Le lendemain était un jeudi, jour de congé de Jacques. Nous avions
encore toute une après-midi de tête-à-tête possible si Thérèse
consentait à sortir. Pour la tenter, j'offris de la conduire aux
_estibes_ de la haute vallée du Bergonz d'Argelès, un endroit de
solitude, profondément encaissé entre les forêts du Gez et les
escarpements de Pibeste.
Thérèse n'eut pas de peine à se laisser entraîner. Une migraine subite
de Jacques manqua nous retenir au dernier moment; Jacques était condamné
à garder la chambre, et Cyprienne à garder le malade. Thérèse hésitait à
partir sans eux. Ce fut Cyprienne elle-même qui la décida.
--Ne vous tourmentez pas pour Jacques, ce ne sera rien, affirma-t-elle;
et au cas où ça deviendrait quelque chose, vous remplirez une fiole à la
source du Tarantet. Comme ça, nous serons tranquilles.
Il faut vous dire que cette source du Tarantet est renommée dans le pays
pour couper les fièvres. Elle est en beaucoup de cas le remède unique
employé par le pauvre monde, et, si puissante est la persuasion du
merveilleux, que les riches eux-mêmes, à l'insu des médecins, lui
demandent plus d'une fois leur salut. Cyprienne croyait s'en être bien
trouvée dans la période critique d'une fluxion de poitrine, et elle
avait éveillé la curiosité de Thérèse en lui parlant de la beauté des
rochers et des arbres, gardiens de la source.
Ce but d'utilité donné à notre promenade leva ses derniers scrupules.
Nous partîmes. La journée était belle à miracle, d'une splendeur de
lumière et d'une vivacité d'air qu'on ne savoure pleinement ensemble
qu'à la montagne. Un orage récent avait lavé les verdures, ranimé
l'herbe des prairies; un souffle du nord-ouest, paisible et régulier,
tempérait la chaleur estivale. La petite ville semblait en fête avec ses
tendelets de coutil palpitants aux balcons, et ses rues bigarrées de
toilettes claires. Ces détails sont encore devant moi; je vois le
sourire heureux de Thérèse coloré du reflet rose de son ombrelle; je
vois sur ses doigts fuselés le réseau blanc des mitaines et la vive
allure de ses brodequins jaunes lancés à la conquête des paysages.
C'est un charme d'Argelès que le subit accès, au sortir des maisons,
dans les solitudes bocagères. Le faubourg finit et la forêt commence, la
grande forêt qui monte, coupée de terrasses en culture et de ravins
herbeux, vers les mamelons du Gez.
Le chemin muletier pratiqué au flanc de la montagne suivait d'un côté la
lisière des bois, bordait de l'autre les prairies à pente raide qui se
précipitent vers le gave du Bergonz. Invisible, au pli profond des
gorges, le torrent faisait sa musique de colère, qui nous arrivait,
atténuée par la distance, en plainte harmonieuse. Les granges bientôt
s'espaçaient au long des prairies, la châtaigneraie s'ajourait de
clairières, et ces clairières élargies se perdaient quelques pas plus
loin en l'uniformité d'une lande... Plus d'arbres, plus de maisons, plus
de pâtres dans le pacage, plus de passants sur le chemin. L'heure de la
montée des bûcherons était passée depuis longtemps, et ils n'étaient pas
près de redescendre encore. De la solennité se faisait autour de nous
avec la simplification des lignes de l'horizon, avec la tranquillité de
l'atmosphère où n'arrivaient plus les bruits de la vallée. Thérèse se
donnait toute à ce bonheur inaccoutumé de ne rien entendre. La vivacité
de l'air, l'arome fortifiant des herbes de la montagne l'empêchaient de
sentir la fatigue de la marche.
--Je ne sais pas ce que j'ai, disait-elle: il me semble qu'aujourd'hui
j'irais jusqu'au bout du monde!
