XV

Je suis un peu embarrassé de ce qui me reste à vous dire, continua

Lavernose. Quoique tout ait bien fini ou à peu près bien, ma conscience

ne me reproche pas moins le mal que j'ai fait et celui que j'aurais pu

faire. Et vous, que penserez-vous de moi, qu'en pensez-vous déjà

peut-être, mon cher ami? Mais c'est tant pis; j'ai commencé, j'irai

jusqu'au bout de ma confidence. Mon secret d'ailleurs me pesait depuis

longtemps; j'éprouve un soulagement à m'en délivrer. Et si mon

amour-propre en souffre par moments, quelque douceur se mêle à cette

amertume. Pour avoir été coupables, les heures de ma vie que je vous

raconte n'en furent pas moins délicieuses. Artiste jusque-là malhabile à

traduire mes rêves, l'amour m'avait donné le pouvoir de créer des images

d'une beauté telle que, même affaiblies et reconnaissables à peine, j'ai

encore un plaisir étrange à les évoquer.

A quel point j'étais alors la victime de mon imagination, l'effet que

produisit sur moi le contact de Marc Échette aurait pu me le donner à

comprendre. Sa présence me guérit tout d'abord de l'accès de jalousie

qu'avait provoqué l'annonce de son arrivée. Il est vrai qu'il était en

tout peu ressemblant à l'idée que je m'en étais faite. Au lieu du jeune

monsieur autoritaire et grave que je croyais voir débarquer, ce fut,

sautant du train, un garçon alerte et vif, avec une figure ouverte, un

regard limpide et à peine un soupçon de moustache sur le sourire le plus

cordial. Du même âge que Thérèse, ou peu s'en fallait, il avait l'air

d'être son frère ou son camarade; un frère dévoué, un camarade

attentif,--et rien de plus. J'eus beau les dévisager l'un et l'autre,

épier leurs attitudes et leurs gestes, je n'y découvris pas trace de

mystère. De l'intimité, des concordances bien naturelles à des

existences si souvent mêlées, et ces concordances appelaient l'union des

regards et des sourires; mais tout cela était visiblement innocent.

L'amitié éclatait par exemple; elle se lisait à plein dans le regard

attendri que Marc fixait sur la ressuscitée, dans la sollicitude de

Thérèse inquiète de retrouver Marc un peu fatigué, pâli par le travail.

--Ce n'est rien, expliquait-il; une dernière leçon qu'il m'a fallu

improviser en quelques heures; hier encore je débitais mon affaire à la

Faculté; ce matin, les malles et les adieux, et me voici. J'ai pris un

billet circulaire, et c'est par vous que je commence.

Thérèse nous avait présentés l'un à l'autre. C'était elle qui avait

voulu que je fusse là. Elle avait tenu à me rendre évidente, dès la

première heure, mon injustice de la veille. Et elle y avait réussi.

Impressionnable comme toujours, prompt à me porter d'un extrême à

l'autre, je passai avec Marc, d'un état d'hostilité préventive à une

sympathie presque immédiate. Il est vrai qu'il me donna l'exemple. Il me

connaissait déjà, prétendait-il; les lettres de Thérèse à sa mère

étaient remplies de mes louanges. «Après le docteur Estenave, c'est

vous, me dit-il, ce sont vos causeries promenées en plein air qui ont

sauvé notre malade. Elle avait si grand'peur de ne pouvoir pas

s'accoutumer à vivre sans nous! Et c'est vous qui lui manquerez

maintenant.»

Était-ce vraiment par gratitude, comme il l'affirmait, ou pour tout

autre motif, Marc travaillait évidemment à gagner mon amitié. Il m'avait

pris d'abord par mon faible, par l'amour des montagnes. Ce diable

d'homme connaissait toutes les nôtres par leur nom et il en parlait, ne

les ayant jamais visitées, avec les mêmes détails que s'il venait d'en

faire l'ascension. Pendant qu'on chargeait ses bagages sur l'omnibus, il

avait trouvé le moyen de s'orienter, et il me désignait du doigt les

crêtes et les pics avec la sûreté d'un professionnel. Sa science

cependant, il en convenait lui-même, ne datait que de quelques heures;

il l'avait acquise en route avec le _Joanne_. Et sur ces données, il

projetait déjà des excursions, il nous proposait des itinéraires. Il

n'avait que deux jours à passer à Argelès, et il tenait à les bien

employer.

