XIX

--Bonne journée pour voyager! déclara Cyprienne; le temps doit être

couvert en plaine. Mlle Romée ne souffrira pas trop de la chaleur.

--La pauvre enfant est encore faible, ajouta ma belle-mère, l'émotion

l'a brisée; elle avait l'estomac fermé ce matin.

J'écoutais naître et mourir ces propos sans sortir de mon rêve. La voix

de Marc me réveilla.

--Et bien, m'interrogeait-il, que pronostiquez-vous? Pensez-vous que le

brouillard se lève? Avons-nous chance de voir quelque chose, si nous

montons à Pibeste?

J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la veille avec l'ami de

Thérèse. Et la journée à vrai dire n'était pas engageante. Mais au point

où nous en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air de reculer

devant un tête-à-tête.

--Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je; il remue déjà; le

Léviste tantôt laissait voir sa couronne; bon signe; ce serait parfait

si nous pouvions arriver là-haut avant l'invasion du soleil.

Une demi-heure après nous nous mettions en route. Vous avez sûrement vu

Pibeste, mon cher ami; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré

dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, dans le ciel

oriental. C'est une montagne de médiocre altitude, assez pauvrement

boisée, dont le seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, de

façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics voisins, l'immensité

des plaines de la Bigorre et du Béarn.

A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse de Saint-Sesthé, nous

quittâmes la route de Lourdes pour attaquer la montée, une montée tout

de suite assez raide dans la pierraille calcaire, à travers des paysages

calcinés, abandonnés par les troupeaux. Les mornes gris de Lias et de

Géü s'érigeaient, en face de nous, sur la rive opposée du gave qui

fuyait en des méandres d'un vert pâle enguirlandés de saulaies et de

vergnes. Des ardoisières, des carrières de marbre déchiraient çà et là

l'uniformité des pentes; des éboulis de rocaille s'en échappaient comme

des ruisseaux tristes, et des villages pauvres étalaient leur nudité

pouilleuse au pied d'un médiocre clocher.

L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce spectacle. Nous

voyagions à travers des cépées en croissance qui s'étreignaient

au-dessus du sentier. Et la monotonie de cette prison de feuilles nous

obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, ou, qui sait,

adroitement ménagées par mon interlocuteur, en vînmes-nous à parler de

l'amour? Marc le trouvait mal compris et singulièrement rabaissé par la

littérature contemporaine. Romanciers ou poètes, presque tous avaient

raconté ou chanté la passion; or la passion, expliquait-il, n'est qu'un

élément ou un passage de l'amour: l'état de fièvre créé par l'obstacle.

Dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus

haute, la plus complète de l'amour.

--Peut-être avez-vous raison au point de vue social, lui répondis-je,

mais votre esthétique est bien étroite. Hors de la tendresse, pas de

beauté? Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les mêmes droits à

l'éternité que Bérénice! Commencez donc pas réformer l'humanité, cher

Monsieur, avant de régenter la littérature.

--C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La morale du

littérateur ne peut pas différer de celle de l'honnête homme.

--Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal de l'honnête homme a

varié de siècle en siècle et même d'une génération à la suivante dans ce

siècle-ci qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité des esprits,

fixez le symbole des croyances, bâtissez le temple où abjureront les

hérésies et les schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait

encore à uniformiser les tempéraments et les caractères. Imposer le même

idéal de l'amour à un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un

lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, qu'en

ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire presque tous les artistes et

les poètes. Comment s'y prendront-ils pour commander à leurs sentiments,

pour les incliner du côté de la tendresse et du sacrifice, eux dont la

tête est toujours prise avant le coeur!

--Eux comme les autres; je n'admets pas d'irresponsables. Et sans doute,

une fois déchaînées, les forces de la passion se font aveugles et

sourdes; elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre; c'est à

nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer dans l'oeuf.

--Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, répliquai-je; je

voudrais voir votre machine à raisonner aux prises avec votre

imagination. Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas; mais

quand c'est le rêve qui mène la vie, quand la sensibilité vibrant au

moindre choc vous met à la merci d'une odeur, d'une musique, d'une

image, que faire et comment résister?

--Fermez les yeux, bouchez-vous le nez ou les oreilles!

--Pauvres précautions, mon cher, contre les fatalités de l'instinct.

Songez que les êtres d'imagination sont tous, ou peu s'en faut, des

enfants ou des sauvages, des impulsifs, des inconscients.

--Inconscients, donc innocents, n'est-il pas vrai? c'est-à-dire que

vous, par exemple, qui avez l'âme d'un poète, s'il vous plaisait, sous

prétexte de musique ou d'image, de faire une infidélité à votre femme,

vous seriez tout prêt à vous absoudre. Laissez-moi croire que vous

hésiteriez le cas échéant.

--Peut-être en effet reculerais-je devant l'infidélité matérielle ou

même devant la trahison du coeur qui briserait le lien affectueux; mais

l'infidélité du rêve, la trahison des yeux qui se tournent, comme les

plantes amoureuses du soleil, vers une beauté supérieure, celle-là,

pourquoi me l'interdirais-je? Que j'aie l'imagination occupée d'un

rythme vivant ou d'un rythme d'art, où est le mal et à qui ma dévotion

pourrait-elle nuire? Quand j'en serai là d'ailleurs, je ne manquerai pas

d'avoir recours à vos lumières. En attendant, je vous permets de

supposer tout ce qu'il vous plaira sur mon compte, même le pire.

--Vos _distinguo_ me paraissent bien un peu perfides, mon cher monsieur

Lavernose; mais vous aurez beau essayer de m'en faire accroire, vous ne

réussirez pas à changer la bonne opinion que j'ai de vous, conclut Marc.

Évidemment il n'avait aucune envie de se brouiller avec moi; il lui

suffisait de m'avoir averti.

Le paysage nous reprenait d'ailleurs, faisait diversion presque au même

instant. Nous sortions, nous nous évadions enfin de l'interminable

taillis où nous dialoguions depuis une heure. Et le brouillard nous

quittait. C'était devant nous la fête de l'été, la splendeur du ciel

pyrénéen, la délicatesse de l'azur autour des rochers et des arbres. Des

bouquets de hêtres s'espaçaient à travers un éboulis de masses

calcaires. Et au-dessus de cette pente rocailleuse, s'évasait la coupe

verte d'une étroite vallée de pâturages, cernée par les pointes

terminales de Pibeste. Des troupeaux de vaches, des ramades de brebis

tondaient l'herbe au bord des sources, ou ruminaient, couchés à l'ombre

des roches surplombantes, observés par les cabanes de bergers qui se

groupaient au sommet d'un mamelon de daphnés et de bruyères. Et c'était,

plus haut encore, la facilité d'un pâturage en pente douce, d'où les

quenouilles d'asphodèles se levaient en moisson blanche. Tout le revers

de la montagne en était habillé, et l'odeur qui s'en émanait était si

forte que les papillons engourdis se pâmaient, se laissaient prendre sur

les fleurs.

Le sommet pointait au-dessus, défendu comme d'une dernière barricade par

une cépée de hêtres. Marc y arriva le premier. Cet élan l'avait mis hors

de lui. Debout sur le roc, il triomphait, prenait possession des

paysages étalés confusément devant lui.

Le brouillard du matin s'était épaissi en montant; il s'interposait par

endroits, flottait entre la plaine et la montagne, et ces intervalles de

néant donnaient à l'espace démesuré qui reculait sous nos regards, un

aspect de chaos, de planète en formation. Plus près cependant, à la base

de Pibeste, des morceaux de pays se précisaient; on distinguait un

village, un lac, un tournant de route, un moulin sur le gave. Et cela

était chétif, sans beauté, sans intérêt. Le moulin avait l'air d'un

jouet d'enfant, le lac d'un bijou naïf, la route d'un fil blanc où se

trémoussait une humanité minuscule.

