Ce fut comme une autre vie qui commença pour moi le lendemain; une vie
en arrière, dans le souvenir. La réalité présente ne me touchait plus;
pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. Elle écrivait
régulièrement à ma femme, et ses lettres, longuement commentées, étaient
l'événement de la semaine. On lisait cette chère écriture, on en parlait
devant moi; je la lisais, j'en parlais aussi; mais cette Thérèse récente
n'ajoutait rien à la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété
entretenait l'image.
C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. Toute autre
société m'était devenue odieuse. Je m'étais emparé de sa chambre; je m'y
enfermais avec elle pendant des journées entières. La saison s'avançait,
et il y avait des chances pour que nous ne trouvions pas de nouveaux
hôtes; j'étais d'ailleurs résolu à les écarter. Je passai là dans une
claustration à peu près complète, comme dans une maison mortuaire après
la disparition d'un parent proche, les premiers jours qui suivirent son
départ. Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère laissée par
ses cheveux et qui me rendait la sensation de sa présence, j'évoquais
heure par heure les semaines précieuses que j'avais passées avec
Thérèse. Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la couleur de ses
robes, la nuances de ses sourires, je revoyais, je réentendais tout.
Comédien sincère, pour mieux entrer dans la réalité, je me donnais la
représentation minutieuse de nos conversations, de nos attitudes. Ce
furent de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais
peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué à la formation d'un état
d'âme qui devait m'être si funeste!
L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de l'amour; peut-être
même n'est-il pas de passion un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme.
Tout amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi comme les autres, un
peu plus peut-être, j'eus le pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce
qui se rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse on appelle
cristalliser, et l'inventeur du mot et de la théorie l'applique, je
crois, aux débuts de la passion; mais cette faculté ne se développa chez
moi dans son plein qu'à la seconde période, quand le départ de Thérèse
m'obligea de chercher des consolations ou des compléments à son absence.
Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus de nouveau fouler les
sentiers qu'elle avait parcourus. Les arbres qui avaient ombragé nos
haltes, les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me devinrent
autant de buts de pèlerinage. Quand j'avais dépassé les dernières
masures du faubourg de l'Aïroulat et que je touchais aux grands espaces
libres, habités par les châtaigniers, je m'arrêtais, aussi ému qu'un
dévot au seuil de l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers,
ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était le sanctuaire de
mon culte. Je m'asseyais à l'une des places où mon amie et moi nous
avions accoutumé de nous asseoir, et, autant que je pouvais m'en
souvenir, dans la posture exacte où je m'étais trouvé à côté d'elle. Je
lui parlais, j'écoutais chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho
charmant de ses paroles. La châtaigneraie, à cette époque de l'année,
était déserte; les feuilles mortes sur les sentiers empêchaient
d'entendre le sabot des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de
la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille en gardant sa
vache le long des bordures. Ils m'épiaient de loin, s'étonnaient de me
rencontrer chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout seul,
interpeller comme un sorcier les rochers ou les plantes.
Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse avait fait quelquefois
l'aumône, m'accosta un jour, s'informa de celle qu'il ne voyait plus
avec moi. Il avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres,
quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il m'exhibait, gâté par
la rosée et la pluie, un gant en peau de Suède que Thérèse avait perdu
en effet et que nous avions inutilement cherché ensemble. Cette relique
ne me quitta plus désormais.
Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se passer d'objets
matériels; elle s'exerçait en esprit sur les perfections de Thérèse.
Comme le dévot qui médite sur une parole ou sur un acte de son Dieu, je
me dilatais, je me fondais dans la contemplation de mon amie. Pour
entrer plus avant dans la possession de sa beauté, pour en atteindre la
définition totale, je travaillais à me la représenter en détail; je
restreignais mon adoration pendant tout un jour à ses yeux ou à ses
lèvres; je m'appliquais à analyser les nuances les plus fugitives de ses
regards ou de son sourire. Et c'était tout un paradis que m'offrait
ainsi cette Thérèse une et multiple, que mon investigation patiente et
enflammée diversifiait à l'infini.
A force d'analyser le charme de mon amie, de la célébrer, de la chanter,
j'étais arrivé à un état d'hypnose chronique tout à fait étrange. Les
pratiques de méditation et de contemplation par où j'avais travaillé
d'abord à me procurer l'illusion de sa présence m'étaient devenues
inutiles. Dès que cessaient les soins matériels, les occupations de ma
vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et quelquefois même à
travers mes paroles et mes actes, Thérèse m'apparaissait; j'étais avec
elle. Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état d'oraison, quelque
chose m'enlevait doucement à moi-même; je me sentais porté dans un autre
et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. Et la source de
cette félicité paraissait inépuisable; les ondes de bonheur où je me
répandais naissaient, se développaient d'un mouvement toujours égal.
J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop
fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme
heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait
presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans
vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais
à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours
nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec
les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de
jour en jour; j'avais franchi les limites du possible; la porte du
jardin mystique s'ouvrait devant moi; devant moi, s'étendait, illimité,
le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de
Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais
plus besoin d'évoquer son image; elle habitait ma pensée; elle
s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche; sa robe claire
ondulait au rythme de son pas silencieux; la tête un peu tournée de mon
côté, elle m'invitait à la suivre; ou bien elle se reposait assise dans
son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son
attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres
qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la
mienne.
C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous
sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les
contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la
vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois
lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et,--détail étrange
qui aurait dû me mettre en garde,--les sens même y avaient une part, une
part de plus en plus marquée.
Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais
engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines.
L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu
perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop
matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase,
redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la
Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux
fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes
anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour
l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas
suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient
moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse
elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu
à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait; c'était fini de mon
union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était
la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix.
Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les
suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La
force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les
trompe-l'oeil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et
quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de
la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi,
qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de
vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais
alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes
hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules,
des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient
encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque; je fermais les
yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma
passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me
séparait de l'irréparable.
A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes
lèvres; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil,
dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient
d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un
reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste; je formais de
vains projets de réunion avec elle; j'en venais à souhaiter quelque
malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner
à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par
désoeuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide
pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois,
et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai
ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant
des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives,
j'espérais, j'attendais son arrivée; je calculais le temps nécessaire,
les retards possibles des trains, et le coeur me battait chaque fois que
l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je
voyais Thérèse, je la rencontrais partout; je me laissais prendre aux
plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle
du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait
de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis
pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des
autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure
de mon amie.
Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne
fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière,
qui me parut plus froide, me donna à réfléchir: elle m'oublie!
pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La
jalousie me reprit; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta
de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma
rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de
ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à
soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux
rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté,
aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y
avait-il autre chose entre eux maintenant; je le craignais du moins.
Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait
consenti; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait?
Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au
Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de
l'état civil.