--Dès demain matin, si vous êtes libre, monsieur Lavernose, je vous mets

à contribution, disait-il. Nous ferons de l'archéologie ensemble, nous

fouillerons vos archives municipales; l'après-midi nous nous reposerons

en voiture; nous irons en compagnie de ces dames visiter les sites de la

vallée; le soir, musique. Ce programme vous va-t-il, mademoiselle Romée?

Marc Échette n'était pas arrivé depuis une heure et déjà sa présence

agissait sur moi; sa gaieté détendait mes nerfs; son jeune bon sens

faisait honte à ma vieille folie. Le travail d'imagination qui avait en

quelques jours dénaturé mes rapports avec Thérèse s'arrêtait

brusquement. Pas moyen de rêver à côté de Marc; son activité vous

emportait comme un tourbillon; mais c'était un tourbillon savamment

réglé, un mécanisme rapide dont les roues s'engrenaient pour un but

précis et certain.

Dès le premier repas qu'il prit avec nous, son ascendant se fit sentir à

toute la maison. Quelques remarques pratiques, quelques interrogations

déférentes touchant le ménage et la vie matérielle avaient conquis ma

belle-mère, et l'intérêt qu'il témoignait à Jacques lui avait gagné

presque aussi vite le coeur de Cyprienne. Jacques lui-même s'était

trouvé pris. Trois mots d'un étranger avaient eu plus d'effet sur ce

gamin que mes soins de chaque jour.

Cette soirée ne fut pour lui qu'un triomphe. Il avait l'autorité et il

avait le charme. Son entrain excitait, déliait les langues; une

atmosphère d'intellectualité se dégageait de lui, se répandait

libéralement à son voisinage. Tout l'intéressait d'ailleurs; il semblait

qu'il n'eût pas assez d'yeux pour voir, assez d'oreilles pour entendre.

Mais ce curieux était aussi une manière d'apôtre. Il avait le goût de la

direction, de la propagande. Il l'avait ingénument. La science et

l'autorité lui étaient comme des attributs naturels dont il ne se

prévalait pas et qu'on acceptait sans contrainte. Comment se fâcher

contre un maître qui n'avait pas encore de barbe au menton?

Thérèse jouissait du succès de son ami. Délivrée de l'inquiétude que lui

avait donnée ma jalousie, heureuse de mon accord avec Marc, elle se

livrait sans réserve au large courant de sympathie qui nous emportait

tous.

La musique vint encore exalter notre lyrisme. Thérèse s'était mise au

piano; elle avait ouvert un cahier de Schumann, une série de pièces

courtes, variées de thème et de facture, et chacun de nous se laissait

prendre à son tour par le motif le mieux assonant à son rêve. Pour Marc,

ce furent les invocations en forme de choral, les larges psaumes, les

contemplations agrandies jusqu'à l'extase; pour moi, les hymnes de

tendresse, l'évocation ardente et fraîche des troubles printaniers: des

fiançailles d'âmes dans des jardins de muguets et de jacinthes.

Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une

mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni

d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans

savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma

sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son

plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante

d'une fugue le contentaient avant tout; il exigeait dans le tissu des

phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne

lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec

sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait

Schumann, il préférait Beethoven; il rejetait comme un inspirateur

perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel,

le douloureux Chopin.

Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit

illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait

avec douceur contre les théories de Marc; elle demandait grâce pour les

déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec

leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient

mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le

futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse

résistait: «Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez

jamais ce que c'est qu'un artiste,» lui disait-elle. Et quand elle était

trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans

un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où

s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré,

dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les

bornes de son empire sur elle.

Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le

menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts

agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet,

quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse

très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une

boîte à musique.

L'image · 第 20 / 53 题