J'aurais voulu pouvoir fixer pour vous quelques moments de ce court
passage, où sans arrêt, par une progression de nuances insensibles,
notre camaraderie tournait si rapidement à l'amour. Comment
m'échappèrent à mesure qu'elles se succédaient ces nuances indicatrices,
je m'en étonne aujourd'hui. Évidemment, pour ce qui me regardait,
l'amitié était dépassée depuis longtemps. Depuis ma première rencontre
avec Thérèse, chaque journée qui s'était écoulée, chaque contact, avait
développé l'impulsion.
Ces contacts, j'ai tenté de les noter plus tard; mais ce recensement
n'avait, ne pouvait avoir de signification que pour moi. Entre la cause
et l'effet, entre l'incident et l'émotion, l'écart est si fort, en
pareil cas, que l'explication n'explique rien. Pour saisir le rapport,
il faudrait y ajouter certaines harmonies d'heure, de couleur, de
sentiment, pas faciles à apprécier, et qui, les eût-on définies pour
soi, resteraient peut-être obscures pour les autres. On dirait vraiment
que la vie recommence pour chaque amoureux et à chaque fois qu'il aime.
L'expérience acquise y est inutile. L'amoureux voit et entend autrement
que les autres et que lui-même.
Essayez de vous rappeler ce que vous avez éprouvé vous-même quand vous
aimiez; ce sera encore le meilleur moyen de me comprendre. Souvenez-vous
comment elle vous regarda tel jour, de telle façon, et il vous sembla
que vous voyiez ses yeux pour la première fois; comment tel autre jour
elle vous parla,--de quoi? il n'importe guère,--et le timbre de sa voix
vous remua jusqu'à la dernière fibre.
Les raisons du coeur sont mystérieuses. Et c'est pourquoi nous fûmes si
tardivement avertis l'un et l'autre de ce qui se passait en nous. Pour
Thérèse surtout, rien de plus plausible que la tranquillité de sa
conscience. De quoi se serait-elle alarmée? C'était sa pureté même, son
ignorance totale du mal qui la mettaient en péril. Sa volonté d'ailleurs
n'avait eu aucune part à nos fréquentations; les circonstances avaient
tout fait. Sa maladie, nos relations communes avec le docteur Estenave
avaient rapproché nos existences. Nos promenades même avaient été
ordonnées par le docteur, et ce n'était pas Thérèse, c'était Cyprienne
qui avait exigé que nous les fissions ensemble. Tout cela était fort
innocent à coup sûr. Et Jacques n'était-il pas là avec nous? Sans doute
la chère enfant avait du plaisir à se communiquer à moi, à m'écouter.
Plaisir permis. L'amour, le peu du moins qu'elle en avait vu et entendu,
ne ressemblait guère à cette intimité. Elle avait surpris ses camarades
du Conservatoire glissant des billets doux dans leur manchon, elle avait
entendu sans le vouloir les propos que des messieurs bien mis leur
soufflaient dans le cou, le soir au coin des rues. Évidemment, il n'y
avait rien de commun entre moi et les amoureux de ces demoiselles. La
sécurité de Thérèse était, devait être complète.
La mienne, à vrai dire, était moins excusable. Je me sentais vaguement
en péril. Mais je pensais m'arrêter à temps, je me fiais à ma prudence
pour ne pas dépasser certaines limites. Mes précédentes expériences me
rassuraient plutôt à cet égard; elles ne me laissaient pas prévoir la
gravité du danger. Elles avaient toutes abouti jusque-là aux dénouements
les plus faciles. A l'inclination rapide avaient succédé, par des
transitions régulières et normales, la séparation et l'oubli. Et sans
doute il n'en serait pas tout à fait de même cette fois. L'attrait plus
fort, le choix plus motivé entraîneraient d'autres suites; l'amitié
resterait après la séparation, mais sans honte et sans remords. C'est
ainsi que d'avance j'avais arrangé les choses.
Et attendant, je n'avais qu'un regret, c'était de voir approcher la fin
de mon rêve. L'air d'Argelès avait fait merveille; Thérèse se
rétablissait à vue d'oeil; sa guérison complète n'était plus que
l'affaire de quelques jours. Chaque matin, en la revoyant, je constatais
les progrès de sa résurrection, et chacun de ces progrès me disait la
fragilité de mon bonheur. Encore une semaine, et le docteur signerait sa
feuille de route à Thérèse.
Les premiers temps après son arrivée à Argelès, elle était pressée de
repartir, elle comptait les jours, se plaignait de la longueur de la
cure; puis à mesure que l'échéance se rapprochait, son impatience avait
fait place à un autre sentiment qu'elle n'exprimait pas, mais qu'elle me
laissait deviner. D'un commun accord nous écartions autant qu'il
dépendait de nous l'inévitable perspective, nous ramenions notre pensée
vers la minute présente, nous bornions nos projets au plus proche
lendemain. Nous étions comme ceux qui ont, à l'aventure, escaladé un
sommet et qui se tiennent là étonnés et ravis, n'osant pas risquer un
mouvement, ni même regarder au delà, de peur d'être précipités dans le
vide.
Pour moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé rien de pareil.
C'était déjà l'amour évidemment, mais à demi inconscient, encore dans le
rêve.
Quel moment, cher ami, quel mystère! Et savez-vous, quand j'essaie de
l'étreindre, ce qui me revient de cette inoubliable époque de ma vie?
Ceci seulement: un parfum d'ambre et d'iris qui était son parfum à elle,
l'odeur qu'elle mettait à ses mouchoirs. Et il me semble que c'était
l'odeur même du bonheur.