XXVII

Si j'avais à déterminer mon état d'âme dans les journées qui suivirent,

je dirais que ce fut un passage du rêve à l'action, de l'image à la

réalité. J'arrivais d'Argelès saturé de lyrisme, desséché de vaine

rhétorique. L'humanité reprit ses droits. Le contact de Thérèse, la

caresse de ses yeux, la tendresse de ses sourires effacèrent les

figurations artificielles par où j'avais tâché de suppléer à son

absence. La beauté vivante triompha de l'idole. Je vécus mon amour au

lieu de l'imaginer.

Je ne me rassasiais pas de voir, d'écouter Thérèse. J'habitais, à vrai

dire, chez elle autant que chez moi. Dès les premiers jours, j'avais

pris l'habitude de venir chercher des nouvelles de ces dames tout de

suite après leur déjeuner, avant que mon amie repartît pour donner ses

leçons. A cette heure-là, j'étais à peu près sûr de ne pas rencontrer

Marc; et cette certitude ne m'était pas déplaisante. Si innocents que

fussent mes rapports avec Thérèse, je n'en sentais pas moins, quand il

était là, la gêne d'un contrôle. Sa conscience éveillait la mienne,

l'obligeait à des retours sur moi-même qui me gâtaient mon plaisir. Le

reproche de ses yeux, l'amertume quelquefois de ses paroles suffisaient

à me paralyser, ou, si je faisais semblant de ne pas l'entendre,

donnaient à ma conduite un arrière-goût fâcheux d'hypocrisie.

Quand j'arrivais assez tôt, rue du Pont-de-Tounis, j'étais engagé à

prendre le café en famille.

--Vous pourrez vous croire encore à Argelès, entre Cyprienne et Jacques,

me disait Mme Romée. Moi, je serai votre belle-mère, Julien sera

Jacques.

--Et la Garonnette vous donnera l'illusion du gave! ajoutait Thérèse.

Cela se passait dans la véranda, dans la grande cage de verre où se

jouait la pâle lumière de novembre. Je me plaisais dans cette pièce plus

imprégnée que les autres de Thérèse, plus animée de sa vie, de ses

habitudes. Sa plume sur le bureau, une lettre commencée, des billets

d'élèves qui traînaient, ouverts, sur la table, le cahier d'écolier où

elle inscrivait chaque jour les dépenses du ménage, tout y parlait

d'elle, tout y racontait l'harmonie heureuse de son âme avec sa vie.

J'avais un sentiment de bien-être exquis à la voir agir devant moi, pour

moi, à suivre ses gestes d'hôtesse, de ménagère. Pendant qu'elle nous

versait, qu'elle nous offrait le café, Mme Romée me confiait les rêves

qu'elle avait eus la nuit précédente. C'était l'événement de ses

matinées: Fruits hors de saison, trahison! avait-elle coutume de dire

quand il lui était arrivé de rêver cerises en décembre; et, ainsi

avertie, elle se préparait à déjouer un complot de la petite bonne ou de

la concierge!

Thérèse plaisantait doucement sa superstition. Mais la dame n'entendait

pas raillerie sur ce chapitre.

--Oh toi! je sais bien, tu ne rêves pas, répliquait-elle à Thérèse.

Comment la trouvez-vous, monsieur Lavernose? Raisonnable jusque dans le

sommeil!

Les jours où ses songes manquaient d'intérêt, Mme Romée mettait

volontiers la conversation sur les élèves de Thérèse; elle cherchait à

faire parler sa fille. Sa curiosité ne se rassasiait jamais de détails

sur les intérieurs où l'introduisaient ses leçons: inventaires de

mobiliers, procès-verbaux de toilettes, ce qu'on entend derrière les

portes, ce qu'on voit par le trou de la serrure. Et devant la discrétion

de Thérèse, elle avait des indignations comiques...

--Comment es-tu fabriquée? lui demandait-elle. Rien ne t'intéresse, rien

ne t'amuse. Ce que tu dois les assommer tes élèves! Je te vois d'ici.

Pas une minute de conversation: des gammes, des gammes, et encore des

gammes! Si tu crois qu'elles y tiennent tant que ça, à la musique!

--Soyez tranquille, mère; si je les ennuie, mes élèves, elles me le

rendent bien... au moins quelques-unes, plaisantait Thérèse. Et déjà

elle mettait son chapeau pour sortir. Mais il fallait attendre Julien

qui s'oubliait devant un miroir, occupé à rectifier son noeud de

cravate: tu es assez beau comme ça, je te l'assure! lui disait-elle.

Elle me tendait la main: à ce soir, monsieur Lavernose.

J'allais sortir à mon tour. Mme Romée me forçait à me rasseoir.

--Qu'avez-vous de si pressé? me disait-elle. Votre cours à deux heures?

Et bien, vous le manquerez, votre cours. A votre âge, vous n'avez pas

peur qu'on vous mette en pénitence! Vous n'êtes pas à la chaîne comme ce

pauvre Marc! S'en fait-il du mauvais sang, celui-là! et pour aboutir à

quoi? à s'abîmer les yeux. Joli résultat. Laissez-le marcher, et allez

votre train, croyez-moi. Prenez-en un peu et laissez-en beaucoup. Ce ne

serait vraiment pas la peine d'être venu à Toulouse pour y mener la même

vie qu'à Argelès... Je protestais faiblement. Il y a temps pour tout,

continuait la dame. Aujourd'hui, par exemple, une si belle journée, ce

serait un péché de vous enfermer. Je vous emmène avec moi: une course

d'une heure. Et je vous montrerai toutes les belles dames de Toulouse.

