XVII

A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc était à la besogne. Il ne

s'était pas vanté; c'était bien un amusement pour lui, ce dépouillement

des papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant: beaucoup de

poussière et peu de résultats. A peine si dans ce fatras de registres,

flairés plutôt que lus, déchiffrés du bout des doigts en tournant les

pages, le malheureux chartiste put écumer dix lignes de notes.

--Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. L'essentiel, à mon

âge, est de collectionner de l'inédit, d'amasser des matériaux; on

bâtira plus tard.

Le collecte finie, Marc me demanda de remettre la consultation promise

sur la direction à donner aux études de Jacques.

--Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier encore un peu, me

dit-il. Les méthodes d'éducation pas plus que les traitements des

malades ne sont invariables; il faut doser la médecine selon les

tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, votre Jacques? mais

étourdi ne veut pas toujours dire inhabile à réfléchir. Les

contemplatifs sont sujets à distraction autant que les étourneaux, mais

d'une autre façon. Ils voient moins en surface qu'en profondeur, et cela

vaut mieux. Évidemment Jacques tient de vous une complexion d'artiste.

Enfin, nous verrons, conclut-il.

Il avait été convenu que Marc prendrait ses repas avec nous; j'allais

donc le voir de nouveau à côté de Thérèse, et j'en souffrirais

peut-être; mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une nuit de

réflexion, de retour sur moi-même, sans atténuer ma folie, m'avait tout

au moins confirmé dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais

seulement souhaité d'être deviné par mon amie; j'aurais voulu qu'elle

s'aperçût de mon sacrifice, qu'elle en fût même quelque peu malheureuse.

Et il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, devant qui j'étais

décidé à m'effacer, continuât à s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse.

Car telles sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de l'amour,

de cet état bizarre où les plus basses exigences de l'égoïsme côtoient

les plus sublimes élans de l'abnégation...

Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu dans l'agitation de mon

visage n'échappaient pas à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa

parole, il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant avec nous.

Dans cette lutte obscurément commencée, il prenait déjà ses avantages.

Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation pendant le

déjeuner. Thérèse, assez animée au début, se taisait, alarmée de mon

silence. Ses regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. Est-ce

là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. Et elle me secouait

gentiment, elle m'obligeait à parler, à donner la réplique à Marc

Échette.

Je m'en tirais assez mal, et la constatation de mon infériorité en

présence de Thérèse redoublait mon dépit. Je m'emportais alors en des

contradictions sans motif, en de fâcheuses ripostes.

Et Thérèse intervenait au plus vite; elle émoussait les coups, elle

mettait son sourire entre mes agressions mal ordonnées et la mansuétude

irritante de Marc Échette.

Sa partialité bien évidente en ma faveur finit par avoir raison de mon

aigreur. Je me calmai, je repris assez de sang-froid pour organiser

l'excursion projetée, installer Thérèse et Marc dans la calèche qui

devait nous promener tous les trois autour de la vallée.

Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, mon cher ami; plus

d'une fois, sans doute, vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une

heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce jour-là sans trop

savoir où j'étais. Ces pays si expressifs, ces prairies animées par le

train des fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs ruchers de

paille et leurs volières peintes, ces pentes bocagères bruissantes de

cigales, ces ponts légers sur les eaux bondissantes, ces villages gardés

par les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, apparaît,

endimanchée et barbare, la madone protectrice, tout ce petit monde aimé

défilait, indifférent et muet cette fois comme un décor chimérique

devant lequel se jouait la réalité de ma passion. Mes regards ne

dépassaient pas l'horizon de la voiture. Quelquefois, cependant, un peu

de la montagne, neige lointaine ou verdure toute proche, auréolait la

tête de Thérèse, et il me semblait que ce morceau de paysage se

solennisait tout à coup, voué désormais au culte de mon amie. Thérèse

seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la beauté remplissait

le temps et l'espace. J'essayais de ne pas penser à son départ, je

m'efforçais de ne pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, je

m'isolais dans la contemplation de son visage. Et à mesure que je le

contemplais, il me semblait y discerner une expression nouvelle, comme

une autre moins calme et plus émouvante beauté.

Évidemment quelque chose se passait en elle, un mouvement d'âme qui, par

moment, apparaissait à la surface. Des signes se montraient que j'osais

à peine interpréter. On eût dit que la roseur montée à sa joue

l'avant-veille au retour de notre promenade au Bergonz avait été comme

une rougeur d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle qui se levait

sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant de l'état de mon coeur,

l'avait obligée sans doute à scruter ses propres sentiments. Et cet

examen l'avait troublée.