La plaine fuyait au delà, oscillante, monstrueuse, d'une vastitude aussi

pénible au regard que l'infini peut l'être à la pensée. Une traînée

blanche apparaissait au bord d'une ondulation de cette mer, comme un peu

d'écume à la crête d'une vague. Je nommai Pau. Tarbes, plus près, se

cachait derrière le massif du Léviste, mais des détonations sourdes,

irrégulièrement espacées, nous orientaient, trahissaient sa présence.

C'était l'arsenal qui essayait ses canons.

Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que je subissais, écrasé,

la fascination, la nausée de l'immense, le futur agrégé, aux prises avec

le décourageant horizon, poursuivait méthodiquement sa conquête. La

plaine une fois soumise, il se tournait vers les montagnes. Elles nous

dominaient, nous enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous

leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante des nuages

suspendus à leur cime, les plus lointaines apparaissaient comme

détachées de la terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc.

C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de Lhéris, la pyramide

bleue du pic d'Arize, le colosse qui veille au seuil des Pyrénées. Plus

reculé, jaillissant du dédale obscur de la chaîne, le mont Perdu

s'exhaussait, formidable, avec sa couronne blanche de glaciers comme le

roi de la mort. Géométrique et noir, le Cylindre, à côté, faisait

l'effet de quelque monument funéraire, d'un hypogée barbare pour une

dynastie d'avant l'histoire. Le Vignemale et le Balaïtous fermaient le

cercle: le Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue en arrêt,

crevant le ciel de sa pointe aiguisée comme une flèche barbare, le

Balaïtous hérissé, crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine

vaincue par les éléments.

Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et j'imitais Pibeste. Marc

exultait, au contraire, son humanité semblait accrue, sa personnalité

exagérée par le défi des cimes.

L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il parlait de monter le

lendemain au Vignemale. Puis sa pensée se porta vers une autre tâche,

vers une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine était là,

devant son futur historien; Marc recevait l'hommage du duché sur lequel

il avait fondé sa fortune.

Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle pourrait lui ouvrir.

C'était la certitude d'un poste dans une faculté, d'une situation de

maître de conférences, de chargé de cours peut-être: la vie matérielle

largement assurée, et l'autre du même coup, le bonheur dans le mariage.

Encore un an, deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité dans

une fonction honorable et indépendante, à côté d'une compagne choisie

par lui, d'une épouse aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle

appui de son coeur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en l'air; Marc

connaissait cette perfection, il était en relations quotidiennes avec sa

famille; il avait tout lieu de croire que sa demande, quand il jugerait

à propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il n'attendait que

l'assurance d'une place et d'un traitement pour conclure.--Mais,

ajouta-t-il, d'ici là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore pas

que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, le sentiment plus

tendre, le projet d'union intime, je me suis interdit de le lui dire.

Peut-être l'a-t-elle deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde

autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque chose, c'est même

tout ce que je souhaite provisoirement; mais si l'amour allait venir,

l'amour pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour le mariage,

libre même,--il faut tout envisager,--libre pour la passion.

Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les yeux en même temps que

la voix pour m'expliquer ses craintes, les leva sur moi brusquement:

--Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos relations si récentes ne

m'autorisent peut-être pas à vous ennuyer de mes affaires, mais nous

sommes situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau des

conventions sociales. Permettez-moi d'avoir recours à votre expérience.

Vous devez connaître les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai jamais

regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop pour la juger de sang-froid.

Mais vous la connaissez, vous aussi, cette jeune fille dont je vous

parle, cette fiancée sans le savoir; vous venez de passer un mois avec

elle, elle vous a parlé de moi, sans doute; croyez-vous qu'elle m'aime

un peu, qu'elle m'aime assez pour me garder son coeur? C'est que,

voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon compte; ni mon caractère, ni

mes goûts n'ont rien qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer

n'est pas tout, il faut savoir aimer. Mlle Romée me comprendra-t-elle?

