XXVIII

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, paisibles, souriantes. Après le

coup de folie qui m'avait exilé d'Argelès, j'avais trouvé, grâce à la

sagesse de Thérèse suggérant et ordonnant ma prudence, la douceur d'une

halte inattendue où se complaisait ma faiblesse. Ma sécurité était à peu

près complète. J'écrivais régulièrement à Argelès, et j'en recevais

régulièrement des nouvelles, des relations minutieuses où Cyprienne

enregistrait les événements de la famille et du voisinage. Les rhumes de

Jacques y figuraient à côté d'un changement de vicaire ou d'un mécompte

agricole, d'un règlement désastreux avec nos fermiers de Marsous.

Quelques lignes de mon fils remplissaient les blancs laissés sur le

papier par l'écriture de sa mère. Ces dames étaient avides de détails

sur ma vie toulousaine, sur mes occupations d'étudiant, sur l'intérieur

des Romée. Je n'en mettais jamais assez sur le compte de nos amies. Des

photographies avaient été échangées entre Thérèse et Cyprienne avec des

promesses de prochain revoir. Ma femme et ma belle-mère avaient pris

l'engagement de venir me chercher quand je me trouverais assez savant

pour quitter Toulouse, c'est-à-dire vers Pâques, limite extrême que

j'avais fixée à mon séjour. Plus tard, aux grandes vacances, les trois

Romée feraient une visite de reconnaissance à Argelès. De ma mère, je

n'avais eu en tout qu'une lettre: quelques lignes ingénues tracées d'une

main pesante. La brave femme s'étonnait de mon changement de vie. Une

avalanche récente avait emporté le mur qui soutenait le verger au-dessus

de la maison. Elle me consultait sur l'opportunité de la réparation à

entreprendre. Et tout cela me paraissait si loin! presque étranger! Je

répondais cependant comme si j'avais été l'absent d'une heure; je

faisais semblant de discuter le devis des travaux à exécuter à Marsous,

je ripostais par d'autres histoires aux histoires de Cyprienne. Je

m'évertuais à donner une apparence de réalité, de vraisemblance, au

mensonge où j'étais forcé de vivre. Je ne désespérais même pas de le

prolonger indéfiniment, de concilier l'égoïsme de mon rêve avec le repos

de ma femme et l'honneur de mon amie.

Je réussis pendant quelques jours à garder ce périlleux équilibre. La

prudence de Thérèse se démentit la première. Mon obéissance à des

volontés qu'elle n'avait pas eu la peine de me signifier, en lui

attestant la force de son empire sur moi, l'avait trop rassurée. Plus

confiante, elle se surveillait moins, elle ne pensait plus à déguiser

l'attrait qui la rapprochait de moi; elle négligeait la grimace de

froideur, le manège d'indifférence par où, jusque-là, elle ne manquait

pas de couper mes élans, de me contraindre à d'humiliantes retraites. Au

lieu de calculer, de doser ses paroles comme elle avait soin de le faire

quand Marc était là, attentive à nous distribuer son amitié par portions

égales, elle s'oubliait à des apartés avec moi; elle livrait Marc aux

taquineries de Julien, aux commérages de Mme Romée. Un regard, un pli au

front de l'abandonné l'avertissaient de son étourderie, et elle se

dépêchait de la réparer, mais d'autres fois la distraction se

prolongeait, et quand elle s'en apercevait, il était trop tard; Marc

boudait, affectait de s'écarter de nous, de s'enfermer dans un silence

amer, que les humilités de la coupable avaient peine à rompre.

Thérèse se repentait, Marc pardonnait, et, aussitôt pardonnée, Thérèse

retombait dans son injustice. Nous en arrivions, elle et moi, à ne plus

pouvoir nous passer une minute l'un de l'autre. Nous souffrions dès que

nous perdions le contact. Malgré nous, malgré moi surtout qui voyais

mieux le danger, l'amour nous isolait visiblement, nous mettait à part

des autres.

Ce fut le besoin de nous voir, la douleur de nous quitter et la joie de

nous reprendre, qui nous fit dévier insensiblement de la réserve

inaugurée par Thérèse et scrupuleusement observée par moi depuis mon

arrivée à Toulouse. Bientôt toutes les occasions, tous les prétextes

nous furent bons pour nous retrouver, pour multiplier, pour prolonger

nos rencontres. Après le déjeuner de ces dames, quand Mme Romée ne me

réclamait pas, je sortais en même temps que Thérèse et que son frère, je

les accompagnais. Julien, pressé par l'heure de la classe, prenait les

devants; Thérèse et moi, nous faisions route ensemble jusqu'à la porte

d'une de ses élèves,--et c'était loin quelquefois, à l'autre extrémité

de Toulouse.

J'aimais ce tête-à-tête dans la foule, le mystère innocent de nos propos

perdus dans la rumeur du trottoir.

Nous marchions et nous causions; et nos itinéraires changeaient avec la

direction de nos causeries. Les jours d'intimité, sans nous être donné

le mot, nous quittions les rues encombrées pour suivre,--tels des

sentiers au bord de la grand'route,--les ruelles noires, les passages

obscurs du vieux Toulouse. Nous longions des boutiques silencieuses, des

magasins sans étalage, ou bien, dans le quartier noble, des

rez-de-chaussée à fenêtres grillagées, des alignements de façades

solennelles avec des linteaux de porte armoriés et des balcons en fer

chargés d'écussons. Et c'était trop de solitude quelquefois au gré de

Thérèse, qui fuyait alors, en gagnant des rues plus vivantes, le danger

d'une conversation tournée peu à peu à la tendresse.