Ça ne vous tente pas? Il s'agit d'une vente au profit des pauvres, et je

suis obligée de m'y montrer. Il y a là comme vendeuses presque toute la

clientèle de Thérèse, et ma visite est attendue. Allons, courez vite

vous habiller, et venez me prendre à quatre heures.

Quand Mme Romée ou Julien ne me réclamaient pas, je ne savais trop que

faire de mes journées. Ma chambre, là-bas, sur le quai était triste, et

les rues étaient vides de figures de connaissance. Que devenir? J'avais

tenté les premiers jours de prendre au sérieux mes occupations

d'étudiant; j'avais suivi des cours, j'avais pris des notes; le

spectacle de cette vie jeune autour de moi m'avait un moment amusé. Marc

avait quelques camarades à la Faculté de droit à qui il m'avait

présenté: des lauréats, des forts en thème comme lui, avec qui

j'échangeais quelques mots en faisant les cent pas sous le portique,

avant l'arrivée des professeurs. Mais ces agrégés en herbe étaient trop

graves pour moi, et les autres, ceux qui venaient dormir sur leur

pupitre après avoir passé la nuit au tripot, ne m'agréaient pas

davantage. Je me sentais emprunté, dépaysé, avec ces étranges camarades.

Après quelques expériences malheureuses, je renonçai à mes velléités de

vie écolière, je ne mis plus les pieds à la Faculté.

En dehors de Marc que j'évitais d'ailleurs avec soin, et du docteur

Estenave que je ne recherchais pas davantage, craignant pour mon état

d'âme la pénétration de son diagnostic, il ne me restait pas d'autre

société que celle des arbres des promenades publiques: des ormeaux du

Grand-Rond, des érables du Jardin des Plantes. Je m'attardais jusqu'au

soir en leur compagnie. La nuit venait, rôdait autour des massifs; la

corne avertisseuse des gardiens me décidait seule à sortir. Je laissais

les statues grelottantes, les aigles en sommeil, les plates-bandes du

jardin botanique, cimetière d'herbes, hérissé d'étiquettes noires et

blanches comme des croix sur des tombes de pauvres. Le portique de

marbre franchi, un reste de clarté m'accueillait au seuil de l'allée

Saint-Michel. J'aimais, j'ai toujours aimé la beauté trouble de cette

heure. Des carillons lointains, comme des fumées de bruit, tombaient du

haut des clochers dont la silhouette se perdait dans l'incertitude

crépusculaire. Du haut du pont j'écoutais leurs dernières vibrations

expirer, ondes aériennes, sur le réseau mouvant de l'eau mystérieuse où

les feux blancs de l'électricité se mêlaient au reflet balancé des

premières étoiles. J'errais dans les solitudes qui accompagnent la

course du fleuve jusqu'à l'heure du dîner, un dîner à prix fixe dans un

restaurant médiocre, et j'expédiais les plats, je mettais les bouchées

doubles, impatient d'arriver chez les Romée et d'y arriver avant Marc.

J'entrais là comme dans le pays du bonheur. Thérèse me parlait, et le

timbre seul de sa voix suffisait à m'enchanter.

La présence de Marc contrariait mon lyrisme. Avec lui, l'illusion s'en

allait, les choses reprenaient leurs limites. La raison triomphait. Il

l'appliquait à tout et à tous, aux commérages de Mme Romée, aux boutades

de Julien. Il se donnait autant de mal pour corriger les erreurs de ces

cerveaux légers qu'il en aurait pris à argumenter devant le tapis vert

d'une soutenance de thèse. Sa patience à discuter était inépuisable, et

Mme Romée avec une mauvaise foi inconsciente, Julien avec sa verve

taquine et sa logique anarchiste d'enfant gâté, en abusaient pour lui

tenir tête. Thérèse était obligée d'intervenir. Le moyen le plus sûr

qu'elle eût de les mettre d'accord était d'ouvrir le piano.

Le silence régnait aussitôt; le rêve un moment interrompu reprenait son

essor. Comme dans ces jeux de gazes colorées où s'apothéosent les

danseuses, Thérèse m'apparaissait alors divinisée à travers le réseau

souple des harmonies. Le monde n'existait plus. La musique nous créait

un autre univers. Elle était une atmosphère et un langage, un langage

plus souple, plus libre. Je l'imaginais au moins. J'interprétais dans ce

sens le choix des morceaux que Thérèse jouait et les nuances

d'expression qu'elle leur donnait en les jouant. La proportion seule des

emprunts faits à Schumann ou à Beethoven plutôt qu'à Chopin, marquait

pour moi un certain étiage de ses sentiments. La préférence donnée à

Schumann marquait une tendance à l'apaisement, à la mélancolie paisible

d'un renoncement accepté; accordée à Chopin elle signifiait au contraire

le progrès de la passion en lutte avec le devoir.

A force d'analyser, de définir, la musique m'était devenue comme une

écriture à clé où je lisais la confession quotidienne de Thérèse. Et

cette confession suffisait à ma vie sentimentale. Ma journée tenait

toute dans cette illusion d'une heure.

L'image · 第 32 / 53 题