc à Mlle Romée. Je sais qu'elle vous aime, mais je sais

aussi qu'elle est honnête. C'est elle qui décidera entre nous.

L'image · 第 34 / 53 题