L'heure de la leçon était toujours trop vite arrivée; et c'était si dur,

alors, de s'ajourner jusqu'au soir! Cette faveur d'accompagner un moment

Thérèse, au lieu de me contenter, me mettait en goût d'en demander

davantage. Mon amie avait des moments de répit entre ses leçons: des

quarts d'heure, des demi-heures et quelquefois plus, quand une élève

s'était fait excuser. Elle profitait de ces loisirs pour réciter sa

prière ou dire son chapelet dans l'église la plus proche.

Je la surpris, plongée dans ses dévotions, un après-midi où le

désoeuvrement, joint au désir d'admirer les jeux de la lumière vespérale

à travers les joailleries des vitraux anciens, m'avait conduit à

Saint-Étienne. Nous sortîmes ensemble. L'hiver était doux cette

année-là; les rosiers du Bengale ne finissaient pas de fleurir dans les

massifs du Boulingrin, et, le long des murs, dans les jardinets du

faubourg, les plates-bandes s'embaumaient du parfum léger des

tussilages. J'emmenai Thérèse au delà du Grand-Rond, au bord du canal.

La colonnade grise des platanes s'allongeait, doublée au reflet de

l'eau. Vision calme. Une barque passait, une lourde gabarre

languedocienne, et nous rêvions, Thérèse et moi, d'un voyage dans une

barque pareille, entre les faïences vernies et les oranges mûres: un

voyage silencieux sur l'eau muette, un voyage lent escorté de la course

lente des charrues dans les sillons, un voyage sans autre événement que

la halte obligée de l'écluse, sans autre musique que la chanson du pâtre

ou la sonnerie lointaine des angélus annonçant les clochers de village,

mâts de nefs immobiles ancrées dans l'uniformité des plaines.

Telle fut la douceur de cette promenade imprévue que Thérèse me voua

désormais tous ses moments de liberté. Elle m'avertissait la veille, et

j'allais la prendre au rendez-vous qu'elle m'avait assigné. C'était

presque toujours hors des rues fréquentées, au seuil des quartiers

populaires. La durée du temps dont elle pouvait disposer limitait nos

courses. Nous nous contentions souvent de franchir le canal sur un de

ces ponts qui relient la ville aux faubourgs. Nous gravissions au hasard

devant nous une de ces voies à pente raide qui vont, par des transitions

assez brusques, de la foule à la solitude, du tumulte de la vie ouvrière

à la paix des campagnes. Arrivés au sommet de la montée, nous nous

arrêtions un moment en suspens, nous laissions nos regards planer de la

ville à la vallée hivernale où la jeune verdure des blés se révélait à

demi sous les voiles de la brume.

Un jour, en gagnant la campagne par la rue des Récollets, nous eûmes la

fantaisie de visiter la chapelle des Pères missionnaires et le calvaire

dont les croix monumentales envoient leur ombre jusque sur la route. La

chapelle était restée fermée depuis l'exécution des décrets; la porte

antique par où étaient entrés tant de malheureux et sortis tant de

consolés était encore scellée de la cire rouge des cachets officiels.

Mais l'accès du jardin était libre; des buis taillés, des bassins d'eau

vive disaient l'ordre et le goût d'une plaisance de couvent; les

feuilles pourries dans l'herbe des pelouses, les mousses dans le vivier,

disaient aussi l'exil des maîtres, la déchéance des arbustes et des

plantes abandonnés à eux-mêmes. Cependant l'enclos n'était pas tout à

fait désert; des pensionnats du quartier y jouaient les jours de

promenade; des amoureux, l'été, y cherchaient l'ombre des allées

couvertes; des dévotes venaient y faire leur chemin de croix en plein

air, agenouillées devant les stations qui s'espaçaient autour de

l'enclos. L'endroit était hospitalier et recueilli. Le calvaire y

suggérait des pensées graves tempérées aussitôt par les sensations de

nature, par l'odeur des buis, par la musique gazouillante des mésanges

suspendues aux branches mortes. Ce fut un de nos refuges préférés.

D'autres fois, quand les leçons de Thérèse nous obligeaient à nous

rapprocher des quais, nous allions chercher de l'autre côté de l'eau, au

bout du pont Saint-Pierre, l'abri d'un square infréquenté, posé en

terrasse au-dessus de la berge. Un vieux cèdre nous accueillait sous le

porche de ses branches inclinées. L'autan, qui arrivait du large

par-dessus la nappe de la Garonne, les soulevait parfois, leur faisait

rendre--tel l'archet sur la corde,--une musique de tristesse. Blottis

sur un banc, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux bercés par

l'orage, nous écoutions venir l'assaut du vent et la plainte de l'arbre.

Près de nous, en contre-bas, un jardin d'hôpital alignait ses

plates-bandes défleuries; plus près encore, des fenêtres nous révélaient

des intérieurs de maisons pauvres, le long d'une ruelle déserte, tandis

que, en face, la Garonne s'en allait pressée entre les murailles roses

des quais, bornée en amont par les arches massives du pont de pierre, en

aval par les architectures grêles du pont suspendu qui filait à notre

gauche porté sur la courbe légère des câbles en fil de fer. L'ampleur du

fleuve, la vastitude du ciel, en contraste avec l'exiguïté du nid où

s'isolait notre tête-à-tête, nous invitaient à goûter plus pieusement la

minute d'intimité paisible dérobée par nous à la fuite des jours, au

tumulte de la vie.

L'image · 第 33 / 53 题