Il y a quatre ans de cela, dans les premier jours de juin, nous reçûmes
une lettre du docteur Estenave, un compatriote, un parent de ma femme,
établi à Toulouse.
Il nous envoyait une malade, une convalescente, et c'était autre chose
que notre chambre à louer,--cette chambre où nous sommes,--qu'il
demandait pour elle, c'était l'amitié de Cyprienne et de ma belle-mère.
Sa cliente en était, assurait-il, tout à fait digne. Son père,
inspecteur de l'enregistrement à Toulouse, était mort en laissant aux
siens l'apparence et l'habitude d'une vie aisée et pas mal de dettes. La
liquidation avait été désastreuse. Thérèse Romée était pauvre; les
leçons de piano qu'elle donnait étaient l'unique ressource d'une mère
incapable de travailler et d'un jeune frère, écolier de douze ans. Et
voilà qu'elle était tombée gravement malade. Elle allait mieux
maintenant; mais ses forces étaient lentes à revenir. Au point où elle
en était, l'air d'Argelès la remettrait plus vite que toutes les
drogues. Ah! cet air d'Argelès! Le docteur y croyait autant et plus qu'à
la médecine. Et il comptait aussi sur la force morale de la malade:
«C'est une courageuse, écrivait-il; elle veut guérir; elle a hâte de
reprendre sa tâche, de se dévouer à son petit monde. Vous la verrez
d'ailleurs, ma chère Cyprienne, et si vous ne l'aimez pas tout de suite,
à la première heure, c'est que je vous aurai mal jugée l'une ou l'autre,
et que j'aurai perdu la sûreté de mon diagnostic.»
Un billet de Mme Romée la mère était joint à la lettre du docteur, une
adjuration pressante où se voyait cependant un reste d'importance
bourgeoise, le ton semi-protecteur de l'ex-inspectrice habituée à parler
de haut et dont le malheur n'avait pas corrigé l'attitude.
Vous dire que l'annonce de l'arrivée prochaine de Mlle Romée me ravit
serait excessif; au moins suis-je certain qu'elle ne me fut pas
désagréable. Dieu sait pourtant si la perspective de cette location
annuelle m'avait charmé jusque-là! C'était une nécessité de notre budget
que je tolérais à contre-coeur, secrètement enchanté, quand, au
désespoir de ma belle-mère, la chambre du second ne trouvait pas
d'occupant. Comment se fit-il que cette intrusion d'une étrangère dans
notre maison me parut, cette fois, à peine importune? Comment? il y a
ainsi des moments, des époques climatériques où des forces obscures en
nous et hors de nous semblent conspirer pour nous pousser vers quelque
orientation nouvelle de notre destinée.
J'étais arrivé à un de ces tournants de la vie. Un besoin de nouveauté
me tourmentait, me faisait souhaiter une secousse, un changement, quel
qu'il fût, dans la régularité de mes journées. Mon affection pour
Cyprienne, après avoir été l'unique aliment de ma vie, tarissait peu à
peu, sans que je m'en doutasse, laissant à mon imagination la liberté de
s'exercer ailleurs, de s'employer à la formation d'un autre rêve...
Pour m'achever, mon ami Suchol, le percepteur, un aimable garçon qui
m'aidait à tuer les heures redoutables de l'après-souper, venait d'être
nommé à Tarbes. Vous qui avez toujours à qui parler, mon cher Parisien,
vous auriez peine à vous imaginer le vide que peut laisser le départ
d'un camarade, la fin d'une liaison dans le dénuement d'une existence de
sous-préfecture. Ce n'était pas un aigle, ce Suchol; mais enfin il
causait; il parlait d'autre chose que des événements de l'état civil ou
des chances de l'avancement; son esprit se haussait à distinguer la
prose de la poésie autrement que par l'inégalité des lignes, et quand je
lui avais débité un sonnet de ma composition, il n'exprimait pas le
regret que le morceau fût trop court. Ça n'a l'air de rien et c'est
énorme, je vous l'assure. Le départ de ce Suchol avait fini de me
démoraliser. Et je n'avais même pas la consolation du paysage. Le
printemps boudait cette année-là; les floraisons avortaient,
pourrissaient à peine écloses. C'étaient des journées de pluie, sans
horizon, sans lumière, un chaos de nuages au ciel, en bas, dans la
vallée, un tourbillon de fumées et de brumes; et du matin au soir, cette
musique énervante des gouttières, comme ce soir,--écoutez!--ce sanglot
qui vous poursuit jusque dans le sommeil, jusque dans le rêve!
