Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les journées qui suivirent,
je dirais que ce fut un passage du rêve à l'action, de l'image à la
réalité. J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de vaine
rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le contact de Thérèse, la
caresse de ses yeux, la tendresse de ses sourires effacèrent les
figurations artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son
absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je vécus mon amour au
lieu de l'imaginer.
Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. J'habitais, à vrai
dire, chez elle autant que chez moi. Dès les premiers jours, j'avais
pris l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces dames tout de
suite après leur déjeuner, avant que mon amie repartît pour donner ses
leçons. A cette heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer
Marc; et cette certitude ne m'était pas déplaisante. Si innocents que
fussent mes rapports avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il
était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience éveillait la mienne,
l'obligeait à des retours sur moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le
reproche de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses paroles suffisaient
à me paralyser, ou, si je faisais semblant de ne pas l'entendre,
donnaient à ma conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.
Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, j'étais engagé à
prendre le café en famille.
--Vous pourrez vous croire encore à Argelès, entre Cyprienne et Jacques,
me disait Mme Romée. Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera
Jacques.
--Et la Garonnette vous donnera l'illusion du gave! ajoutait Thérèse.
Cela se passait dans la véranda, dans la grande cage de verre où se
jouait la pâle lumière de novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus
imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée de sa vie, de ses
habitudes. Sa plume sur le bureau, une lettre commencée, des billets
d'élèves qui traînaient, ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où
elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, tout y parlait
d'elle, tout y racontait l'harmonie heureuse de son âme avec sa vie.
J'avais un sentiment de bien-être exquis à la voir agir devant moi, pour
moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de ménagère. Pendant qu'elle nous
versait, qu'elle nous offrait le café, Mme Romée me confiait les rêves
qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était l'événement de ses
matinées: Fruits hors de saison, trahison! avait-elle coutume de dire
quand il lui était arrivé de rêver cerises en décembre; et, ainsi
avertie, elle se préparait à déjouer un complot de la petite bonne ou de
la concierge!
Thérèse plaisantait doucement sa superstition. Mais la dame n'entendait
pas raillerie sur ce chapitre.
--Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle à Thérèse.
Comment la trouvez-vous, monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le
sommeil!
Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, Mme Romée mettait
volontiers la conversation sur les élèves de Thérèse; elle cherchait à
faire parler sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de détails
sur les intérieurs où l'introduisaient ses leçons: inventaires de
mobiliers, procès-verbaux de toilettes, ce qu'on entend derrière les
portes, ce qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la discrétion
de Thérèse, elle avait des indignations comiques...
--Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. Rien ne t'intéresse, rien
ne t'amuse. Ce que tu dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici.
Pas une minute de conversation: des gammes, des gammes, et encore des
gammes! Si tu crois qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!
--Soyez tranquille, mère; si je les ennuie, mes élèves, elles me le
rendent bien... au moins quelques-unes, plaisantait Thérèse. Et déjà
elle mettait son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre Julien
qui s'oubliait devant un miroir, occupé à rectifier son noeud de
cravate: tu es assez beau comme ça, je te l'assure! lui disait-elle.
Elle me tendait la main: à ce soir, monsieur Lavernose.
J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir.
--Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures?
Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas
peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce
pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à
quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez
votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne
serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même
vie qu'à Argelès... Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout,
continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce
serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi: une course
d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse.
Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je
suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la
clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite
vous habiller, et venez me prendre à quatre heures.
Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que
faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et
les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais
tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations
d'étudiant; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes; le
spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc
avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait
présenté: des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui
j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique,
avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop
graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur
pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas
davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades.
Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de
vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté.
En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur
Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état
d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre
société que celle des arbres des promenades publiques: des ormeaux du
Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au
soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs; la
corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais
les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du
jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et
blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de
marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée
Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette
heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du
haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude
crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations
expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où
les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des
premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la
course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un
restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées
doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc.
J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le
timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter.
La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en
allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il
l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades
de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces
cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert
d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et
Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve
taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui
tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr
qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano.
Le silence régnait aussitôt; le rêve un moment interrompu reprenait son
essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les
danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau
souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait
un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage
plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce
sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances
d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des
emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait
pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à
Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible
d'un renoncement accepté; accordée à Chopin elle signifiait au contraire
le progrès de la passion en lutte avec le devoir.
A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une
écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et
cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait
toute dans cette illusion d'une heure.