XXI

Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais

perdu; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi,

retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette

nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas.

J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en

semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle

poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette

suprême folie.

La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de

répit... Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance

minime à coup sûr; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus

léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à

me rejeter vers le rivage.

La cérémonie s'était accomplie selon les rites: un discours que j'avais

négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la

récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient

l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait

aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup

Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux.

Cyprienne pleurait; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi;

Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon coeur la source depuis

quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces

dix dernières années me revenait brusquement: joies et malheurs, tous

les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies

c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance,

le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements; je

retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue,

la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de

vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque

enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier

tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques

vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques!

Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière.

Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je

me l'étais créée: idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon

honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces

redoutables: l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux

et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la

vie. La vie s'était vengée; le mage s'était pris à ses artifices;

l'évocateur était devenu l'obsédé.

Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout

jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une

moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les

gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans

la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la

maison n'avait pris garde à ma folie; ma réputation de distrait avait

donné le change; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma

femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon

détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible

et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne

que depuis le divorce de nos coeurs.

Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison

était plus vivante, plus animée alors; le sévère intérieur se déridait;

une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la

régularité par trop mécanique des journées et des heures.

Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son

camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes,

ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et

vibrante que j'avais plaisir à manier.

Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave.

Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il

me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant

quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi; je crus

qu'elle allait s'effacer.

Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené

vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en

effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien

encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui,

même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à

lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu; ma volonté était libre; mais

d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à

Thérèse.

Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui

prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet

amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon coeur. Je me serrais

contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu

curative de ma folie; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais

sa tête sur mon coeur, sur ce coeur que je n'avais pas su lui garder

tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus

ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses.

L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque

douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société

commençait à lui peser; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il

avait tiré de ma libéralité,--compensation trop facile,--quelques

jouets: une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses

camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas

le courage de le retenir. A quoi bon?

L'image · 第 26 / 53 题