Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée,
investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A
quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique
avait échoué; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je
m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs,
pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait
pas moins d'être tentée.
Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à Marsous; je bouclai
mon sac et je partis. Mais je ne fis que toucher barre à la maison de
mes parents. Le bavardage affectueux de ma mère, avide des nouvelles de
la famille et de la vallée, ses préoccupations de récolte et d'argent,
si peu concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient pas à
m'intéresser. La bonne femme et moi ne parlions plus la même langue;
j'étais devenu comme un étranger dans ma maison. Pauvre mère!
qu'aurait-elle dit si elle avait pu deviner mes misères, soupçonner la
détresse, où je me débattais, affolé? Où était-il hélas! le sauvageon de
jadis, la petite âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces
vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne pas changer, vivre et
mourir où avaient vécu, où étaient morts les miens, pareil à ceux
d'avant comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et cet arbre soudé
au roc, enraciné dans les traditions ancestrales! Mais il était trop
tard, j'avais sucé le virus de l'éducation sentimentale; déserteur du
foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir en bourgeois!
Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à l'aube, je communiai une
dernière fois, sous les espèces du pain bis et du lait encore fumant,
avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser rude et cordial, le
baiser coutumier de nos adieux, et je m'enfonçai résolument dans l'âpre
et tortueux massif qui garde la source du gave d'Azun. Je partis seul. A
quoi bon un guide quand on n'a d'autre but que la fatigue? J'avais
d'ailleurs une suffisante habitude de la montagne et de la vie
montagnarde pour m'y aventurer sans péril.
Je savais le chemin des cabanes de berger où je pourrais au besoin
trouver un gîte pour la nuit, un abri pendant l'orage; ces bergers, j'en
connaissais quelques-uns; les plus âgés m'avaient servi de guide
autrefois; les plus jeunes avaient été mes camarades. Les chiens même,
peu hospitaliers aux passants, me faisaient bon accueil; j'avais appris
les paroles et les gestes qui désarment leur colère. Je les évitais
d'ailleurs, eux et leurs maîtres, autant que me le permettaient les
ressources de mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à protéger
mon sommeil, une poignée de bruyères mortes ou de rhododendrons me
donnait la flamme nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une
averse.
Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe du jour à la nuit
noire. Pour me fatiguer, pour m'absorber davantage, je choisissais les
plus mauvais chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches les
plus vertigineuses. Que ma pensée fût bornée en même temps que mon
regard aux rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui bordaient
ma route, c'était ce que je cherchais, et ce n'était pas difficile à
trouver dans ce méchant dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se
hérissent, se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le port de
Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces rudes passages, bercé par le
vent des cimes, fouetté par l'haleine froide qui monte de l'obscurité
des abîmes.
Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée d'une estibe
suspendue comme une écharpe de verdure entre deux précipices. Les
troupeaux rentraient, les clarines des vaches tintaient longuement; les
abois des chiens montaient vers le ciel avec la fumée des cuisines de
pâtres. Je m'anuitais dans leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel,
en guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, à travers les
trous de la toiture, le regard inquiet des étoiles. D'autres fois,
surpris par l'invasion subite du brouillard, je cherchais quelque
saillie de rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, n'osant
pas risquer un mouvement jusqu'à la prime clarté de l'aube. A la
descente de Cambalès, une bourrasque de neige m'obligea un soir à
m'abriter au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de granit.
Une brebis égarée dans l'estibe vint partager mon gîte; je m'écartai
pour lui faire place, et je dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé
à la tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.
Les journées passaient ainsi: huit, dix? j'en avais perdu le compte. Les
journées passaient, et l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne
cessait pas de me poursuivre. La vie élémentaire que je menais, celle,
plus élémentaire encore, autour de moi, des gens et des bêtes,
favorisaient, innocentaient mon rêve. La volonté des astres plus
proches, le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient la
soumission aveugle à la destinée, la docilité aux impulsions de
l'instinct. Et quel plus beau cadre pour la figure aimée que ce jardin
de la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs gardé par les
précipices! C'étaient, pour Thérèse, les urnes bleues penchées vers le
gazon des gentianes, pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le
flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout; elle m'attendait le
soir, assise, accoudée au granit, elle me précédait le matin, légère au
bord des abîmes.
La fatigue de la marche enfiévrait encore mes visions, les animait d'une
ardeur plus voluptueuse. Comme les ascètes au désert, les tentations
rôdaient autour de moi, plus hardies à mesure que les privations me
rendaient plus faible. Hélas! tout mon effort de conversion
n'aboutissait qu'à profaner l'image de Thérèse, à la faire descendre à
la portée de mon désir.
Mon courage était à bout; mes forces défaillaient. Ce train de marche,
soutenu seulement d'un peu de lait et de pain achetés aux bergers, avait
fini par m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, ma tête à
garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, le pied me manqua au bord
d'un rocher lavé par les vapeurs de la cascade; je glissai, je roulai
dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du pacage terminée,
ramenaient leurs troupeaux aux herbages de la vallée d'Argelès, me
ramassèrent meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du gave.
Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait leur léger bagage, et
ce fut en ce rude équipage que je fis, le soir même, ma rentrée au
logis.
J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce ennemie, je me livrai
tout entier au pouvoir de l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord
sans douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à fermer les
yeux, à se confier au vertige. Ma conscience n'agissait plus; l'instinct
de la conservation lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que
le pouvoir d'imaginer et de sentir; mais imaginer ne me suffisait plus,
et la réalité me demeurait inaccessible. Ma vie désormais était vouée à
cette impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas lent et sûr,
je m'enfonçais dans le néant.
La chute précipitée à noires rafales ou alentie en soleillées tardives
du bienveillant automne, s'accordait avec la décomposition très douce de
ma vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait autour de
moi, avec moi me semblait-il. Larmes de pluie, caresses des feuilles
mortes, fatigue de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout se prêtait,
s'accommodait à mon deuil.
La saison des eaux était finie, les vacances terminées. Les villas
avaient fermé leurs persiennes, le Casino avait replié ses oriflammes;
le décor de joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard.
J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, et d'eux-mêmes
mes pieds reprenaient les chemins voués au souvenir. Mais je n'étais
déjà plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui recueille;
j'étais le désespéré qui fuit, traqué par l'idée fixe, l'être machinal
qui s'abandonne au destin. Comme les nids du printemps aux squelettes
nus des branches, je retrouvais des parcelles de ma vie accrochées aux
ronces flétries, mêlées à la litière des pourritures végétales. Et
tantôt je rejetais du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir
s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort universelle, tantôt je
me prosternais sur ces traces, je collais mes lèvres à l'écorce des
arbres, à la boue des chemins.
Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris ses occupations d'écolier;
dans le rond de la lampe, chaque soir, il feuilletait ses livres,
compulsait ses dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames
travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques un tapis
d'autel destiné à la paroisse. La ronde familière des heures tournait de
nouveau, menée par l'habitude, dans la maison automnale. Et j'étais là
moi aussi, identique en apparence et si différent, hélas! J'étais là,
prisonnier d'un devoir insipide, m'excitant sourdement à la révolte;
combinant des plans d'évasion qui m'épouvantaient, aussitôt ébauchés, et
que je laissais en suspens.