Je l'espère quelquefois. Il y a des jours où je la vois si paisible, si

raisonnable, si laborieuse, il me semble que nous sommes nés l'un pour

l'autre; et ces jours-là sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout

change, tout se gâte; c'est l'inquiétude, c'est le caprice. Alors, je ne

sais plus que croire, j'hésite. Vous me rendriez un vrai service, cher

monsieur André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. Que feriez-vous à

ma place? Conseillez-moi. Est-il prudent de laisser aller les choses?

Vaut-il mieux demander à Mlle Romée un engagement formel?

La confidence de Marc ne m'avait rien appris. Peut-être en aurais-je

souffert cependant, peut-être me serais-je révolté quelques jours plus

tôt, quand, amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur Thérèse.

Mais la certitude d'être aimé avait purifié mon amour, l'avait

agenouillé devant elle. Elle planait si haut que le rêve seul, comme une

fumée d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient dès

lors les projets infra-terrestres de mon rival, son programme de

félicité bourgeoise? A quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami

désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec elle des fiançailles

supérieures aux droits qu'il pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son

image me resterait; et au point d'exaltation où j'étais arrivé, je me

sentais capable de me contenter de cette union malgré elle.

Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut aussi ambiguë qu'un

oracle. Je m'excusai d'abord de mon peu d'habileté à débrouiller les

ressorts de l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien

connaître? Mlle Romée était certes une personne de grand sens et de

grand coeur, et elle m'avait toujours parlé de Marc dans les meilleurs

termes; quant à décider si elle se contenterait de ce que Marc avait à

lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir de ses rêves, vraiment on m'en

demandait trop; je me récusais. En ménage comme pour l'autre vie, c'est

la foi qui sauve. Thérèse avait-elle foi en Marc? Marc avait-il foi en

Thérèse? A cette question, elle et lui pouvaient seuls répondre.

Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande importance à une

consultation qui n'avait été qu'un prétexte à me faire parler. Peut-être

aussi s'interrogeait-il, se livrait-il à l'enquête sur lui-même que je

venais de lui conseiller: première et douloureuse épreuve de son amour.

Pour un esprit avide autant que le sien de lumière et de certitude,

l'ombre où il se débattait, le doute sur la durée possible du lien qui

l'unissait à Thérèse devaient être bien pénibles. Thérèse l'avait-elle

compris, l'aimait-elle assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez de

confiance en son amie pour ne pas la troubler de son inquiétude? Il me

semblait lire cette perplexité dans ses yeux, dans l'hésitation même de

sa démarche.

Depuis un moment déjà nous avions commencé à descendre. Le brouillard

nous talonnait. Les cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se

fermait; la muraille mouvante se rapprochait de nous. Bientôt elle nous

enveloppa de ses réseaux humides. A peine si, dans l'incertitude de

cette nuit grise, subitement tombée, nous pouvions reconnaître le bon

chemin. Le grondement du gave, qui se heurtait, quelques centaines de

mètres plus bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une ou deux

fois du danger où nous avait mis une fausse piste. Le sentier

contournait la crête de la montagne, assez mollement inclinée du côté

par où nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers Lugagnan,

tombait brusquement en précipices. Le brouillard, d'abord sec, s'était

mis à couler, et la mouillure des pierres aggravait la difficulté de la

descente.

Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes de nous abriter un

moment et de nous sécher dans la cabane des pâtres. Le gîte était

misérable; une hutte de pierres sans porte, sans fenêtres, avec un toit

intermittent d'esquilles calcaires que rejointaient mal des mottes de

gazon. Les bergers nous firent place sur le banc de sapin où ils

s'allongent, roulés dans leurs couvertures pour dormir; ils allumèrent

en notre honneur, devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches de

genévriers; ils nous offrirent tout ce qu'ils avaient: du pain, du lait

et du fromage.

