A la pointe de huit heures, le lendemain, Marc était à la besogne. Il ne
s'était pas vanté; c'était bien un amusement pour lui, ce dépouillement
des papiers municipaux. Pas très fructueux pourtant: beaucoup de
poussière et peu de résultats. A peine si dans ce fatras de registres,
flairés plutôt que lus, déchiffrés du bout des doigts en tournant les
pages, le malheureux chartiste put écumer dix lignes de notes.
--Autant de pris! dit-il en se frottant les mains. L'essentiel, à mon
âge, est de collectionner de l'inédit, d'amasser des matériaux; on
bâtira plus tard.
Le collecte finie, Marc me demanda de remettre la consultation promise
sur la direction à donner aux études de Jacques.
--Laissez-moi le temps de l'interroger, de l'étudier encore un peu, me
dit-il. Les méthodes d'éducation pas plus que les traitements des
malades ne sont invariables; il faut doser la médecine selon les
tempéraments. Il est étourdi, n'est-il pas vrai, votre Jacques? mais
étourdi ne veut pas toujours dire inhabile à réfléchir. Les
contemplatifs sont sujets à distraction autant que les étourneaux, mais
d'une autre façon. Ils voient moins en surface qu'en profondeur, et cela
vaut mieux. Évidemment Jacques tient de vous une complexion d'artiste.
Enfin, nous verrons, conclut-il.
Il avait été convenu que Marc prendrait ses repas avec nous; j'allais
donc le voir de nouveau à côté de Thérèse, et j'en souffrirais
peut-être; mais j'étais décidé à n'en rien laisser paraître. Une nuit de
réflexion, de retour sur moi-même, sans atténuer ma folie, m'avait tout
au moins confirmé dans ma résolution d'accepter l'inévitable. J'aurais
seulement souhaité d'être deviné par mon amie; j'aurais voulu qu'elle
s'aperçût de mon sacrifice, qu'elle en fût même quelque peu malheureuse.
Et il ne me déplaisait pas, d'autre part, que Marc, devant qui j'étais
décidé à m'effacer, continuât à s'inquiéter de mon amitié pour Thérèse.
Car telles sont, vous ne l'ignorez pas, les contradictions de l'amour,
de cet état bizarre où les plus basses exigences de l'égoïsme côtoient
les plus sublimes élans de l'abnégation...
Ces alternatives qui se trahissaient à mon insu dans l'agitation de mon
visage n'échappaient pas à l'attention de Marc. Maître de lui et de sa
parole, il ne cessait pas de m'observer tout en s'entretenant avec nous.
Dans cette lutte obscurément commencée, il prenait déjà ses avantages.
Ce fut lui qui fit tous les frais de la conversation pendant le
déjeuner. Thérèse, assez animée au début, se taisait, alarmée de mon
silence. Ses regards me cherchaient, affectueux, un peu surpris. Est-ce
là ce que vous m'aviez promis? disaient-ils. Et elle me secouait
gentiment, elle m'obligeait à parler, à donner la réplique à Marc
Échette.
Je m'en tirais assez mal, et la constatation de mon infériorité en
présence de Thérèse redoublait mon dépit. Je m'emportais alors en des
contradictions sans motif, en de fâcheuses ripostes.
Et Thérèse intervenait au plus vite; elle émoussait les coups, elle
mettait son sourire entre mes agressions mal ordonnées et la mansuétude
irritante de Marc Échette.
Sa partialité bien évidente en ma faveur finit par avoir raison de mon
aigreur. Je me calmai, je repris assez de sang-froid pour organiser
l'excursion projetée, installer Thérèse et Marc dans la calèche qui
devait nous promener tous les trois autour de la vallée.
Vous n'avez pas oublié cette admirable promenade, mon cher ami; plus
d'une fois, sans doute, vous vous êtes donné la joie de ce voyage d'une
heure à travers l'idylle pyrénéenne. Je le fis ce jour-là sans trop
savoir où j'étais. Ces pays si expressifs, ces prairies animées par le
train des fenaisons, ces vergers de pommiers avec leurs ruchers de
paille et leurs volières peintes, ces pentes bocagères bruissantes de
cigales, ces ponts légers sur les eaux bondissantes, ces villages gardés
par les chapelles naïves où, sous le treillage de fer, apparaît,
endimanchée et barbare, la madone protectrice, tout ce petit monde aimé
défilait, indifférent et muet cette fois comme un décor chimérique
devant lequel se jouait la réalité de ma passion. Mes regards ne
dépassaient pas l'horizon de la voiture. Quelquefois, cependant, un peu
de la montagne, neige lointaine ou verdure toute proche, auréolait la
tête de Thérèse, et il me semblait que ce morceau de paysage se
solennisait tout à coup, voué désormais au culte de mon amie. Thérèse
seule existait pour moi, une Thérèse idéale dont la beauté remplissait
le temps et l'espace. J'essayais de ne pas penser à son départ, je
m'efforçais de ne pas voir Marc assis à côté d'elle. Je m'absorbais, je
m'isolais dans la contemplation de son visage. Et à mesure que je le
contemplais, il me semblait y discerner une expression nouvelle, comme
une autre moins calme et plus émouvante beauté.
