Nous repartîmes. Le sentier coupait à travers des prairies rases,
tondues par les troupeaux. Et cette mollesse de l'herbe en tapis sous
nos pieds, la facilité d'un sol plat succédant à l'effort de la montée,
ajoutaient à la paix élyséenne du décor comme une douceur matérielle.
Unique et paisible obstacle, l'eau muette du gave se promenait en
méandres, en courbes gracieuses, à travers un archipel d'îles et d'îlots
que reliaient des chaussées de pierres branlantes. Des bergeronnettes
s'envolaient en troupe des flaques d'eau morte et c'était quelquefois,
rapide, à la pointe des joncs, la fuite du merle ou de la bécassine.
Thérèse avançait lentement; uniquement attentive à la traîtrise des
pierres mal équilibrées qui basculaient sous ses pieds, elle oubliait
d'admirer le paysage. Je l'entendis jeter un cri de surprise. L'OEil du
Bergonz était devant nous. C'était au pied de la montagne, à travers un
éboulis de granit embroussaillé de daphnés et de fougères, non pas le
jet d'une source unique, mais le bouillonnement d'une infinité de
sources, un flot subit de blancheurs qui bondissait sur la mousse verte
des rochers, soulevait le feston des scolopendres et des capillaires
penchées sur la bouche noire des grottes en miniature. Une musique
aérienne, comme le gazouillement d'une troupe enfantine, planait
au-dessus de ce peuple de fontinettes, et les voix frêles, les
mouvements souples de l'eau--telles des écharpes blanches
secouées,--tout cela faisait songer à des créatures irréelles, à la vie
heureuse de quelque troupeau de nymphes occupées à jouer sous la roche
natale, au seuil mystérieux de la montagne.
L'eau toute neuve, limpide, d'une transparence de cristal donnait envie
de la goûter. Thérèse se pencha, but une gorgée dans le creux de sa main
et laissa retomber le reste en pluie de perles dans la source.
--Elle est si légère, me dit-elle, on s'en régalerait jusqu'à demain. Et
c'est amusant de penser qu'elle ne sert qu'aux oiseaux du ciel ou aux
bêtes de la forêt!
--Aux bêtes et aux gens, lui dis-je. Les bonnes sources ne sont pas si
fréquentes que vous le pensez, dans la montagne. L'eau qui sort des
glaciers et des champs de neige n'est pas toujours potable. Les
charbonniers du Gez viennent s'approvisionner ici, les bûcherons qui
vont faire du bois à la forêt se détournent de leur chemin pour s'y
abreuver, eux et leurs ânes. C'est comme si l'on buvait de la santé et
du courage, affirment-ils.
--Et du bonheur peut-être, soupira Thérèse.
Depuis notre malentendu de tantôt, je ne reconnaissais plus mon amie. Un
moment excitée, en dehors, riant et gesticulant sans motif et la minute
après concentrée, muette, elle ne parvenait pas à reprendre son
équilibre. Le choc qui l'avait ébranlée, l'éclair qui lui avait dessillé
les yeux l'avaient laissée ombrageuse, inquiète. Elle parlait pour
parler, pour le bruit qu'elle faisait en parlant, et je lui répondais de
la même façon, en pensant à autre chose--et pour tous les deux cette
chose était la même.
Cependant la vallée se précipitait sous nos pas, s'étranglait en ravin,
un ravin de prairies, de vergers et de cultures avec des fermes
blanches, des jardins en terrasse et des champs de blé mûr très pâle sur
de hautes tiges débiles.
Puis défilèrent les villages: l'église de Salles, une pauvresse toute
noire à l'extérieur, toute dorée au dedans, peuplée de statues naïves et
de bas-reliefs brutalement polychromés; Sère, en pendant sur l'autre
rive du gave, un vieux nid de pierre en ruines, posé dans la jeunesse
éternelle des châtaigniers et des hêtres.
Le soleil, un moment reparu dans la vallée élargie, sombrait en un
dernier adieu cette fois derrière le Léviste, à l'heure déjà tardive où
nous quittions le village de Gez. Nous n'avions que juste le temps
d'arriver à la fontaine du Tarantet avant la tombée de la nuit. Thérèse
s'était mise à presser le pas tandis que je prenais par le plus long, ne
sachant qu'imaginer pour retarder la fin du tête-à-tête. L'ombre du soir
favorisait ma traîtrise. Le chemin s'enfonçait en pleine châtaigneraie,
dans la fraîcheur des cépées où descendait le mystère du crépuscule. De
sveltes écharpes de pourpre flottaient, accrochées, semblait-il, à la
cime des arbres; et en bas, dans la demi-obscurité de l'herbe,
éclataient, ensanglantés des feux du couchant, les miroirs de l'eau
dormante. Un reste de clarté nous montra la fontaine.
Un merisier haut branché, dont l'écorce portait en guise d'ex-voto les
initiales des pèlerins reconnaissants, m'aida à la retrouver dans le
vague de l'herbe qui la voilait comme d'un rideau pieux. Je remplis une
fiole à l'intention de Jacques.
--Ne boirez-vous pas, dis-je à Thérèse, en prévision des fièvres
futures?
--Et vous? me demanda-t-elle.
