IV

Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à rêver l'amour et à aimer

le rêve! Et à mesure que se développait sa vie d'imagination,

s'atrophiaient en lui les qualités morales, le goût du travail, la

notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se prolongeait d'année

en année chez le notaire de Bagnères, dans l'étude maussade où il ne

faisait plus que de brèves apparitions. Le style de pratique lui donnait

la migraine; l'odeur seule du papier timbré lui soulevait l'estomac. Il

n'y avait rien à tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif

paragraphe d'une dictée d'acte, ne manquait pas de lever le nez pour un

chapeau qui passait, rose ou bleu, dans l'entre-bâillement de la

fenêtre.

Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques billets à ordre

acquittés d'assez mauvaise grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de

poésies: stances, dixains ou sonnets composés pour Elles et publiés dans

le journal de la localité, c'était tout ce qu'il avait rapporté de

Bagnères-de-Bigorre. La vie ne l'avait guère changé; c'était, après

comme avant, une âme moyenne, élégante à la fois et débile, enfermée

dans une destinée médiocre. Il avait quelque chose en tout d'inemployé,

d'incomplet. Le tour de son domaine intellectuel ne dépassait guère la

portée de ce fameux _tour de ville_ où piétinent, les pas du lendemain

dans les pas de la veille, les désoeuvrés de province. Comme beaucoup de

sa génération,--on pourrait dire: de son siècle,--il avait laissé des

lambeaux de son unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir en

épouser aucune. Ses doctrines avaient varié d'étape en étape, et c'était

chaque année une philosophie nouvelle qu'il rapportait aux vacances,

dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la mode et le roman

nouveau. Ses états d'esprit n'étaient pas devenus des états d'âme.

Émiettées, usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines et

comme étrangères à sa vie.

Le bilan de ses années d'apprentissage n'était pas fait pour contenter

l'oncle tuteur, encore moins la pauvre maman de là-bas, la montagnarde

de Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une étude, risquer une somme

sur une tête à ce point légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant

il était trop tard pour le remettre au train de la vie rurale, à la

surveillance des fourrages et des troupeaux. Tout bien considéré, la

solution fut de marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser dans

un de ces compartiments étroits et sûrs qui sont comme les concessions à

perpétuité du bonheur bourgeois.

L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, cette petite

Cyprienne avec qui André passait ses jours de sortie quand il était

collégien à Argelès. L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, mais

le regard plus scrupuleusement voilé, le geste plus sobre, la parole

plus rare. Elle était dévote maintenant. Elle et sa mère passaient leurs

journées à l'église, soumises aux prêtres, appliquées aux bonnes

oeuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu qu'un mot à dire pour faire agréer

son neveu. Et ce furent les fiançailles, les bouquets blancs

hebdomadaires, les bouquets d'anémones cueillis pour Cyprienne dans les

bois de Marsous. Avec le mariage, une vie nouvelle s'instituait pour

André, une vie grave, harmonieuse. Une image encore une fois le

possédait, plus pure, aussi impérieuse que les autres. Les mauvais

conseils des chambres garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent

écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les regards, par les

gestes des deux femmes qui mettaient autour de lui comme une sérénité de

cloître.

La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé sa demi-conversion,

noué d'une plus solide étreinte au cou du père la chaîne du devoir. Et

les années avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement des

changements imperceptibles qu'amène l'usure, la transformation

inconsciente des sentiments et des caractères. Les affections se

faisaient plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne n'était

déjà plus l'amoureuse légitime. D'un mouvement insensible, elle

évoluait, elle émigrait du mari vers l'enfant; elle devenait la mère, la

ménagère, celle qui de ses doigts fragiles soutient le foyer, prépare

l'avenir.

Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions utiles, l'heure de

l'ambition, de la mise en acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les

honneurs le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup sur coup

conseiller municipal, trésorier d'un comice agricole, membre de

plusieurs sociétés savantes. Il avait harangué dans des réunions, il

avait lu des vers dans des séances académiques. Mais ces velléités

furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du politicien, ni la vanité

facile à contenter du grand homme de province. Il démissionna, renonça

aux charges publiques, se voua à la solitude. Le goût des lettres

persista cependant. Peu ou prou, il les avait toujours cultivées.

Enfant, il avait noté des impressions, écrit un mémorial de vacances.

Clerc amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté des cénacles,

collaboré à des journaux. Il passait alors parmi ses camarades pour un

novateur, et il s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était tombée

depuis; mais la poésie le sollicitait encore. C'était après quelque

promenade dans la montagne, ou bien en sortant d'un concert à la saison

des eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une petite pièce de

Schumann, exécutée par un pianiste de passage. Il s'enfermait alors dans

son cabinet, il écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques

hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au premier obstacle, à

la première insuffisance de son imagination ou de son dictionnaire des

rimes, le poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil de

paresse et de rêverie.

