Nous rentrions. Le dîner en commun se ressentit de nos états d'esprit,
de ce que nous cachions de nous-mêmes les uns aux autres. Marc oubliait
de parler, Thérèse ne pensait pas à sourire. Ces dames l'obligèrent
presque à se mettre au piano après le repas. Ses cahiers étaient déjà
enfermés dans la malle. Elle essaya de jouer de mémoire une mazurka de
Chopin. Mais à peine le thème posé, à peine les premiers pas faits sur
ce chemin de la douleur et de la folie, ses forces l'abandonnèrent. Elle
quitta le piano et bientôt après le salon. La voiture avait ébranlé ses
nerfs, s'excusait-elle. Mais son regard en s'en allant me donnait une
autre explication. Évidemment elle avait peur de se trahir, elle était
impuissante à dissimuler son trouble. Elle avait hâte d'être seule, de
s'interroger, de regarder en elle-même.
Sans doute elle ne dormit pas mieux que moi cette nuit-là; ce fut pour
tous les deux comme une veillée des armes avant notre dernière
rencontre.
Mais ma veillée à moi ne fut qu'un délire continu de bonheur. Elle
m'aime! elle m'aime! répétais-je. A peine si mon exaltation me
permettait de penser à ce que pouvait, à ce que devait souffrir Thérèse,
en tête à tête maintenant avec sa conscience. Peut-être son ignorance en
lui cachant le danger lui épargnait-elle l'inquiétude. Fût-elle
tourmentée d'ailleurs, quelque douceur devait se mêler à son supplice.
Si funeste qu'il soit dans la suite, l'amour ne crée-t-il pas autour de
lui une atmosphère de félicité? Je m'aveuglais ainsi, et cependant ce
que je savais de mon amie aurait dû m'avertir que pour elle, dès la
première atteinte de la passion, ce serait le combat et le martyre.
Si j'avais pu en douter, son visage, quand je la revis le lendemain, eût
bientôt fait de me renseigner. La fièvre m'avait tiré du lit dès avant
l'aube; après une fausse sortie dans la rue qui devait assurer la
liberté de mes mouvements, j'étais rentré par l'escalier de la terrasse,
et là, blotti derrière un massif de lilas, j'attendais, je guettais
l'arrivée de mon amie. Peut-être le hasard me ménagerait-il un dernier
tête-à-tête, et je me tenais prêt à aider le hasard.
Plus d'une heure s'écoula dans l'impatience de mon affût. J'avais
entendu la servante se lever, remuer dans la maison, ouvrir les
fenêtres, porter les déjeuners dans les chambres. Puis ma belle-mère et
ma femme étaient parties à l'heure habituelle, leur paroissien à la
main; la servante après elles était allée au marché. Nous étions seuls,
Thérèse et moi, dans la maison. Mais descendrait-elle avant le retour de
ces dames, avant l'arrivée de Marc? Elle était levée; une ou deux fois
je l'avais aperçue derrière le rideau un moment écarté de sa fenêtre.
Elle regardait le temps qu'il faisait sans doute. La matinée était
sombre, cloîtrée, silencieuse; le brouillard, qui voilait les montagnes
à mi-corps, ne laissait voir de la vallée que l'horizon le plus intime,
le cercle habituel de nos promenades, les plus proches hameaux, les clos
d'herbe au bord du gave, les châtaigneraies au bas des pentes.
Je désespérais de voir Thérèse quand elle parut enfin sur le seuil de la
porte à vitres du salon. Elle? non pas, mais une autre elle, une figure
qu'il me semblait n'avoir pas encore vue, tant elle était changée. Une
nuit de passion, une secousse d'orage avaient repétri ce visage que je
croyais si bien connaître. Sa beauté restait, mais combien différente!
Tout ce qu'il y avait encore sur ses traits d'expression enfantine avait
disparu; à la place des colorations d'aube si délicates, dont elle était
parée jusque-là, c'étaient dans la cernure des yeux brillantés de
fièvre, dans la minceur frémissante du sourire, dans le trouble de la
chair pâlie où montaient de brusques flambées de pourpre, c'étaient
toutes les évidences de l'amour douloureux, de la passion aux prises
avec le devoir.
Elle frémit en m'apercevant.
--La montagne est en deuil de vous! lui dis-je en lui montrant la vallée
en pleurs sous les rideaux de brume. Et moi, ajoutai-je, j'aurais voulu
qu'elle se fit plus belle ce matin, pour que vous en emportiez un
meilleur souvenir.
