Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais
perdu; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi,
retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette
nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas.
J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en
semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle
poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette
suprême folie.
La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de
répit... Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance
minime à coup sûr; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus
léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à
me rejeter vers le rivage.
La cérémonie s'était accomplie selon les rites: un discours que j'avais
négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la
récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient
l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait
aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup
Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux.
Cyprienne pleurait; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi;
Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon coeur la source depuis
quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces
dix dernières années me revenait brusquement: joies et malheurs, tous
les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies
c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance,
le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements; je
retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue,
la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de
vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque
enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier
tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques
vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques!
Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière.
Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je
me l'étais créée: idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon
honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces
redoutables: l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux
et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la
vie. La vie s'était vengée; le mage s'était pris à ses artifices;
l'évocateur était devenu l'obsédé.
Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout
jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une
moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les
gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans
la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la
maison n'avait pris garde à ma folie; ma réputation de distrait avait
donné le change; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma
femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon
détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible
et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne
que depuis le divorce de nos coeurs.
Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison
était plus vivante, plus animée alors; le sévère intérieur se déridait;
une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la
régularité par trop mécanique des journées et des heures.
Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son
camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes,
ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et
vibrante que j'avais plaisir à manier.
Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave.
Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il
me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant
quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi; je crus
qu'elle allait s'effacer.
Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené
vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en
effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien
encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui,
même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à
lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu; ma volonté était libre; mais
d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à
Thérèse.
Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui
prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet
amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon coeur. Je me serrais
contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu
curative de ma folie; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais
sa tête sur mon coeur, sur ce coeur que je n'avais pas su lui garder
tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus
ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses.
L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque
douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société
commençait à lui peser; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il
avait tiré de ma libéralité,--compensation trop facile,--quelques
jouets: une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses
camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas
le courage de le retenir. A quoi bon?