Évidemment quelque chose se passait en elle, un mouvement d'âme qui, par
moment, apparaissait à la surface. Des signes se montraient que j'osais
à peine interpréter. On eût dit que la roseur montée à sa joue
l'avant-veille au retour de notre promenade au Bergonz avait été comme
une rougeur d'aube, annonciatrice de la lumière nouvelle qui se levait
sur sa vie. Ma jalousie, en l'avertissant de l'état de mon coeur,
l'avait obligée sans doute à scruter ses propres sentiments. Et cet
examen l'avait troublée.
Je l'observais, et la pointe de mes regards sur elle la gênait,
aggravait son trouble. Elle les fuyait, elle s'appliquait au spectacle
des prairies et des bois qui défilaient au bord de la route. Mais
quelque effort qu'ils fissent pour se dérober, ses yeux ne pouvaient pas
toujours se refuser à l'épreuve. A deux ou trois reprises, sollicités
par un appel direct, une question que j'adressais à ma chère
antagoniste, ils se posèrent sur moi et je fus étonné, étonné et ravi,
de ce que je crus y surprendre. Ils me parlaient et ce qu'ils me
disaient était si différent des paroles que proféraient en même temps
les lèvres! Tandis que la bouche docile et l'attitude signifiaient
l'indifférence, les yeux, dans leurs rapides échanges avec les miens, me
portaient comme une involontaire caresse; et cette caresse n'était pas
seulement dans l'expression du regard, elle était dans la flamme plus
communicative des prunelles, dans la moiteur ardente où leur éclat
semblait alors se fondre.
Je ne pouvais pas me tromper tout à fait à ces signes et pourtant,
j'hésitais à y croire. Mon bonheur m'effrayait. Plusieurs expériences
renouvelées coup sur coup ne suffirent pas à me convaincre. Le
sang-froid me manquait. A peine reçu le choc où nos âmes s'exerçaient à
s'étreindre, je défaillais, je baissais les yeux le premier, je n'osais
pas prolonger ces inespérées délices. Mais je n'avais pas plutôt rompu
le charme, un aimant, plus fort que ma volonté, m'attirait de nouveau,
m'obligeait à reprendre le contact. Et chaque fois l'attrait était plus
vif, la communion plus ardente.
C'était au début de notre promenade; nous traversions le village de
Préchac, et tout à coup, des souvenirs de mon adolescence se levaient au
bord du chemin, venaient à ma rencontre. Sur la place, à côté de
l'église, je revoyais tout enlierré et nimbé du vol des pigeons, le
porche hospitalier de la maison où je venais avec une troupe d'invités,
garçons et filles, jouer et danser le jour de la fête patronale. Des
liaisons rapides, des amourettes d'une heure se nouaient là chaque
année, entre deux tours de valse, sous le couvert parfumé des tilleuls,
le long du gave dont la voix tumultueuse étouffait nos chuchotements et
nos baisers. Oh! ces premières émotions, ces caresses ignorantes, ces
larmes de l'adieu au bord des cils! Caresses, larmes, aveux, ces
trophées naïfs de mes jeunes ans, je les vouais en offrandes à ma
nouvelle, à ma dernière amie. Aucune mélancolie ne me venait à remuer
ces cendres légères, aucun pressentiment de la caducité de mon bonheur
actuel. Il me semblait plutôt y voir le développement normal, le plein
épanouissement de ma faculté d'aimer, don unique et couronne de ma vie.
C'était pour plus tard mieux adorer Thérèse que j'avais fait cet
apprentissage. Pour elle encore s'étaient succédé les nombreuses
expériences où s'était affiné mon goût, où ma sensibilité s'était mûrie
dans la volupté et dans les pleurs. Thérèse était le but, le mystérieux
sommet vers lequel je montais sans le savoir, effeuillant sous mes pas
les roses éphémères de mes éphémères passions.
La calèche maintenant traversait un village.