La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas dans ses vers quoiqu'il en

eût écrit d'assez bien venus. Elle était dans une certaine façon de

sentir la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de l'émotion

et de la joie. Un lyrisme discret, presque involontaire, circulait en

lui, transformait en mélancolies ou en sourires les insignifiances de

ses journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient fait ce cadeau. Il

y a des pays,--peut-être une douzaine de départements en France,--où le

plaisir de regarder, la douceur de vivre sont si intenses que c'est

presque du bonheur: du bonheur physique et qui s'en va en chansons et en

éclats de rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée pour les

délicats, pour ceux chez qui la contemplation épure et multiplie les

sources de la jouissance.

A une certaine puissance de rêve, la sensation et la vie morale se

confondent. Nous prêtons nos sentiments à la nature qui à son tour nous

enveloppe de ses caresses, nous absout de son innocence. Créées par

nous, nées de notre désir, la pureté des ciels, l'innocence de l'herbe

pénètrent en nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.

André Lavernose avait plus qu'aucun autre le don de s'anéantir, de se

dissoudre en ces spectacles. Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même

s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne; dans

l'élargissement de l'horizon, sa personnalité s'atténuait, il communiait

avec l'universalité de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans

ce contact, avec un renouvellement de ses émotions premières, une

facilité d'illusion, une puissance d'imaginer qui colorait des nuances

délicates du rêve la grisaille définitive de sa vie.

V

Octobre cependant finissait. Après une bourrasque de trois jours, un

plongeon dans l'averse, la haute montagne ressuscitait un matin poudrée

de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil avait bien reparu presque

aussitôt, la neige avait fondu; mais c'était l'avertissement donné, le

signe écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie des eaux, la

fragilité du décor éclatant et parfumé qui allait disparaître.

L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider: les corridors

sonnaient creux; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient

l'une après l'autre. Joueurs de _golf_, alpinistes, demoiselles

peintres, les _ladies and gentlemen_ de la colonie anglaise étaient

allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de

Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers

les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue,

résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes

révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre

assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table

d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares

convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de

l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par

la perspective des longs mois d'hiver.

Il était temps de partir.

Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil

tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en

commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans

l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la

route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures

d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa

compagnie le passage du train.

La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave,

presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers

en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous

frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où

l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les

flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La

résignation optimiste d'André s'assombrissait; et, moi-même, au moment

de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être

incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu.

Je réagissais cependant; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un

revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des

projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la

musique si changée des ruisseaux près de nous,--chantonnement léger

quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de

gouttières,--faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique.

Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter.

L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué

lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes,

recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page

commencée...

Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne

connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent

mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour

l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le

recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour

convertir un paresseux!

Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la

contemplation, sur le bonheur illimité du rêve.

--Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou

l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce

qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais

beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion!

Il se tut un moment, puis: Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé

la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade.

--Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait

douze; un vrai fils de la montagne, votre Jacques.

--Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami.

Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de

capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la

pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps

dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand

même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à

faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement?

Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé

prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de

certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me

reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous!

Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé retombait,

s'appesantissait de nouveau sur la vallée. Une lumière livide

enveloppait les châtaigneraies et les prairies. L'horizon peu à peu se

fermait; la coupole et les vergers suspendus de Saint-Savin, les forêts

d'Arcizan sombraient sous les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes

le pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, découronné de

son horizon de montagnes, réduit à la perspective des toitures

ruisselantes disparues à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse.

L'accueil de la maison, si gai quelques jours avant dans le soleil et

dans les fleurs, se ressentait de la tristesse ambiante; le corridor

humide, le salon sans feu prenaient une signification nouvelle. Ils

disaient cette fois--et n'était-ce pas leur expression véritable?--la

vie médiocre de la sous-préfecture, le long carême gris après la fête

bariolée de la belle et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi

ce dénuement et cette discipline, les figures entrevues seulement

jusque-là, effacées et discrètes dans l'entre-bâillement d'une porte,

dans la fuite d'un couloir, pas du tout effacées maintenant que je les

observais à loisir dans la clarté de la lampe, les figures de la

belle-mère et de la femme de mon ami. Brunes et sèches toutes les deux,

plus sèche la mère, plus brune la fille, l'ossature également anguleuse,

le regard d'émail dans une pâleur uniforme, elles étaient évidemment, et

cela se trahissait à la stricte observance des rites puérils, elles

étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques de la règle

bourgeoise élevée à la solennité d'un sacrement. Entre elles et mon ami,

entre ces êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et

l'intellectuel chimérique, l'être d'imagination et de nerfs qu'était

André Lavernose, comment avait pu s'instituer la vie commune? Problème.

En admettant même l'abdication de la sentimentalité si longtemps

débridée de mon ami, en supposant l'indulgente amitié de ces dames, que

fréquents avaient dû être les chocs entre des âmes si mal assorties.