C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient pour le compte de quelques

propriétaires du village. Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin

de mai, dès que la neige avait eu fini de fondre; ils ne devaient

descendre que vers la mi-octobre. Ils ne se plaignaient pas du salaire

ni du gîte. Ces pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les bêtes

et les gens y sont moins exposés que dans les hautes estibes; les sautes

de temps y sont moins fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et

les glissements de terrain causés par les pluies d'orage; et la nuit, si

les chiens aboient, il n'est pas utile d'armer le fusil pour faire peur

à l'ours. La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse; ils

avaient le pain et le sel à deux heures de marche de la cabane, et le

dimanche, en grimpant à une brèche qu'ils nous indiquaient de la pointe

de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher de leur paroisse et

s'unir aux prières annoncées par les carillons légers qui invitent à la

messe, par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.

Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers était marié depuis

six mois: un autre était fiancé; sa promise était servante à Cauterets;

ils devaient _épouser_ après la saison.

--Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin de vous, avec tous ces

hommes, ces étrangers, ces garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait

Marc.

--A quoi ça me servirait de me tourmenter? répondit le garçon en

finissant d'écumer une jatte de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je

connais Méniquette depuis longtemps; j'ai confiance.

--Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se tournant de mon côté: vous

l'avez entendu, me dit-il; cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai

confiance.

Allègre et dispos, il reprenait en même temps son bâton de route, et

nous repartions à la descente. Nous ne nous parlions plus. A quoi bon?

Lui m'avait dit ce qu'il avait à me dire; il m'avait prévenu, il avait

pris sa position de combat. Et moi j'avais hâte de l'embarquer, de me

délivrer de lui, pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.

Le futur agrégé devait nous quitter le soir même pour aller à Cauterets.

Je remplis jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité; je le conduisis à

la gare. En chemin il s'était mis à me parler de mes travaux

d'archéologie commencés. Il me traçait tout un plan d'études pour

Jacques. Il craignait de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât

en état de légitime défense, il s'efforçait de guérir ma blessure.

L'ennemi redevenait l'apôtre. Il s'offrait à me donner de loin, si peu

que je les crus utiles, son appui et ses conseils: Si vous avez besoin

d'un document, d'une recherche pour vos études ou pour celles de

Jacques, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des

bibliothèques et des catalogues; vous pouvez vous fier à mon exactitude.

D'ailleurs j'aurai peut-être recours à vos bons offices pour ma thèse.

Ce ne sera qu'un échange, concluait-il.

Le train partait; Marc me tendit la main. J'étais seul. Je pris pour

rentrer chez nous par le plus long et par le plus désert. J'errai dans

les avenues à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, entre

le gave et la route de Pierrefitte. Des villas en construction, des

jardinets récents, de grêles massifs, s'espaçaient des deux côtés avec

des intervalles de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient en

sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. La nuit était tombée; des

flambées de gaz luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la

vallée, se propageaient, en même temps que les musiques lointaines du

casino, la frêle crécelle des sauterelles.

Je m'abandonnai à la nuit; je la laissai tisser autour de moi ses voiles

de solitude et de silence. J'étais délivré de l'action, délivré des

responsabilités et des angoisses du vouloir, en accord avec les autres

et avec moi-même. Le départ de Thérèse avait tout harmonisé. Plus de

désirs, partant plus de remords. Au lieu des ivresses et des tourments

de la passion vivante, c'était désormais devant moi la douceur continue,

la sérénité du rêve.

Dans le dédale du parc inachevé où s'attardait ma flânerie, au bord des

massifs de lilas, sur les blocs de rocher le long du gave, je frôlai

plusieurs fois des couples d'amoureux; les voix se taisaient à mon

approche, et c'était, dans l'ombre, la fuite légère d'une robe. Et je

les plaignais de fuir, je les dédaignais de se cacher. Que ne

s'affranchissaient-ils eux aussi du servage de la chair?

L'image · 第 24 / 53 题