XII

C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée à travers le

jardin en fleurs de la montagne. Hélas! la conscience allait venir et la

douleur avec elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui

m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui m'unissait à Thérèse.

En me racontant sa vie de famille, elle m'avait nommé, parmi les très

rares intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune homme, Marc

Échette, un ami d'enfance retrouvé à Toulouse où il suivait les cours de

la Faculté des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, paraît-il,

un aimable garçon, d'un caractère énergique et d'une belle intelligence.

Sans fortune, fils d'un très modeste contrôleur des contributions

maintenant à la retraite, il avait senti de bonne heure l'aiguillon de

la nécessité; et il avait poussé droit son sillon, les yeux fixés sur le

but, sans une distraction, sans une défaillance. Le but approchait.

Encore un effort, et il allait entrer, la tête haute et le coeur ferme,

dans la carrière où il s'était assigné la place la plus brillante,

certain qu'il était de la conquérir.

Thérèse l'avait en très grande estime; elle admirait la noblesse de sa

vie, la fermeté de son caractère; accoutumée dès son enfance à plier, à

se subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant de cette

intelligence et de cette volonté. Et elle n'était pas la seule à s'y

soumettre. Entre ces deux femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt

fait, malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef de famille.

Homme d'affaires, cavalier servant ou directeur de conscience selon les

heures, il s'était rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les

études du petit collégien, lui qui allait toucher les rentes de Mme

Romée, lui encore qui fournissait Thérèse de poésies et de romans.

J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en avais eu d'abord aucun

ombrage. Ne savais-je pas que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à

ce qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une dizaine d'années au

moins toute espèce de combinaison matrimoniale. Thérèse était libre.

Rien ne pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle voulait bien

me donner dans son affection.

Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint cependant où je ne me

contentai plus de cette place qu'il fallait partager avec un autre.

Thérèse, à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, et avec tant

d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc avait dit cela. Il m'agaçait à la

fin ce phénix. Et le plus cuisant était son intimité de chaque jour avec

ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait quelque nouveau détail;

à propos d'une représentation de _Carmen_ au Capitole, et Marc y était

avec elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement la sonate

préférée de Marc Échette. J'en étais arrivé à connaître à une minute

près l'horaire de ses visites. Je souffrais de ces constatations et je

me trouvais absurde de souffrir. C'était une étrange prétention à moi de

vouloir taxer les amitiés de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après

tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier carrefour et qu'on ne

reverra jamais plus.

Je souffrais cependant, et cette souffrance me donnait à réfléchir. Une

lueur se faisait dans mon esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme.

Qu'était-elle au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette amitié

qui en arrivait à me créer de pareils tourments? Hélas! l'éclair de bon

sens fut vite éteint. Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser,

pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de doser exactement

l'affection qui m'unissait à Thérèse? qu'elle fût tendre ou passionnée,

la nuance n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.

Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez les déguisements et les

sophismes par où s'insinuent les passions. Je me laissai persuader. Ma

conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille; mais en perdant la

sécurité, mon sentiment ne fit que gagner en violence. La jalousie, qui

aurait dû l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la crise.

L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva de me troubler.

Thérèse me lisait quelquefois des passages des lettres qu'elle recevait

de chez elle; c'était quelque recommandation puérile et touchante de sa

mère ou bien un bulletin de victoire de Julien; un papier vert attestant

qu'il avait été le premier en version latine ou en histoire, et Thérèse

ne manquait pas de me le montrer: «Marc va venir,» me dit-elle un jour

en me portant une lettre de sa mère, et elle m'obligeait à la lire. Mme

Romée racontait une promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle

au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé dans la prairie.

Marc avait cueilli quelques véroniques: «Il te les enverra demain,

ajoutait Mme Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. Ce n'est pas

encore sûr, mais si les cours finissent cette semaine, il partira

vendredi pour Argelès.»

La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la bonne nouvelle. Le

surlendemain, sauf nouvel avis, Marc devait se mettre en route.

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