Et c'était bien le bout du monde, en effet, cette vallée extrême où,
franchissant une dernière barre de rochers, nous abordions enfin. Cette
barre qui, sans doute, avait été à l'origine la digue naturelle d'un
lac, fermait comme d'une palissade régulière la gorge tourmentée que
nous remontions depuis le hameau de Gez. Au delà s'ouvrait un pays tout
autre, un berceau de verdure, une halte de douceur, posée entre les
précipices de la vallée basse et la raideur des sommets étagés au-dessus
en muraille. Harmonieuse, combinée, semblait-il, par une volonté d'art,
se déployait, au sortir de ces rudesses, la forme de la haute vallée. Le
travail de la période glaciaire avait nivelé le sol; quelque chose de la
souplesse de l'eau se voyait encore à la figure régulière du bassin, au
modelé des roches en bordure. L'herbe plate, sommeillante, ajoutait à
l'illusion que complétait la caresse délicate du silence. Le gave se
taisait, ou plutôt il ne parlait pas encore. Sans couleur, sans élan,
débile et puéril, il reflétait l'innocence environnante. Deux ou trois
granges étageaient leurs pignons à la lisière des prairies. Quelques
parcs à moutons dressaient à côté leur clayonnage de bois blanc; et les
granges, les parcs, l'herbage, tout était désert. Dès la fin de mai, les
troupeaux avaient quitté la vallée pour les estibes de la haute
montagne. Il ne restait dans la vaste enceinte d'autre trace visible de
la vie humaine que, très haut, dans la forêt suspendue au flanc du Gez,
la fumée de quelques charbonnières,--fumée bleue à travers la fumée
verte des branches.
Thérèse admirait. Adossée au fût élancé d'un frêne, la tête inclinée
vers la vallée, elle se tenait là, muette, immobile, pareille à ces
figures symboliques dont le maître Corot divinise ses aubes et ses
crépuscules. Elle descendit enfin du rêve où sa pensée était allée se
perdre. A demi-voix, comme pour ne pas troubler la paix de ce
sanctuaire, elle me dit sa joie esthétique, le frisson de bonheur qui
l'avait soulevée, qui la soulevait encore.
--Je vous dois une minute exquise, me dit-elle. Vous m'avez arrachée aux
autres et à moi-même. Quel spectacle! Je ne suis qu'une ouvrière en
musique, eh bien, devant cette harmonie, j'ai eu un moment l'illusion
d'être une artiste! Ah! mon ami, vivre ici, loin de tout, avec des êtres
de son choix!
Elle avait les larmes aux yeux en exprimant ce souhait, et moi, j'étais
mal disposé à l'entendre. La journée que j'avais si ardemment appelée ne
tenait pas ce que j'en avais attendu. L'élan de Thérèse, sa gaieté au
départ, son lyrisme si communicatif, me laissaient soupçonneux, presque
hostile.
La pensée de Marc Échette m'obsédait. Ce voeu d'intimité que Thérèse
venait de me confier, l'avait-elle formé en pensant à moi? N'était-il
pas plutôt dédié à celui qui allait venir, à l'ami essentiel, à Marc?
Cette incertitude me gâtait la félicité du tête-à-tête. Je me refusais à
un bonheur que peut-être Thérèse ne partageait pas.
--Vivre ici, répliquai-je! Vous oubliez l'hiver, trois mois à passer
sous la neige. Il faudrait pour s'y plaire une dose peu commune
d'idéalisme. Seul, peut-être, votre ami Marc Échette s'accommoderait de
cette existence. Mais sans doute cette claustration à deux vous
suffirait.
Thérèse me dévisagea, étonnée.
--Pourquoi Marc? me dit-elle.
--N'est-il pas votre meilleur ami, et quelque chose de plus, peut-être?
insinuai-je méchamment.
--Quelque chose de plus? que voulez-vous dire, monsieur Lavernose? Et
comme j'hésitais à lui répondre: Parlez, expliquez-vous,
m'ordonna-t-elle, ne me laissez pas douter une seconde de plus de votre
amitié ou de votre bon sens.
--Excusez-moi, dis-je enfin. Que M. Échette soit votre ami seulement ou
votre fiancé, l'alternative en tout cas n'a rien de blessant pour vous.
Ma réponse déconcerta Thérèse; je vis sa figure s'altérer, se décomposer
tout d'un coup. Les yeux, un moment allumés par le dépit, se voilèrent
presque aussitôt; les lèvres reprirent le pli navré que je leur avais vu
au début de sa convalescence.
