IX

Thérèse sortait, maintenant. Des promenades d'une heure, des flâneries

dans les rues, autour de la ville, au bras de Cyprienne ou de ma

belle-mère.

Le vieil Argelès l'enchantait. Elle aimait les pignons aigus, les

galeries à balustres découpés, les ruelles en escaliers, les jardins

naïfs fleuris de passe-roses et de coquelourdes. Elle s'étonnait comme

au premier jour du décor des montagnes qui flottait au-dessus des

maisons, attirant et irréel comme un mirage.

Plus banal, avec la polychromie de ses villas et ses larges avenues

rayonnantes, pareilles aux rues improvisées de quelque capitale

exotique, l'Argelès neuf lui donnait l'amusement de la vie des eaux; il

y avait le mouvement encore bien restreint des baigneurs et des

baigneuses aux abords des Thermes, la partie de lawn-tennis: des gestes

blancs sur la pelouse verte d'un parc, et le déballage multicolore de

quelque porte-balle toulousain costumé en Espagnol.

Mais à mesure que les forces lui revenaient, Thérèse souhaitait

d'allonger ses parcours. Elle en avait assez des traîneries sur les

trottoirs, des bavardages au seuil des portes, occupation et agrément

des promenades bourgeoises. Ces dames, par malheur, n'étaient pas

grandes marcheuses, excursionnistes encore moins. Sauf un voyage annuel

à Marsous et quelques déplacements d'une heure pour aller à Lourdes,

elles ne franchissaient jamais les limites de l'octroi. Au delà, c'était

le danger ou la fatigue. Cyprienne avait peur des troupeaux de vaches en

liberté sur les routes; sa mère avait les pieds tendres. Et la montagne

les intéressait médiocrement. Elles en voyaient un assez joli morceau

sans se déranger, accoudées au parapet de leur terrasse. D'ailleurs le

train de la vie quotidienne les retenait: les exercices de piété, les

lessives, le jardinage. Elles se déchargèrent sur moi du soin

d'accompagner Thérèse.

--André vous suivra, lui proposa Cyprienne; il n'a rien à faire, lui, et

il connaît par coeur toutes les pierres de la montagne...

--Vous avez les mêmes goûts d'ailleurs, ajouta ma belle-mère; vous aimez

les cailloux et les arbres. Vous pourrez vous enthousiasmer ensemble.

Nous ne sortions pourtant pas seuls. La classe de Jacques finissait à

quatre heures: nous allions le prendre chaque soir à la sortie du

collège, nous l'emmenions avec nous.

Le soleil était encore un peu haut; nous cherchions l'ombre du ravin de

l'Aïroulat, nous montions la pauvre rue du faubourg, le long des logis

humides, où, dans un jour de cave, travaillent, avec le claquement en

mesure de la navette ou le ronflement de la roue, des tisserands et des

tourneurs.

Un sentier continuait la rue, un passage étroit pavé de rochers, bordé

de noisetiers et de houx. Et tout de suite les cultures commençaient.

C'étaient dans des clos étroits ceinturés d'arbres, tantôt quelques

sillons de maïs ou de pommes de terre, tantôt des prairies ombragées de

châtaigniers ou de hêtres groupés au hasard de la pente. L'herbe était

alors en pleine maturité. Les clos s'animaient du bruit des fauchaisons,

des éclats de voix des faucheurs et des faneuses. Les claies étaient

ouvertes, et dans l'ombre noire des bordures se voyaient les vestes des

travailleurs posées à terre à côté de la gourde.

Nous montions plus haut, nous arrivions jusqu'à la solitude de la

châtaigneraie. Là, sous le couvert des hautes arcades de verdure

bruissant au-dessus de nos têtes, nous cherchions la bonne place,

l'appui d'un rocher, l'ouverture d'une perspective, d'un morceau de

vallée lointaine apparu entre deux branches. Jacques, un peu à l'écart,

tirait un livre du cartable, étudiait sa leçon. Et l'heure passait,

s'écoulait, légère, en bavardages coupés de contemplations muettes, de

brusques silences. Nous nous taisions et le printemps parlait à son

tour; une vague ivresse nous venait avec l'odeur de l'herbe mûre, avec

les souffles alentis qui soulevaient à peine les feuilles des

châtaigniers, avec la musique des sources qui, au-dessus, au-dessous de

nous, couraient, s'épanchaient dans les rigoles d'arrosage.