Je l'observais, et la pointe de mes regards sur elle la gênait,

aggravait son trouble. Elle les fuyait, elle s'appliquait au spectacle

des prairies et des bois qui défilaient au bord de la route. Mais

quelque effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne pouvaient pas

toujours se refuser à l'épreuve. A deux ou trois reprises, sollicités

par un appel direct, une question que j'adressais à ma chère

antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, étonné et ravi,

de ce que je crus y surprendre. Ils me parlaient et ce qu'ils me

disaient était si différent des paroles que proféraient en même temps

les lèvres! Tandis que la bouche docile et l'attitude signifiaient

l'indifférence, les yeux, dans leurs rapides échanges avec les miens, me

portaient comme une involontaire caresse; et cette caresse n'était pas

seulement dans l'expression du regard, elle était dans la flamme plus

communicative des prunelles, dans la moiteur ardente où leur éclat

semblait alors se fondre.

Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces signes et pourtant,

j'hésitais à y croire. Mon bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences

renouvelées coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. Le

sang-froid me manquait. A peine reçu le choc où nos âmes s'exerçaient à

s'étreindre, je défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais

pas prolonger ces inespérées délices. Mais je n'avais pas plutôt rompu

le charme, un aimant, plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau,

m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque fois l'attrait était plus

vif, la communion plus ardente.

C'était au début de notre promenade; nous traversions le village de

Préchac, et tout à coup, des souvenirs de mon adolescence se levaient au

bord du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, à côté de

l'église, je revoyais tout enlierré et nimbé du vol des pigeons, le

porche hospitalier de la maison où je venais avec une troupe d'invités,

garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête patronale. Des

liaisons rapides, des amourettes d'une heure se nouaient là chaque

année, entre deux tours de valse, sous le couvert parfumé des tilleuls,

le long du gave dont la voix tumultueuse étouffait nos chuchotements et

nos baisers. Oh! ces premières émotions, ces caresses ignorantes, ces

larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, larmes, aveux, ces

trophées naïfs de mes jeunes ans, je les vouais en offrandes à ma

nouvelle, à ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait à remuer

ces cendres légères, aucun pressentiment de la caducité de mon bonheur

actuel. Il me semblait plutôt y voir le développement normal, le plein

épanouissement de ma faculté d'aimer, don unique et couronne de ma vie.

C'était pour plus tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet

apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé les nombreuses

expériences où s'était affiné mon goût, où ma sensibilité s'était mûrie

dans la volupté et dans les pleurs. Thérèse était le but, le mystérieux

sommet vers lequel je montais sans le savoir, effeuillant sous mes pas

les roses éphémères de mes éphémères passions.

La calèche maintenant traversait un village.

Des masures enfumées, des granges couvertes de chaume s'étageaient au

bord du chemin, à l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de

tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les bâtisses, et, parmi

la verdure et les fleurs, des bouillonnements d'eaux vives épanchées en

rigoles jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux entrelacs. De

l'humanité remuait au seuil des portes; une vieille filait sa quenouille

au soleil, une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, des

enfants pieds nus menaient une ronde sur l'herbe. Thérèse

s'attendrissait à la vue de cette idylle. Peut-être m'associait-elle au

rêve d'une existence pareille, au bord du gave, dans une de ces granges

embaumées de l'odeur du foin nouveau.

Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, versant son ombre

sur la route, la muraille en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du

château féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature frêle

dans la raideur du brocart, la main longue qui feuillette le missel, le

front pensif qui s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de la

montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui guette sur le chemin oblique,

l'arrivée de l'imprévu.

Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.

Marc, cependant, commentait ces spectacles; il déterminait l'âge des

ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté

d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des

pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de

ce qui se passait entre Thérèse et moi; il nous observait à la dérobée,

il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il

cherchait à résoudre; mais ce n'était pas un problème comme les autres.

Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser.

L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je

continuai de rêver. Je planais; la presque certitude d'être aimé me

soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla,

descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les

mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient,

étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce

fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles

tombèrent; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres

et aux délices d'une passion sans espoir.

Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et

Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la

lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les

réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des

châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie,

l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se

poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient,

suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui

grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une

voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit

bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette

voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté

supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes:

Ces hautes montagnes

Si hautes, si hautes,

M'empêchent de voir

Où sont mes amours.

Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à

ma manière: Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir; ouvre-toi,

jardin mystérieux de la félicité!

La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor; c'était

comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite

hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un

moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula

vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se

raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand

même: va, il est trop tard, pensais-je; ton heure est venue; tu

n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être

m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal

en me frappant.

L'image · 第 22 / 53 题