La lettre du docteur fit diversion à la solitude et à la pluie. Il
fallait agir, s'occuper de l'installation prochaine. Je laissais
d'habitude ces corvées à la compétence et à l'activité de ces dames.
Cette fois je m'offris à les aider; je rangeai, j'organisai un peu à mon
goût; oh! rien d'extraordinaire, mais tout de même le superflu d'une
plante verte sur un guéridon, l'offrande d'un bouquet de lilas sur la
cheminée, le jour où le docteur nous télégraphia l'arrivée de Thérèse.
Cyprienne avait été empêchée au dernier moment d'aller attendre la
voyageuse à la gare. J'étais là, seul, occupé à faire les cent pas sur
le quai à peu près désert à cette époque de l'année, guère plus animé à
l'arrivée du train qu'une cour d'auberge à l'heure de la diligence.
Distrait, je regardais le ruban léger des rails se perdre en courbe à
quelques pas de moi à travers les bordures des saules et des peupliers.
C'était par là que Thérèse Romée allait venir. J'essayais de me la
représenter. Sur quelques brèves indications du docteur, je m'étais fait
une image de jeune fille sérieuse, presque grave, grande, blonde, avec
des bandeaux plats, et des yeux clairs. Et je souriais de ma déception
probable. Le train s'arrêtait; je vis une jeune fille se pencher à la
portière d'un compartiment de seconde; c'était elle évidemment; elle
était pareille en tout cas au portrait que j'avais imaginé, avec moins
de sérieux peut-être et plus de douceur, et cette douceur était aussi de
la faiblesse. La fatigue du voyage, un reste de la maladie,
alanguissaient la grâce, amollissaient le sourire de l'étrangère. Elle
eut en quittant la voiture une défaillance qui l'obligea à s'appuyer de
tout son poids sur la main que je lui tendais pour l'aider à descendre,
et cette minute d'abandon involontaire donna à notre présentation un air
d'intimité assez étrange. Elle s'excusait en même temps, se plaignait de
nous arriver si peu guérie, s'inquiétait du mal qu'elle allait nous
donner. Je la rassurai de mon mieux avec des protestations de
dévouement, des mots d'amitié qui m'échappaient presque, et j'essayais
de les atténuer aussitôt, les trouvant peu en rapport avec ma fonction
d'hôte intéressé, autrement dit de logeur. Le nom de notre ami commun,
du docteur Estenave, à propos évoqué m'aida à résoudre cette légère
dissonance.
L'omnibus de la gare nous débarquait entre temps devant notre porte. Et
c'était le bon accueil, les souhaits de bienvenue, les accolades
échangées entre ces dames; l'installation enfin.
Le jour tombait quand la voyageuse descendit de sa chambre. Malgré
l'heure tardive et la pointe de fraîcheur qui montait de la vallée, elle
voulut respirer un moment au grand air avant de se mettre à table avec
nous. Appuyée au bras de Cyprienne, elle fit quelques pas sur la
terrasse. La fièvre du voyage, l'excitation de l'arrivée la quittaient
peu à peu; son regard se voilait. Devant le pays étranger, la haute
clôture des montagnes qui se dressaient au-dessus d'elle, l'avertissant
de son exil, son coeur se serrait sans doute; elle songeait à ceux
qu'elle avait laissés, à sa mère, à son frère, à un autre encore
peut-être...
Ses yeux un moment se mouillèrent. Elle s'était accoudée au mur de la
terrasse, et, penchée en avant, elle regardait vers la vallée. Des
gouttes d'or tremblaient à la cime des peupliers, et à travers la vapeur
légère où se dissolvaient les champs de blé noir et les prairies, les
flaques d'eau, les abreuvoirs au bord des fermes, les vitres des maisons
dans les hameaux flamboyaient, ressuscitaient la lumière déjà mourante
au sommet de la montagne. La douceur de la saison attendrissait ces
éclats, les enveloppait de son charme. Libéré de la froidure et de la
pluie, le printemps s'épanouissait ce soir-là, inaugurait les
magnificences de son culte. Les lilas le célébraient dans les jardins,
sur les terrasses. Et elles le célébraient aussi les plantes lointaines,
les herbes de la montagne, l'armoise et le lotier doré qui évaporaient à
l'air du soir leurs cassolettes sauvages. Des musiques d'insectes
entrecoupées, haletantes, montaient en même temps en un concert obscur
du fond de la vallée, et sur cette rumeur on entendait par intervalle
l'appel velouté de la chouette, le son de flûte mystérieux des crapauds.