L'air de soumission tendre de mes yeux, l'humilité de mon attitude, la
détendirent.
--Un meilleur souvenir? répliqua-t-elle. Pensez-vous que ce fût bien
nécessaire?
Sa tristesse me fendait le coeur. Je ne sus pas plus longtemps me
contraindre.
--C'est donc fini, balbutiai-je; nous ne nous verrons plus, mademoiselle
Thérèse!
--Sans doute, et c'est mieux ainsi, dit-elle en détournant les yeux. Je
ne suis restée que trop longtemps à Argelès. On m'attend là-bas, on me
réclame. J'ai autre chose à faire dans la vie, vous le savez bien, que
de me promener et de causer,--même avec vous! Mes doigts se rouillent
ici, et sans mes doigts, que deviendrait ma mère, que deviendrait mon
frère? Et puis... elle hésita un moment, comme si elle avait quelque
chose à ajouter, et conclut d'un geste vague en secouant la tête.
--Je sais tout cela, lui répondis-je; je ne suis ni un égoïste ni un
ingrat. Permettez-moi seulement de toujours penser à vous comme à la
plus chère, à la meilleure des amies.
--Si je vous le défendais, vous ne manqueriez pas de me désobéir,
sourit-elle. D'ailleurs ni vous ni moi ne sommes tout à fait les maîtres
de nos pensées ni de nos rêves. Nos volontés nous appartiennent
heureusement; et c'est assez, n'est-il pas vrai?
--Hélas! lui dis-je, combien l'accord est difficile quelquefois entre la
volonté et le coeur!
--On lutte, répondit-elle, avec une dureté d'orgueil dans le timbre de
sa voix.
Nous nous taisions. Un coup de sifflet montant de la gare nous rappela
brusquement à l'un et à l'autre l'heure prochaine de l'adieu. Thérèse
s'attendrit.
--Mme Lavernose m'a fait promettre de lui écrire; vous aurez souvent de
mes nouvelles,--si elles vous intéressent encore, dit-elle, avec une
nuance de coquetterie.
--Que vous êtes bonne! m'écriai-je en un élan de tout mon être; et que
je vous aime! ajoutai-je à voix plus basse.
Sa pâleur m'avertit de ne pas continuer.
Elle s'appuyait au mur de la terrasse prête à défaillir. Et moi j'étais
là, balbutiant des paroles d'excuses, avec une envie folle de la
prendre, de la serrer dans mes bras, d'aller chercher mon pardon avec
mes lèvres sur ses lèvres. Car nous en étions déjà à ce point où l'amour
seul peut guérir les blessures de l'amour.
L'arrivée de Cyprienne et de ma belle-mère sur la terrasse mit fin à mon
embarras et à l'angoisse de Thérèse. Presque au même moment, Marc
faisait son entrée. Et ce furent les préliminaires du départ, les
derniers préparatifs, le bruit triste des malles traînées sur le
plancher comme d'un cercueil qu'on emporte, et les adieux à la maison,
la caresse du doigt aux touches du piano, le regard au jardin, à la
vallée. Thérèse pleurait, et elle avait honte de ses larmes, honte de me
les montrer, honte de laisser croire aux autres, à ma femme et à ma
belle-mère, qu'elle les versait pour elles. La nécessité de mentir la
révoltait; d'autant qu'à ses marques de regret répondaient de vrais
témoignages de sympathie. Notre petit monde pleurait Thérèse: Cyprienne,
ma belle-mère, tous. Jacques sanglotait depuis la veille et, la petite
servante, avec le beau geste des pleureuses antiques, ramenait sur sa
figure un pan de son tablier. Jusqu'au docteur qui allongeait une
poignée de main à sa malade du haut de son cheval barbe, compagnon
inséparable de ses tournées; jusqu'aux gens de la rue qui s'attroupaient
pour la voir passer, au seuil des portes.
Elles approchaient, elles sonnaient enfin, les minutes brutales;
l'omnibus, la gare, le wagon.
Thérèse était montée dans son compartiment; penchée à la portière, avec
un bouquet de roses à la main, offert par Cyprienne, elle me regardait.
Oh! ce dernier regard, ce sourire pâle dans les roses! Que voulait-elle
dire? Quel ordre, quelle promesse me léguait-elle en s'en allant? Le
train se mettait en marche et elle me regardait, elle me souriait
encore. Puis peu à peu ses yeux perdirent le regard, ses lèvres le
sourire. Une seconde encore, et je ne vis plus de Thérèse qu'un peu de
pâleur dans du rose. Et tout disparut.