--Que ce soit un propos en l'air que vous vous soyez permis, ou une
confidence que vous attendiez de moi, votre procédé est au moins
étrange, me dit-elle. Qu'avait à faire Marc Échette avec mon admiration
pour le Bergonz et pour la vie montagnarde? Si j'ai fait tout à l'heure
un souhait oiseux, vous l'avez orné d'un singulier commentaire. Je ne
sais pas si Marc consentirait à me tenir compagnie tout un hiver sous la
neige, mais je comprends que vous vous récusiez d'avance, vous dont
l'amabilité ne résiste pas à un tête-à-tête de deux heures! Vous me
boudez, vous vous en prenez à Marc Échette? A quel propos, je vous prie?
Si vous comptez que, pour rester dans vos bonnes grâces, je vais renier
un ami d'enfance, un ami de toujours, vous me connaissez mal!
Je me taisais, mécontent de moi, ne sachant comment réparer ma sottise.
Et Thérèse continuait:
--M'avoir gâté une journée pareille, je ne vous le pardonne pas,
entendez-vous?
--C'est vrai, j'ai eu tort, confessai-je. Mais vous ne vous doutez pas
de ce qui se passe en moi aujourd'hui. Heureux, je le suis autant que
vous, plus que vous peut-être; mais ce bonheur à deux va finir et cette
pensée me désole. C'est malgré moi; j'ai toujours été ainsi; écolier, je
passais mes jours de sortie à pleurer en pensant à la rentrée...
--Je ne pars pourtant pas ce soir; nous avons encore deux jours à passer
ensemble.
--Vous ne partez pas, mais votre ami Marc arrive, cela revient au même;
notre intimité est finie.
--Finie, pourquoi donc? répliqua-t-elle. Marc est un aimable compagnon.
Vous aurez bientôt fait, si peu que vous vous y prêtiez, de vous lier
avec lui. Et l'intimité à trois ne sera que plus charmante.
--Il y a si longtemps que Marc ne vous a vue; il doit avoir beaucoup de
choses à vous dire; j'aurais mauvaise grâce à me mettre en tiers dans
vos effusions, répliquai-je dépité. Que suis-je pour vous? Un inconnu
d'hier qui sera un oublié demain. Je n'ai qu'à céder la place au plus
digne.
--Vous avez donc juré de me faire repentir d'être venue avec vous? dit
alors Thérèse avec un haussement d'épaules. De quoi vous plaignez-vous
mon ami! Un mois de causeries, de promenades ensemble, un mois de
confiance et de sympathie réciproque, n'est-ce donc rien pour vous! Que
vous faut-il de plus? Le hasard seul a fait que nos existences se sont
coudoyées; nous avons ajouté à ce hasard le choix de nos esprits et de
nos coeurs. D'une rencontre fragile nous avons fait une amitié durable.
Est-ce donc si peu de chose, cette amitié, que vous la rejetiez ainsi de
gaieté de coeur? Tenez, vous ne mériteriez pas qu'on vous le dise, mais
je ne me suis jamais trouvée avec personne en aussi parfaite union de
goûts et d'idées que je l'étais avec vous. Non, pas même avec Marc. Il
est trop parfait pour moi, Marc; il sait trop de choses et ces choses ne
sont pas celles qui m'intéressent. Avec vous je me suis entendue dès le
premier jour, dès la première heure. Ah! les bonnes causeries, les beaux
enthousiasmes! Depuis longtemps je n'avais pas été à pareille fête.
Songez combien ma vie est plate et encombrée; au travail du matin au
soir, et quel travail! Cette vie d'Argelès, c'était le paradis! Et c'est
vous qui m'exilez!
La semonce n'était que trop méritée; je baissai la tête.
--Pardonnez-moi, dis-je à Thérèse. C'est un excès d'amitié qui m'a fait
un moment douter de vous et de moi. C'est fini maintenant. Oubliez, je
vous en prie, cette minute d'injustice.
--Je l'oublierai si vous me promettez de vous en souvenir, répondit
Thérèse avec un sourire où elle essaya de mettre un peu de la bonté
confiante qui lui était habituelle. Et à présent, conclut-elle, il
s'agit de réparer le temps perdu. Ne m'avez-vous pas annoncé que nous
arriverions jusqu'à la source du gave, à ce que vous appelez l'OEil du
Bergonz?
--Je vous montrerai la source et, au retour, nous traverserons les
villages, nous visiterons les vieilles églises et les donjons en ruine.
Vous verrez si je ne suis pas un bon guide!
--En route donc! prononça Thérèse. Déjà le soleil descend; l'ombre nous
gagne; la fin de la journée va être délicieuse.