Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent.
Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les
instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était,
le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces
et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait
Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des
lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens
de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page
commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de
l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.
Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus
étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était
calmée. J'allais et je venais dans la maison; j'avais repris mes heures
de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de
propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces
soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas
coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait; je sentais en moi
une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait
au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle.
L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé
autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la
vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais
d'optimisme.
Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien
ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses
bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie.
Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas
besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon
rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse
idéale; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus
qu'avec la Thérèse vivante.
C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle...
Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la
prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces
existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir
nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme
n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en
état de les lui présenter.
C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et
immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs: un
horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des
mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des
pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.
Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu
factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le
balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour
aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du
Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes,
l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la
paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les
bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des
champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à
l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives.
Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à
travers les bordures; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi
éclataient parmi la floraison des jardins; des villages, des hameaux
s'égrenaient en chapelet au bord des routes.
A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une
carrière ouverte au-dessus de l'église; plus bas, à droite, c'était,
presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir
lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre
moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès; et tout à fait au
fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens
grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et
celle de jadis, était enfermée dans ces limites.
Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe; le vêtement des pelouses sur
les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la
vie pastorale faisait trace dans ces solitudes; une fumée verticale
marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu
de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait,
vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin
du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine
disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de
loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.
Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le
Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du
peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son
voisin, le Léviste. Isolé,--tel un roi en exil,--au fond d'un cirque
d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq
pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà,
c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux
pointes de sa fourche; plus loin, entrevu comme par la fente d'une
muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz,
surgissait le Maucapéra,--le mauvais prêtre,--un nom et une figure
d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait
la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces
noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve; les
montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier
gigantesque; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons
herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un
toit, le décor s'arrêtait brusquement.
Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter
en détail. J'étais son guide; je refaisais avec elle,--et elle pouvait
les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous,--mes
courses d'autrefois: Isaby, le Léviste, Villelongue... Je lui disais les
départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés
lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la
fontaine monotone; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières
traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du
pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus
des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant
des brebis; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par
les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte
fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le
gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins
rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades
comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en
corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus,
en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un
promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col
comme un balcon sur l'abîme subit des précipices.
Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des
arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler
devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les
murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus
haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses.
Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées,
des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement
de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau
des montagnes en fuite dans l'éther.
Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour
elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la
campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui
pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor
des promenades publiques.
Ces sublimités la fatiguaient; elle souhaitait redescendre, entrer dans
les maisons, connaître la vie des gens de la montagne; et pour la
contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant
au village de Marsous; je lui expliquais les usages anciens et les
nourritures traditionnelles.
Elle écoutait ravie:
--Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à
Marsous; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de
résine; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des
crêpes de blé noir!
--Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne,
occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine
de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée!
Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les
accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.
--Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse; et la
chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en
pierre...
--Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles,
reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût: vous vous
entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi!