Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste à vous dire, continua
Lavernose. Quoique tout ait bien fini ou à peu près bien, ma conscience
ne me reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui que j'aurais pu
faire. Et vous, que penserez-vous de moi, qu'en pensez-vous déjà
peut-être, mon cher ami? Mais c'est tant pis; j'ai commencé, j'irai
jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret d'ailleurs me pesait depuis
longtemps; j'éprouve un soulagement à m'en délivrer. Et si mon
amour-propre en souffre par moments, quelque douceur se mêle à cette
amertume. Pour avoir été coupables, les heures de ma vie que je vous
raconte n'en furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là malhabile à
traduire mes rêves, l'amour m'avait donné le pouvoir de créer des images
d'une beauté telle que, même affaiblies et reconnaissables à peine, j'ai
encore un plaisir étrange à les évoquer.
A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, l'effet que
produisit sur moi le contact de Marc Échette aurait pu me le donner à
comprendre. Sa présence me guérit tout d'abord de l'accès de jalousie
qu'avait provoqué l'annonce de son arrivée. Il est vrai qu'il était en
tout peu ressemblant à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du jeune
monsieur autoritaire et grave que je croyais voir débarquer, ce fut,
sautant du train, un garçon alerte et vif, avec une figure ouverte, un
regard limpide et à peine un soupçon de moustache sur le sourire le plus
cordial. Du même âge que Thérèse, ou peu s'en fallait, il avait l'air
d'être son frère ou son camarade; un frère dévoué, un camarade
attentif,--et rien de plus. J'eus beau les dévisager l'un et l'autre,
épier leurs attitudes et leurs gestes, je n'y découvris pas trace de
mystère. De l'intimité, des concordances bien naturelles à des
existences si souvent mêlées, et ces concordances appelaient l'union des
regards et des sourires; mais tout cela était visiblement innocent.
L'amitié éclatait par exemple; elle se lisait à plein dans le regard
attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, dans la sollicitude de
Thérèse inquiète de retrouver Marc un peu fatigué, pâli par le travail.
--Ce n'est rien, expliquait-il; une dernière leçon qu'il m'a fallu
improviser en quelques heures; hier encore je débitais mon affaire à la
Faculté; ce matin, les malles et les adieux, et me voici. J'ai pris un
billet circulaire, et c'est par vous que je commence.
Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était elle qui avait
voulu que je fusse là. Elle avait tenu à me rendre évidente, dès la
première heure, mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi.
Impressionnable comme toujours, prompt à me porter d'un extrême à
l'autre, je passai avec Marc, d'un état d'hostilité préventive à une
sympathie presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna l'exemple. Il me
connaissait déjà, prétendait-il; les lettres de Thérèse à sa mère
étaient remplies de mes louanges. «Après le docteur Estenave, c'est
vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées en plein air qui ont
sauvé notre malade. Elle avait si grand'peur de ne pouvoir pas
s'accoutumer à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez
maintenant.»
Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout
autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait
pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable
d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne
les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en
faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il
avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les
crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science
cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures;
il l'avait acquise en route avec le _Joanne_. Et sur ces données, il
projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il
n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien
employer.
--Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets
à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous
fouillerons vos archives municipales; l'après-midi nous nous reposerons
en voiture; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la
vallée; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée?
Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence
agissait sur moi; sa gaieté détendait mes nerfs; son jeune bon sens
faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en
quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait
brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc; son activité vous
emportait comme un tourbillon; mais c'était un tourbillon savamment
réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but
précis et certain.
Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à
toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations
déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma
belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné
presque aussi vite le coeur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était
trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce
gamin que mes soins de chaque jour.
Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il
avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues; une
atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait
libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs; il semblait
qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre.
Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la
direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et
l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se
prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher
contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?
Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui
avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se
livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait
tous.
La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au
piano; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces
courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait
prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc,
ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les
contemplations agrandies jusqu'à l'extase; pour moi, les hymnes de
tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers: des
fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.
Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une
mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni
d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans
savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma
sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son
plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante
d'une fugue le contentaient avant tout; il exigeait dans le tissu des
phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne
lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec
sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait
Schumann, il préférait Beethoven; il rejetait comme un inspirateur
perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel,
le douloureux Chopin.
Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit
illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait
avec douceur contre les théories de Marc; elle demandait grâce pour les
déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec
leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient
mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le
futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse
résistait: «Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez
jamais ce que c'est qu'un artiste,» lui disait-elle. Et quand elle était
trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans
un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où
s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré,
dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les
bornes de son empire sur elle.
Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le
menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts
agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet,
quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse
très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une
boîte à musique.