Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le
coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la
sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une
halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu
près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais
régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne
enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de
Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte
agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous.
Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le
papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails
sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur
des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des
photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des
promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris
l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant
pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que
j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois
Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je
n'avais eu en tout qu'une lettre: quelques lignes ingénues tracées d'une
main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une
avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus
de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à
entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je
répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure; je
faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous,
je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je
m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au
mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le
prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos
de ma femme et l'honneur de mon amie.
Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La
prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des
volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui
attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus
confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser
l'attrait qui la rapprochait de moi; elle négligeait la grimace de
froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait
pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au
lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire
quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions
égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi; elle livrait Marc aux
taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au
front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se
dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se
prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard; Marc
boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence
amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre.
Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt pardonnée, Thérèse
retombait dans son injustice. Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus
pouvoir nous passer une minute l'un de l'autre. Nous souffrions dès que
nous perdions le contact. Malgré nous, malgré moi surtout qui voyais
mieux le danger, l'amour nous isolait visiblement, nous mettait à part
des autres.
Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous quitter et la joie de
nous reprendre, qui nous fit dévier insensiblement de la réserve
inaugurée par Thérèse et scrupuleusement observée par moi depuis mon
arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les occasions, tous les prétextes
nous furent bons pour nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger
nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, quand Mme Romée ne me
réclamait pas, je sortais en même temps que Thérèse et que son frère, je
les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la classe, prenait les
devants; Thérèse et moi, nous faisions route ensemble jusqu'à la porte
d'une de ses élèves,--et c'était loin quelquefois, à l'autre extrémité
de Toulouse.
J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère innocent de nos propos
perdus dans la rumeur du trottoir.
Nous marchions et nous causions; et nos itinéraires changeaient avec la
direction de nos causeries. Les jours d'intimité, sans nous être donné
le mot, nous quittions les rues encombrées pour suivre,--tels des
sentiers au bord de la grand'route,--les ruelles noires, les passages
obscurs du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques silencieuses, des
magasins sans étalage, ou bien, dans le quartier noble, des
rez-de-chaussée à fenêtres grillagées, des alignements de façades
solennelles avec des linteaux de porte armoriés et des balcons en fer
chargés d'écussons. Et c'était trop de solitude quelquefois au gré de
Thérèse, qui fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le danger
d'une conversation tournée peu à peu à la tendresse.
L'heure de la leçon était toujours trop vite arrivée; et c'était si dur,
alors, de s'ajourner jusqu'au soir! Cette faveur d'accompagner un moment
Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en goût d'en demander
davantage. Mon amie avait des moments de répit entre ses leçons: des
quarts d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, quand une élève
s'était fait excuser. Elle profitait de ces loisirs pour réciter sa
prière ou dire son chapelet dans l'église la plus proche.
Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un après-midi où le
désoeuvrement, joint au désir d'admirer les jeux de la lumière vespérale
à travers les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit à
Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. L'hiver était doux cette
année-là; les rosiers du Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les
massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans les jardinets du
faubourg, les plates-bandes s'embaumaient du parfum léger des
tussilages. J'emmenai Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord du canal.
La colonnade grise des platanes s'allongeait, doublée au reflet de
l'eau. Vision calme. Une barque passait, une lourde gabarre
languedocienne, et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un voyage dans une
barque pareille, entre les faïences vernies et les oranges mûres: un
voyage silencieux sur l'eau muette, un voyage lent escorté de la course
lente des charrues dans les sillons, un voyage sans autre événement que
la halte obligée de l'écluse, sans autre musique que la chanson du pâtre
ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant les clochers de village,
mâts de nefs immobiles ancrées dans l'uniformité des plaines.
Telle fut la douceur de cette promenade imprévue que Thérèse me voua
désormais tous ses moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et
j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait assigné. C'était
presque toujours hors des rues fréquentées, au seuil des quartiers
populaires. La durée du temps dont elle pouvait disposer limitait nos
courses. Nous nous contentions souvent de franchir le canal sur un de
ces ponts qui relient la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard
devant nous une de ces voies à pente raide qui vont, par des transitions
assez brusques, de la foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière
à la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la montée, nous nous
arrêtions un moment en suspens, nous laissions nos regards planer de la
ville à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés se révélait à
demi sous les voiles de la brume.
Un jour, en gagnant la campagne par la rue des Récollets, nous eûmes la
fantaisie de visiter la chapelle des Pères missionnaires et le calvaire
dont les croix monumentales envoient leur ombre jusque sur la route. La
chapelle était restée fermée depuis l'exécution des décrets; la porte
antique par où étaient entrés tant de malheureux et sortis tant de
consolés était encore scellée de la cire rouge des cachets officiels.
Mais l'accès du jardin était libre; des buis taillés, des bassins d'eau
vive disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent; les
feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, les mousses dans le vivier,
disaient aussi l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des
plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos n'était pas tout à
fait désert; des pensionnats du quartier y jouaient les jours de
promenade; des amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées
couvertes; des dévotes venaient y faire leur chemin de croix en plein
air, agenouillées devant les stations qui s'espaçaient autour de
l'enclos. L'endroit était hospitalier et recueilli. Le calvaire y
suggérait des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations de
nature, par l'odeur des buis, par la musique gazouillante des mésanges
suspendues aux branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.
D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous obligeaient à nous
rapprocher des quais, nous allions chercher de l'autre côté de l'eau, au
bout du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, posé en
terrasse au-dessus de la berge. Un vieux cèdre nous accueillait sous le
porche de ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du large
par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait parfois, leur faisait
rendre--tel l'archet sur la corde,--une musique de tristesse. Blottis
sur un banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux bercés par
l'orage, nous écoutions venir l'assaut du vent et la plainte de l'arbre.
Près de nous, en contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses
plates-bandes défleuries; plus près encore, des fenêtres nous révélaient
des intérieurs de maisons pauvres, le long d'une ruelle déserte, tandis
que, en face, la Garonne s'en allait pressée entre les murailles roses
des quais, bornée en amont par les arches massives du pont de pierre, en
aval par les architectures grêles du pont suspendu qui filait à notre
gauche porté sur la courbe légère des câbles en fil de fer. L'ampleur du
fleuve, la vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du nid où
s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient à goûter plus pieusement la
minute d'intimité paisible dérobée par nous à la fuite des jours, au
tumulte de la vie.