Jacques, fatigué d'étudier, s'amusait à cueillir des bouquets pour

Thérèse; il rapportait des fleurs à brassées, et quelquefois, en manière

de jeu, il les lui jetait, les secouait en pluie sur sa figure, sur ses

épaules. Les fleurs s'accrochaient en grappes à ses cheveux, aux plis de

son corsage, et ces guirlandes lui faisaient comme un vêtement de

symbole, la robe couleur du temps de quelque fée printanière.

Les congés du jeudi et du dimanche nous donnaient un peu plus de large.

Nous explorions, ces jours-là, les pentes boisées qui dominent Argelès.

Quittant les routes frayées, nous nous lancions à la découverte dans les

sentiers de bûcherons ou de pâtres qui grimpent à travers les

châtaigniers et les hêtres, jusqu'aux premiers mamelons du Gez. Le

sentier, quelquefois, se trouvait être un ancien chemin d'exploitation

qui s'arrêtait court devant une charbonnière abandonnée. De l'herbe

grêle avait poussé sur l'emplacement du fourneau; un léger duvet de

graminées flottait sur la hutte en décombres, et Thérèse s'attendrissait

à des restes de vie humaine laissés par les charbonniers: un chiffon

dans l'herbe, une poupée naïve oubliée dans la litière pourrie qui

souillait le sol de la cabane.

Nous poussions au delà; nous escaladions un ravin, nous remontions la

pente d'un ruisseau. Les fleurs déjà flétries, montées en graine dans la

vallée, s'épanouissaient encore là, retardées par l'obscurité des

feuilles, entretenues par la fraîcheur de l'eau vive. Les larges

ombelles de l'angélique s'étalaient au bord des cascatelles en

miniature; les hampes fleuries des renouées, des épilobes s'érigeaient

autour des vasques où le ruisseau apaisait un moment sa course; et tout

le long, entre les pierres, c'étaient des traînées bleues de véroniques,

des traînées roses de silènes. Thérèse les moissonnait à poignées, en

emplissait le creux de son ombrelle, pendant que Jacques assauvagi,

grisé de plein air, bondissait, voltigeait au-dessus des blocs de

granit, bravait la colère futile du petit gave.

C'étaient des heures d'enchantement, d'accord intime avec la montagne.

La vie des plantes amusait Thérèse. Elle voulait savoir le secret des

germinations lentes sous la neige, des éveils subits à la tiédeur des

avrils. Et les bêtes, les petites existences au ras de terre, que

devenaient-elles pendant la longue nuit de décembre? La chère âme

s'apitoyait sur elles, s'intéressait aux industries par où elles se

défendent contre l'inclémence des saisons; elle s'émerveillait du

cercueil d'herbe sèche et de feuilles où se pelotonne le hérisson, du

nid feutré de mousse où hivernent les écureuils. Elle me questionnait

comme une enfant, avec une belle clarté dans ses prunelles limpides,

toujours prêtes à s'humecter de tendresse. La nature n'était pas

seulement pour elle un spectacle; son coeur y prenait part autant que

ses yeux. Et son coeur choisissait. Végétaux ou animaux, sa préférence

allait toujours aux plus humbles, aux êtres désarmés, aux enfants. Les

agneaux la touchaient plus que les brebis, l'hysope plus que le cèdre.

Et je me souviens encore de son enthousiasme quand je lui racontai le

sauvetage d'une coccinelle que j'avais recueillie un jour en pleine

bourrasque de neige, sur le glacier du Vignemale.

Thérèse me questionnait; Jacques folâtrait devant nous, et, en

accompagnement à notre bavardage, s'activait le babil du ruisseau. Le

ruisseau se taisait le premier. C'était la source, le lieu du goûter, de

la sieste sous les verdures plafonnantes des hêtres d'où s'échappaient,

secouées par moments sur nos têtes, des cascades de lumière. Nous ne

parlions plus alors; Jacques, surpris par la fatigue en pleine

effervescence de cris et de gestes, s'assoupissait sur le gazon; Thérèse

et moi nous poursuivions nos propos interrompus, dans des rêves

parallèles.

L'air plus vif, l'allongement des ombres sur la pelouse nous

avertissaient de descendre. Et c'étaient les mélancolies du retour, le

paysage autrement vu, décoloré en même temps que nos âmes qui se

repliaient sur elles-mêmes, comme lasses de bonheur.

Au sommet d'un mamelon, à un tournant du sentier, très bas, sous nos

pieds, apparaissait Argelès. Les ardoises luisaient au soleil, des

volées blanches de pigeons planaient autour des colombiers, et, dans le

dédale des rues, à travers les maisons en grappes, comme des têtes dans

une foule, Thérèse s'amusait à chercher le toit de notre logis.

--Voilà chez nous! indiquait-elle du doigt, et en même temps une

tristesse passait dans son regard... chez vous, se reprenait-elle; dans

quelques jours je serai loin.

X

Peu à peu, par morceaux, Thérèse me racontait sa vie, ses années

d'apprentissage au Conservatoire de Toulouse, ses débuts de professeur,

les traverses d'une existence pas bien longue et déjà tourmentée.

Elle en parlait d'ailleurs sans se plaindre. La pensée d'être utile aux

siens lui rendait ces corvées légères. Active, résignée, elle faisait

bon visage aux caprices de la clientèle, aux prétentions bourgeoises de

sa mère, plus exigeante, plus difficile à vivre que sa fille. Thérèse

prenait son mal en patience. Le malheur ne l'avait pas aigrie, il

l'avait mûrie à peine. Elle était restée l'enfant soumise, la bonne

écolière, celle qui obéit et qui accepte.

L'initiation artistique elle-même, si dangereuse aux jeunes filles dont

elle exalte la sensibilité nerveuse, ne l'avait ni desséchée, ni

déséquilibrée. Son coeur était resté pur, sa tête sage. Un fond de

rêverie, un besoin de solitude intérieure l'avaient protégée, avaient

tout au moins adouci pour elle les duretés de la profession. Contre les

injustices des maîtresses, contre les jalousies et les trahisons des

camarades, elle avait eu le refuge de la musique. Avec le commentaire du

piano, ses souffrances prenaient la douceur d'une mélancolie; elles

participaient à l'irréalité des mélodies et des rythmes.

Et c'était un peu mon histoire; je me retrouvais, je me reconnaissais en

Thérèse. Ce que la nature avait été pour moi, la musique l'avait été

pour mon amie. Au premier éveil, si vague, de la sensibilité

adolescente, Mozart avait été l'initiateur; les désirs sans objet, les

fièvres d'une heure de l'apprentie pianiste s'évaporaient dans la grâce

fluide de ses mélodies. Plus tard Beethoven l'avait remplacé; mais il

était trop grand celui-là, pas assez à la portée des menus chagrins, des

légères émotions d'une jeunesse paisible; son règne avait été court. Et

Schumann était venu. Et il avait été le maître définitif, le confident,

le consolateur. Ses inspirations si touchantes ennoblissaient les

besognes quotidiennes; elles étaient comme la giroflée sur la fenêtre de

l'ouvrière; aux heures troubles, elles donnaient le bon conseil,

suggéraient la résignation, la fuite dans le rêve. Schumann était l'ami

et Chopin le tentateur. Il attirait et il inquiétait Thérèse. Ses

mazurkas, ses préludes, ses nocturnes, c'était l'orage et le vertige,

c'était l'inconnu de la passion, et la jeune fille hésitait sur le

seuil.

J'écoutais Thérèse, et, à mesure que ces confidences me faisaient entrer

dans sa vie, il me semblait y trouver plus de conformité avec la mienne.

C'était comme une prédestination. D'une sensibilité précoce l'un et

l'autre, nos enfances avaient subi les mêmes crises, nos jeunesses

avaient eu les mêmes rêves. Pour elle comme pour moi, les sensations et

les sentiments étaient étroitement associés. Les odeurs, les musiques

agissaient fortement sur nous; les odeurs surtout. Des fragments de vie

ancienne, des états d'âme oubliés, nous revenaient, subitement évoqués

par un parfum. La religion se résumait dans l'encens, les vacances dans

l'arome des fruits mûrs, les logis eux-mêmes dans une combinaison de

senteurs indéfinissable et précise, qui, respirée après de longs

intervalles, nous rendait nos émotions de jadis.

Ces similitudes nous ravissaient. Ces communions d'une minute, ces

étreintes d'âme nous donnaient presque le frisson d'une caresse.

Ainsi dévoilée, communiquée dans le plus intime de son être, Thérèse

m'attirait encore davantage. Sa beauté se complétait, s'ennoblissait du

reflet de sa vie intérieure. La courbe de ses lèvres, la flamme ou la

brume de ses yeux s'immatérialisaient, prenaient une valeur morale de

générosité ou de tendresse. Elle me semblait à la fois plus inaccessible

et plus digne d'être aimée. Et mon admiration croissait, se haussait à

sa mesure. Le culte grandissait avec l'idole.

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