XI

J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques moments de ce court

passage, où sans arrêt, par une progression de nuances insensibles,

notre camaraderie tournait si rapidement à l'amour. Comment

m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient ces nuances indicatrices,

je m'en étonne aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait,

l'amitié était dépassée depuis longtemps. Depuis ma première rencontre

avec Thérèse, chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, avait

développé l'impulsion.

Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard; mais ce recensement

n'avait, ne pouvait avoir de signification que pour moi. Entre la cause

et l'effet, entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en

pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour saisir le rapport,

il faudrait y ajouter certaines harmonies d'heure, de couleur, de

sentiment, pas faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour

soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. On dirait vraiment

que la vie recommence pour chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime.

L'expérience acquise y est inutile. L'amoureux voit et entend autrement

que les autres et que lui-même.

Essayez de vous rappeler ce que vous avez éprouvé vous-même quand vous

aimiez; ce sera encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous

comment elle vous regarda tel jour, de telle façon, et il vous sembla

que vous voyiez ses yeux pour la première fois; comment tel autre jour

elle vous parla,--de quoi? il n'importe guère,--et le timbre de sa voix

vous remua jusqu'à la dernière fibre.

Les raisons du coeur sont mystérieuses. Et c'est pourquoi nous fûmes si

tardivement avertis l'un et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour

Thérèse surtout, rien de plus plausible que la tranquillité de sa

conscience. De quoi se serait-elle alarmée? C'était sa pureté même, son

ignorance totale du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs

n'avait eu aucune part à nos fréquentations; les circonstances avaient

tout fait. Sa maladie, nos relations communes avec le docteur Estenave

avaient rapproché nos existences. Nos promenades même avaient été

ordonnées par le docteur, et ce n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne

qui avait exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela était fort

innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il pas là avec nous? Sans doute

la chère enfant avait du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter.

Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle en avait vu et entendu,

ne ressemblait guère à cette intimité. Elle avait surpris ses camarades

du Conservatoire glissant des billets doux dans leur manchon, elle avait

entendu sans le vouloir les propos que des messieurs bien mis leur

soufflaient dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, il n'y

avait rien de commun entre moi et les amoureux de ces demoiselles. La

sécurité de Thérèse était, devait être complète.

La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je me sentais vaguement

en péril. Mais je pensais m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence

pour ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes expériences me

rassuraient plutôt à cet égard; elles ne me laissaient pas prévoir la

gravité du danger. Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements

les plus faciles. A l'inclination rapide avaient succédé, par des

transitions régulières et normales, la séparation et l'oubli. Et sans

doute il n'en serait pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus

fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres suites; l'amitié

resterait après la séparation, mais sans honte et sans remords. C'est

ainsi que d'avance j'avais arrangé les choses.

Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de voir approcher la fin

de mon rêve. L'air d'Argelès avait fait merveille; Thérèse se

rétablissait à vue d'oeil; sa guérison complète n'était plus que

l'affaire de quelques jours. Chaque matin, en la revoyant, je constatais

les progrès de sa résurrection, et chacun de ces progrès me disait la

fragilité de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur signerait sa

feuille de route à Thérèse.

Les premiers temps après son arrivée à Argelès, elle était pressée de

repartir, elle comptait les jours, se plaignait de la longueur de la

cure; puis à mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience avait

fait place à un autre sentiment qu'elle n'exprimait pas, mais qu'elle me

laissait deviner. D'un commun accord nous écartions autant qu'il

dépendait de nous l'inévitable perspective, nous ramenions notre pensée

vers la minute présente, nous bornions nos projets au plus proche

lendemain. Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, escaladé un

sommet et qui se tiennent là étonnés et ravis, n'osant pas risquer un

mouvement, ni même regarder au delà, de peur d'être précipités dans le

vide.

Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé rien de pareil.

C'était déjà l'amour évidemment, mais à demi inconscient, encore dans le

rêve.

Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, quand j'essaie de

l'étreindre, ce qui me revient de cette inoubliable époque de ma vie?

Ceci seulement: un parfum d'ambre et d'iris qui était son parfum à elle,

l'odeur qu'elle mettait à ses mouchoirs. Et il me semble que c'était

l'odeur même du bonheur.

L'image · 第 16 / 53 题