Des masures enfumées, des granges couvertes de chaume s'étageaient au
bord du chemin, à l'ombre des merisiers et des frênes. Des jardins de
tournesols et de coquelourdes s'espaçaient entre les bâtisses, et, parmi
la verdure et les fleurs, des bouillonnements d'eaux vives épanchées en
rigoles jetaient d'un clos à l'autre comme de mousseux entrelacs. De
l'humanité remuait au seuil des portes; une vieille filait sa quenouille
au soleil, une jeune fille lavait des seilles de bois au ruisseau, des
enfants pieds nus menaient une ronde sur l'herbe. Thérèse
s'attendrissait à la vue de cette idylle. Peut-être m'associait-elle au
rêve d'une existence pareille, au bord du gave, dans une de ces granges
embaumées de l'odeur du foin nouveau.
Et c'était bientôt un autre rêve, que lui suggérait, versant son ombre
sur la route, la muraille en surplomb, mutilée et orgueilleuse, du
château féodal de Baucens. Elle était la châtelaine, la créature frêle
dans la raideur du brocart, la main longue qui feuillette le missel, le
front pensif qui s'appuie à la vitre, le regard qui suit, au flanc de la
montagne, l'ombre en fuite des nuages, qui guette sur le chemin oblique,
l'arrivée de l'imprévu.
Et c'était moi, l'imprévu, sans doute.
Marc, cependant, commentait ces spectacles; il déterminait l'âge des
ruines, la nature des terrains. Pauvre Marc! Malgré sa volonté
d'utiliser la course, d'emmagasiner des documents, d'inventorier des
pierres, il n'avait pas sa liberté d'esprit habituelle. Il se doutait de
ce qui se passait entre Thérèse et moi; il nous observait à la dérobée,
il établissait les données du problème que, depuis son arrivée, il
cherchait à résoudre; mais ce n'était pas un problème comme les autres.
Marc, l'infaillible Marc, hésitait, ne savait que penser.
L'inquiétude à la fin eut raison de son bavardage. Il se tut et je
continuai de rêver. Je planais; la presque certitude d'être aimé me
soulevait au-dessus de l'existence. Un couple d'amoureux qui nous frôla,
descendant de Cauterets en calèche découverte, acheva de m'exalter. Les
mains unies, les joues accolées sur les coussins, ils passaient,
étrangers à la vie, isolés dans la céleste impudeur de leur ivresse. Ce
fut le coup de grâce donné à mes derniers scrupules. Tous les voiles
tombèrent; conscient et impénitent de ma folie, je me vouai aux affres
et aux délices d'une passion sans espoir.
Je me souviens du lieu et de l'heure. C'était entre Saint-Savin et
Argelès, un peu avant le déclin du jour. L'air était chaud encore et la
lumière haute. La splendeur de juillet enveloppait la vallée. Les
réseaux frissonnants des eaux vives, la feuille lustrée des
châtaigniers, l'herbe blonde des prairies, tout respirait la joie,
l'orgueil de la vie au plein de sa maturité. Des pigeons se
poursuivaient sur le toit d'une grange, des papillons se pâmaient,
suspendus aux lèvres violettes des sauges. D'un chemin rocailleux qui
grimpait sous le couvert des arbres, une voix monta tout à coup, une
voix d'adolescent. Hésitante d'abord, un peu rauque, elle s'affranchit
bientôt, s'épandit à larges ondes dans la campagne. Elle disait, cette
voix, la chanson d'amour du pays, la chanson d'âpre désir, de volonté
supra-terrestre qui attendrit les rochers, qui nivelle les montagnes:
Ces hautes montagnes
Si hautes, si hautes,
M'empêchent de voir
Où sont mes amours.
Le pâtre chantait, et moi je continuais la chanson, je la paraphrasais à
ma manière: Baissez-vous, disais-je, montagnes du devoir; ouvre-toi,
jardin mystérieux de la félicité!
La course rapide de la calèche aidait à ce prestigieux essor; c'était
comme le bercement en plein azur d'un enlèvement, l'illusion d'une fuite
hors de la vie. Le hasard d'un cahot qui jeta Thérèse sur moi ajouta un
moment à cette illusion la réalité d'une caresse. Thérèse se recula
vivement, comme brûlée du contact. Son buste en même temps se cambra, se
raidit en une attitude de sévérité voulue. Et moi, la dévisageant quand
même: va, il est trop tard, pensais-je; ton heure est venue; tu
n'échapperas pas à l'amour. Tes yeux m'évitent et tout ton être
m'appelle. Tu veux me punir et tu ne t'aperçois pas que tu te fais mal
en me frappant.