L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être courte. J'en venais

après réflexion à douter de la sincérité des confidences d'André. Il ne

m'avait pas tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois de plus

à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la réalité à son avantage. Après

avoir pris devant moi le personnage d'homme heureux, il avait craint de

gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité de son ménage.

Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires d'intelligence de

la mère à la fille, échappés pendant le dîner au cours d'une

conversation qui languissait d'ailleurs, tombait à tout moment,

renseignèrent et confirmèrent mes soupçons. Évidemment le mari n'avait

pas le haut bout dans cet intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation

lente des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? était-ce

quelque faute commise, quelque manquement à la foi conjugale, qui avait

mis André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui faisait acheter

chaque jour? le fait est qu'on en prenait à son aise avec mon ami. Les

contradictions pleuvaient sur lui, si vite au bout de la langue, que la

présence d'un étranger les retenait à peine.

C'était à propos de tout, mais le plus souvent au sujet de Jacques assis

avec nous à table, au sujet de son travail, de sa tenue, de sa santé,

que se déclarait le conflit. Jacques était le champ de bataille de ces

affections rivales. Et le père n'avait pas souvent l'avantage dans ces

escarmouches, battu s'il défendait l'enfant,--il le gâtait alors,--battu

encore s'il s'avisait de le reprendre...

La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un haussement d'épaules. On

comprenait ce que cela voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux?

Peut-être; mais il avait de qui tenir.

André n'insistait pas.

J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, de la station de

printemps qu'on se préparait à organiser alors pour les hivernants de

Pau. Depuis quelques années déjà des familles anglaises avaient pris

l'habitude dès les premières tiédeurs de mars de venir s'installer à

l'hôtel de France. Si cette mode pouvait s'étendre, si la saison de

printemps arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue déjà,

c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.

--Que Dieu vous entende! soupirait Mme Lavernose mère. Le pays est

pauvre, les châtaigniers sont malades; nous aurions bien besoin qu'il

nous tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant vers André:

Dans ce cas, mon gendre, nous faisons retapisser la chambre à donner et

nous la mettons en location... comme avant... ajouta-t-elle après un

silence.

--En location! mais vous savez bien que j'y ai installé mes papiers et

mes livres! se récriait André.

--Bah! pour ce que vous en faites! ripostait dédaigneusement la

belle-mère.

--J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant mon ami.

--Vous tenez donc bien à ce que personne ne l'occupe, cette chambre!

insinua à son tour Mme Lavernose jeune. Vous avez toujours la clef dans

votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!

--Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, vous le savez bien, expliqua

André. Et puis, entre nous, cette chambre m'est indispensable: j'y suis

si bien pour dormir!

--Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme avec un mauvais sourire.

André haussa les épaules.

--En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce projet entre nous. Ce

soir, je demande grâce pour notre hôte!

Le dîner finissait; nous nous levions de table.

--Ces messieurs nous excuseront de les quitter, dit assez sèchement la

belle-mère. Nous suivons depuis huit jours les exercices d'une retraite

au couvent des Soeurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. On sonne

depuis un moment; nous arriverons juste à temps pour le sermon.

--Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, ajouta en riant la

jeune femme.

Je leur fis mes adieux; elles partirent.

Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres de son cartable

d'écolier; il s'installa à son travail.

Son père jeta un coup d'oeil sur la dictée, prit soin de marquer les

pages et les alinéas des leçons à apprendre.

--Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en embrassant Jacques; et

dans le rapprochement des deux figures, leur ressemblance m'apparut plus

évidente.

Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite ville et de la

maison, les gouttières chantaient, et leur musique légère, accompagnée

du grondement des ruisseaux précipités en cascade le long des rues en

pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie lente des cloches

appelant les fidèles à l'office.

--Si vous voulez, me proposa André, nous monterons dans la chambre en

question. Nous y serons plus seuls.

Nous montâmes.

La chambre si jalousement occupée et défendue par mon ami n'avait en

apparence rien d'intime ni de personnel; la chambre à louer; rien de

plus. Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y épousaient en de

naïves harmonies, en accords montagnards que reprenaient, jetés sur la

table et sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses paysannes.

Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, un fantôme de parfum resté au

pli des rideaux révélait la présence ancienne d'une femme.

Laquelle?

André Lavernose tournait autour de moi, agité, nerveux.

--J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il... Puis après un

silence: voilà ma vie depuis trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant

pis pour moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous devinez, n'est-ce

pas? Eh bien! puisque le hasard vous a mis sur la voie, j'aime autant

que vous sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir

trompé, de ne vous avoir montré qu'aux trois quarts et sous le jour le

plus favorable l'exemplaire d'humanité que je suis; triste exemplaire

que vous pourrez, exactement renseigné cette fois, étiqueter et classer

selon ses mérites, monsieur le psychologue!

Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la cheminée.

--Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon commence à peine.

Personne ne nous dérangera jusqu'au passage du train. Voici la chose.

L'image · 第 11 / 53 题