Thérèse écoutait, et il me semblait que ces musiques chantaient pour
elle.
Les sauterelles dans l'herbe et les oiseaux nocturnes dans les branches
lui disaient la douceur de guérir, la joie de revivre. C'était comme une
invitation au bonheur qui s'insinuait peu à peu, se prolongeait,--je
croyais le voir du moins,--dans le rêve de l'étrangère.
--Le nord se dégage, signe de beau temps pour demain! fit observer ma
belle-mère.
Et Cyprienne:
--Les nuits sont fraîches, et vous n'avez pas même un fichu sur les
épaules. Que dirait le docteur?
--Je rentre, dit Thérèse. Et la figure tournée vers le mur de la
montagne, elle lui envoya, comme à une personne, un bonsoir amical du
bout des doigts.
Ce geste me ravit. Il impliquait des goûts communs à elle et à moi, la
certitude d'une entente. Tout ce que je voyais d'elle, d'ailleurs,
m'était un enchantement; j'aimais ses mouvements allongés qu'une
timidité subite écourtait quelquefois; j'aimais sa voix fraîche,
enfantine presque dans le rire et qui se brisait à la moindre secousse
d'émotion. Il n'y avait pas l'ombre de coquetterie en elle, à peine de
l'élégance, une grâce involontaire qui n'était que le jeu d'un organisme
souple et délicat. Seules, dans cet ensemble discret, ses mains
trahissaient la royauté de l'artiste. Quand elle ôta ses gants, au
moment de se mettre à table, il me sembla voir un bijou sortir de son
écrin. Nacrées, soyeuses, transparentes, elles avaient une vie à elles,
une sensibilité qui nuançait, mettait en valeur les poses les plus
simples. Je ne me lassais pas de les voir agir, et quand elle causait,
souligner ses paroles.
Elle parlait peu d'ailleurs, et à moins qu'elle n'y fût obligée, elle ne
parlait jamais d'elle. Elle se tenait plutôt, ce soir-là du moins, en un
silence attentif et bienveillant, la tête inclinée un peu, comme pour
mieux saisir ce qui se disait autour d'elle. Mais ces dames ne la
laissaient pas en repos. Curieuses comme toutes les personnes qui, ne
lisant pas et ne sortant guère, s'alimentent tant bien que mal des
propos de leur entourage, Cyprienne et sa mère s'étaient jetées avec
avidité sur cette occasion de bavardages que leur promettait l'arrivée
d'une étrangère. Elles harcelaient Thérèse, la pressaient de questions
sur elle, sur sa mère, sur leurs relations, sur leur ménage.
Elle répondait court, un peu lasse à la fin, énervée de l'enquête. J'en
souffrais plus qu'elle. Deux ou trois fois j'essayai d'intervenir,
d'endiguer le flot; sans succès. Elle prit alors le parti de se délivrer
toute seule; elle invoqua pour se retirer la fatigue du voyage; et ce
fut fini pour ce soir-là d'entendre la voix de cristal, d'admirer les
mains de l'innocente magicienne.
On parla d'elle après qu'elle nous eut quittés.
--Bonne fille, mais par trop économe de sa langue... fit observer ma
belle-mère.
--As-tu remarqué son corsage? interrogea Cyprienne. Et sa coiffure? ces
paquets de filasse sur les oreilles; on dirait qu'elle se fait peigner
par les chats. Quelque mode d'artiste, sans doute...
--Ne parlez pas trop haut si vous ne voulez pas qu'elle vous entende,
conseillai-je, impatienté.
Ma belle-mère et Cyprienne continuèrent leur conversation à voix basse
pendant que, distrait, je surveillais du coin de l'oeil le travail de
mon petit Jacques. Il piochait et il écoutait, et de temps en temps,
sans en demander la permission, il ajoutait une réflexion en marge.
--A quoi songes-tu, Jacques? lui demandai-je, comme il s'accoudait, le
nez en l'air.
--Je songeais à Cendrillon, me dit-il. Tu sais, père, l'image, quand le
fils du roi lui essaie la pantoufle. Eh bien! elle ressemble à Mlle
Thérèse...
J'embrassai Jacques; et sa mère, intervenant:
--Voyez ce qu'il va chercher, ce nigaud, au lieu d'apprendre sa
grammaire! Il s'agit bien de princes et de princesses. Tu as eu de
mauvaises notes la semaine dernière. Allons, donne le livre à ton père,
et récite, paresseux!