VIII

Le premier regard de Thérèse, chaque fois qu'elle entrait au salon,

était pour le piano, un Érard hors d'âge, précieusement enveloppé dans

son fourreau de lustrine. Elle l'avait ouvert une fois, avait essayé un

accord du bout des doigts, sans s'asseoir, et l'avait refermé aussitôt,

comme si elle craignait de succomber à la tentation: Quand vous serez

remise assez pour aller à pied d'Argelès à Pierrefitte, alors, mais

alors seulement, je vous permets la musique, avait recommandé le

docteur. Et elle respectait la consigne. Non pas sans ronger son frein,

cependant.

--Avez-vous peur du piano, monsieur Lavernose? me demanda-t-elle un

jour. Et comme je me récriais: Je veux dire, êtes-vous capable de

supporter une heure de gamme chaque matin? expliqua-t-elle. Pendant que

ces dames seront à la messe? Vous comprenez que je ne veux pas leur

imposer ce supplice. Mais vous? Oh! soyez tranquille; je ne suis pas

encore assez bien pour commencer!

En attendant de jouer, elle lisait. Avec le roman commencé, elle

descendait chaque matin un peu de musique, une partition de Wagner, un

cahier de Schumann ou de Chopin. Et en les étudiant, attentive, la tête

un peu penchée comme elle en avait l'habitude, elle me montrait une

figure que je ne connaissais pas encore, une expression différente de

l'air enjoué, paisible, un peu distrait qui lui était habituel. Les

sourcils se fronçaient, le regard s'isolait, plongeait dans le texte. Et

tout à coup, à une secousse d'émotion, d'admiration plus forte, le

visage changeait, se troublait, bouleversé, animé d'une autre vie, d'une

vie meilleure. Elle s'arrêtait de lire; son regard allait de la musique

vers la montagne. La phrase commencée se prolongeait en un plus ample

accord dans l'universelle harmonie.

Un soir, comme je revenais de la gare,--la journée était orageuse, et

pour faire plus court, j'avais pris le chemin du rempart qui passe en

contre-bas de la maison,--une musique de piano vint à ma rencontre. Je

me hâtai de monter l'escalier pratiqué dans l'épaisseur du vieux mur qui

donne accès à la terrasse, et arrivé à la dernière marche, je m'arrêtai

pour écouter. La porte à vitres du salon était grande ouverte et je ne

perdais pas une note de l'air que jouait Thérèse. C'était un trait

rapide, saccadé comme un battement de fièvre, qui se précipitait,

roulait d'octave en octave, apaisé un moment en accords graves et qui,

après cette brève reprise d'haleine, repartait en une fuite désespérée

jusqu'à la conclusion solennelle de l'accord final.

Une difficulté de doigté accrochait chaque fois la pianiste à la même

note; une difficulté choisie à dessein sans doute, pour éprouver ses

forces de convalescente; et l'épreuve avait l'air de tourner mal. Tantôt

elle ralentissait la mesure pour mieux étudier l'obstacle, tantôt,

lancée à toute vitesse, elle essayait de l'emporter; mais comment

qu'elle l'abordât, c'était chaque fois la même défaillance de sa main

droite, la même déchirure dans la broderie vertigineuse. A l'angoisse du

motif se joignait bientôt l'angoisse de l'exécutante. Les doigts étaient

rouillés; fébriles et raides, ils ne savaient plus obéir. Les tentatives

se succédaient désordonnées, sans méthode, de plus en plus malheureuses.

Puis ce fut comme une rature biffant la phrase mal venue, une dissonance

assénée au clavier. Rien ensuite. Je m'avançai. Thérèse eut un sursaut

en m'apercevant.

--Je vous ai assommé sans le savoir, me dit-elle; excusez-moi. C'est ce

maudit prélude... J'ai voulu voir; impossible. Il y a là un trait, une

malheureuse quinte plaquée sur les touches noires; et cette main, cette

vilaine main ne veut pas marcher...

--Elle marchera, lui dis-je. Et nous n'en dirons rien au docteur

Estenave. Mais en attendant de dompter Chopin, si vous essayiez d'autre

chose? l'andante de la symphonie à la Reine, par exemple; voilà ce qu'il

vous faudrait aujourd'hui: de la musique pour convalescente.

Thérèse se récusa d'un geste. Et j'insistai.

--Une page de Schumann alors.

J'ouvris le cahier: elle attaqua les premières mesures du _Souvenir_. Et

ce fut un ravissement. J'avais entendu au casino de Bagnères plusieurs

des maîtres contemporains, un Planté, un Schuloff, un Ritter. Ce

jour-là, cependant, il me sembla que j'entendais pour la première fois

de la musique; je veux dire de la musique pour moi, dans la nuance juste

de mes sentiments et de mes rêves.

Oh! ce motif du _Souvenir_! Après quatre années écoulées, il chante

encore en moi, aussi troublant, aussi tendre qu'à la première heure.

J'entends, je revois. Dans la chaude pénombre du salon, je revois

Thérèse penchée sur le clavier, je suis le jeu délicat de ses mains,

l'expression changeante de son visage. Le _Souvenir_! C'est au début

comme une évocation. Le fantôme gracieux et triste apparaît, si léger

d'abord! Il fuit, il s'évapore, il revient; il se fixe enfin. La phrase,

plus longuement modulée, plane un moment, immobile; le sentiment se

solennise en l'ampleur d'un rite, d'un serment de fidélité éternelle.

--N'est-ce pas que c'est beau? me dit Thérèse, le dernier accord expiré;

et elle relevait la tête.

Ses yeux étaient humides; les miens avaient peine à retenir des larmes.

Je ne sais pas ce que je lui répondis. Cette émotion éprouvée en commun

me troublait un peu, je sentis que mon trouble la gagnait à son tour.

Elle tourna la page, joua une pièce à la suite, puis d'autres. Ses

doigts couraient, déliés, heureux, sûrs de leurs effets. Les avait-elle

choisis à dessein? C'étaient maintenant des rythmes de danse, des

broderies légères, des choses ailées et éphémères, vols de libellules

sur des fleurs, rondes enfantines, glissements vaporeux d'elfes ou

d'ondines. Mais sous cette avalanche de phrases gracieuses où la

virtuosité seule s'employait, le motif du _Souvenir_ persistait en moi

et l'impression de cette rencontre pour la première fois de nos deux

sensibilités.

Thérèse s'arrêtait, fatiguée. Et des applaudissements éclataient sur la

dernière mesure.

Cyprienne, entrée derrière nous, sur la pointe du pied, complimentait la

pianiste.

--Cette fois, vous voilà guérie tout à fait, mademoiselle Thérèse. Pour

tricoter de cette vitesse-là, il faut avoir des doigts et du souffle.

--Jésus-Maria! survenait ma belle-mère, notre piano ne s'était pas

encore trouvé à pareille fête. Quel poignet vous avez, mademoiselle

Romée! A vous voir, on ne dirait jamais... Les bobèches en tremblaient

tout à l'heure...

--Moi, reprenait Cyprienne, quand je prenais des leçons au couvent, ma

main gauche était tout le temps en retard. Ce que j'ai attrapé de coups

de règle sur les doigts! Je me souviens, quand je perfectionnais le

_Dernier Regret_ de Patrice Valentin, le thème allait encore; mais

après, impossible; il fallut y renoncer.

L'image · 第 14 / 53 题