--Oh! moi, répondis-je, laissant crever mon émotion, moi, c'est
différent. La fièvre que j'ai, je ne veux pas en guérir.
Thérèse ne releva pas le propos.
--Il n'est que temps de rentrer, dit-elle. Écoutez: l'angélus sonne au
village de Gez.
J'écoutai. La cloche lente, un peu grêle, tintait dans le silence,
planait au-dessus de l'imploration confuse des bêtes crépusculaires.
L'incendie du couchant s'était vite éteint; les étoiles pointaient,
lointaines, au ciel blême. Du fond des gorges, des vallées basses, des
vapeurs montaient en même temps, glissaient à la pointe de l'herbe,
flottaient à l'orée des taillis. Les rochers près de nous, les arbres,
comme fatigués d'être, se dépouillaient de leur forme, renonçaient à
leur couleur.
Le sentier à son tour s'atténuait, n'était plus qu'une chose illusoire
qui fuyait, se dérobait sous nos pieds. Bientôt la marche nous devint
difficile. Pour arriver au gave d'Arrens que nous devions suivre pour
regagner Argelès, les pentes se précipitaient, et au lieu de la haute
futaie où nous avions voyagé jusque-là, c'était un taillis de hêtres
dont les robustes drageons usurpaient le sentier, nous flagellaient au
passage.
--Où allons-nous, cher ami? me demanda Thérèse au bout de quelques pas.
Êtes-vous sûr d'être dans la bonne direction? On dirait que nous allons
tout droit chez la Belle au bois dormant. Le chemin nous repousse,
avez-vous vu, les arbres ne veulent pas nous laisser passer.
Elle riait; mais son inquiétude se trahissait à la fêlure de son rire.
Elle avait peur, peur du précipice, peur de moi peut-être; du mauvais
guide autant que du mauvais chemin.
--Le gave est là qui gronde; et la route d'Arrens est au bord du gave,
lui expliquai-je: encore quelques minutes de patience et vous serez
délivrée de moi, je vous le promets.
En attendant, la descente se faisait plus laborieuse; l'obstacle des
rochers nous obligeait à de longs détours, à de rudes escalades. Thérèse
alors m'appelait à l'aide. Elle se laissait hisser à bout de bras, elle
se pendait à mon épaule. Et je serrais sa main, je l'attirais à moi plus
étroitement qu'il n'eût été nécessaire.
Puisque le temps ne m'appartenait pas, puisque la journée allait finir,
je cherchais à faire meilleures les dernières minutes; je prolongeais
les délices de ces contacts à mon gré trop rapides; j'abusais de la
complicité involontaire de sa frayeur qui contraignait Thérèse à
s'appuyer à moi; je profitais de la nuit qui lui cachait l'emportement
de mes gestes. Mes lèvres un moment effleurèrent sa main tendue vers
moi. Elle la retira vivement.
--Laissez-moi, m'ordonna-t-elle; vous me gênez au lieu de me porter
secours. Je m'en tirerai sans vous. Le taillis s'éclaircit, la route est
là; je n'ai plus besoin de guide.
Je protestai, confus; je dirigeai fraternellement ses derniers pas
jusqu'à la route.
--Dépêchons-nous, maintenant que rien ne nous arrête, dit-elle; il est
nuit, on doit être inquiet chez vous; et qui sait comment nous allons
trouver Jacques?
--Nous portons le remède, et j'ai idée qu'il sera inutile. Jacques est
sujet à la migraine; mais il est rare qu'elle le laisse alité tout un
jour.
Nous touchions déjà le pavé d'Argelès.
--Souvenez-vous, me dit Thérèse, que vous m'avez cherché tantôt une
mauvaise querelle et que vous m'avez promis de ne pas recommencer. Me le
promettez-vous encore?
Je promis, je jurai d'obéir à toutes ses volontés.
Nous arrivions.
--Le Tarantet a opéré à distance, dit Cyprienne, comme nous
franchissions le seuil de la porte. Jacques est guéri. Et vous,
qu'êtes-vous devenus là-haut? Nous commencions à croire que les loups
vous avaient mangés! Les chemins ne sont pas fameux, à ce qu'il paraît,
ajouta-t-elle en examinant Thérèse. Votre chapeau est tout cabossé, ma
pauvre amie; et là, qu'est-ce que je vois? un accroc à votre jupe!
Allons, c'est encore un tour que vous aura joué André. Je parie qu'il
vous aura fait passer en plein bois. C'est une manie; il ne veut jamais
prendre le chemin de tout le monde. J'aurais dû vous avertir, c'est ma
faute; moi qui le connais, j'ai eu tort de vous confier à un pareil
guide!
Thérèse protesta, et en protestant elle rougit. Sa loyauté s'émut pour
la première fois en présence de Cyprienne. Elle s'émut de peu, sans
doute, car enfin elle n'était pas responsable de mon accès de folie.
Mais elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir. Son attention était
éveillée, sa conscience était avertie. L'état de pleine et pure lumière
où notre amitié était née, où elle s'était développée jusque-là,
n'existait plus. La rougeur de Thérèse l'accusait. Nous étions tous les
deux dans la mauvaise voie. J'étais coupable, et Thérèse, l'innocente
Thérèse, était déjà ma complice.