C'était trop beau, n'est-ce pas, cette idylle promenée à travers le
jardin en fleurs de la montagne. Hélas! la conscience allait venir et la
douleur avec elle. Ce fut la jalousie qui m'ouvrit les yeux, qui
m'obligea de mesurer la violence du sentiment qui m'unissait à Thérèse.
En me racontant sa vie de famille, elle m'avait nommé, parmi les très
rares intimes qui fréquentaient dans la maison, un jeune homme, Marc
Échette, un ami d'enfance retrouvé à Toulouse où il suivait les cours de
la Faculté des lettres comme boursier d'agrégation. C'était, paraît-il,
un aimable garçon, d'un caractère énergique et d'une belle intelligence.
Sans fortune, fils d'un très modeste contrôleur des contributions
maintenant à la retraite, il avait senti de bonne heure l'aiguillon de
la nécessité; et il avait poussé droit son sillon, les yeux fixés sur le
but, sans une distraction, sans une défaillance. Le but approchait.
Encore un effort, et il allait entrer, la tête haute et le coeur ferme,
dans la carrière où il s'était assigné la place la plus brillante,
certain qu'il était de la conquérir.
Thérèse l'avait en très grande estime; elle admirait la noblesse de sa
vie, la fermeté de son caractère; accoutumée dès son enfance à plier, à
se subordonner aux autres, elle avait subi l'ascendant de cette
intelligence et de cette volonté. Et elle n'était pas la seule à s'y
soumettre. Entre ces deux femmes et cet orphelin, Marc avait eu bientôt
fait, malgré son jeune âge, de prendre le rôle d'un chef de famille.
Homme d'affaires, cavalier servant ou directeur de conscience selon les
heures, il s'était rendu indispensable. C'était lui qui surveillait les
études du petit collégien, lui qui allait toucher les rentes de Mme
Romée, lui encore qui fournissait Thérèse de poésies et de romans.
J'étais instruit de tout cela et pourtant je n'en avais eu d'abord aucun
ombrage. Ne savais-je pas que Thérèse s'était vouée au célibat jusqu'à
ce qu'elle eût établi Julien? Cela ajournait à une dizaine d'années au
moins toute espèce de combinaison matrimoniale. Thérèse était libre.
Rien ne pouvait la contraindre à diminuer la part qu'elle voulait bien
me donner dans son affection.
Que pouvais-je souhaiter de mieux? Un jour vint cependant où je ne me
contentai plus de cette place qu'il fallait partager avec un autre.
Thérèse, à dire vrai, parlait bien souvent de Marc Échette, et avec tant
d'éloges! Marc avait fait ceci, Marc avait dit cela. Il m'agaçait à la
fin ce phénix. Et le plus cuisant était son intimité de chaque jour avec
ces dames. Thérèse à tout moment m'en trahissait quelque nouveau détail;
à propos d'une représentation de _Carmen_ au Capitole, et Marc y était
avec elle, ou d'une sonate de Beethoven, et c'était justement la sonate
préférée de Marc Échette. J'en étais arrivé à connaître à une minute
près l'horaire de ses visites. Je souffrais de ces constatations et je
me trouvais absurde de souffrir. C'était une étrange prétention à moi de
vouloir taxer les amitiés de Thérèse. De quel droit? Qu'étais-je après
tout pour elle? Un passant qu'on quitte au premier carrefour et qu'on ne
reverra jamais plus.
Je souffrais cependant, et cette souffrance me donnait à réfléchir. Une
lueur se faisait dans mon esprit, j'entrevoyais la pente et l'abîme.
Qu'était-elle au fond et de quel nom fallait-il la nommer cette amitié
qui en arrivait à me créer de pareils tourments? Hélas! l'éclair de bon
sens fut vite éteint. Les raisons ne me manquèrent pas pour excuser,
pour colorer ma folie. Est-ce que j'étais le maître de doser exactement
l'affection qui m'unissait à Thérèse? qu'elle fût tendre ou passionnée,
la nuance n'importait guère, pourvu qu'elle fût honnête.
Que vous dirai-je, mon cher ami? Vous connaissez les déguisements et les
sophismes par où s'insinuent les passions. Je me laissai persuader. Ma
conscience sans doute ne fut plus aussi tranquille; mais en perdant la
sécurité, mon sentiment ne fit que gagner en violence. La jalousie, qui
aurait dû l'arrêter en m'avertissant, ne servit qu'à hâter la crise.
L'arrivée inattendue de Marc à Argelès acheva de me troubler.
Thérèse me lisait quelquefois des passages des lettres qu'elle recevait
de chez elle; c'était quelque recommandation puérile et touchante de sa
mère ou bien un bulletin de victoire de Julien; un papier vert attestant
qu'il avait été le premier en version latine ou en histoire, et Thérèse
ne manquait pas de me le montrer: «Marc va venir,» me dit-elle un jour
en me portant une lettre de sa mère, et elle m'obligeait à la lire. Mme
Romée racontait une promenade qu'ils avaient faite, Marc, Julien et elle
au bord de la Garonne. Marc et Julien avaient herborisé dans la prairie.
Marc avait cueilli quelques véroniques: «Il te les enverra demain,
ajoutait Mme Romée, et peut-être une bonne nouvelle avec. Ce n'est pas
encore sûr, mais si les cours finissent cette semaine, il partira
vendredi pour Argelès.»
La lettre arriva en effet, et les véroniques, et la bonne nouvelle. Le
surlendemain, sauf nouvel avis, Marc devait se mettre en route.