NOTE =R.=

_A M. Ferdinand Berthier._

«Je viens vous parler d'un sourd-muet, nommé Bonnafous, natif de

Bordeaux.

«Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'éducation de ses frères

d'infortune à Fumel, département de la Gironde. Il l'a cessée. Il est

revenu à Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens

qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il désirait beaucoup s'en

aller en Amérique pour y être instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y

appellerait.

«M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux,

commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudéran,

aux environs, l'a envoyé à Besançon, où il est instituteur de

sourds-muets.

«Je crois que si vous écriviez à M. Bonnafous, il accepterait

très-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un

brave garçon. Il s'est déclaré mon ami et m'a touché cent fois la main.

Son frère qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est marié. Sa femme, son

fils et sa fille sont également privés de l'ouïe et de la parole. Il est

à Brest, où il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une

place à Bordeaux.

«Mon très-cher ami, faites-moi l'amitié de me dire en quel endroit de

l'Amérique on désire qu'aille ce sourd-muet français, qui est

très-capable et bien en état d'instruire ses frères d'infortune.

«MASSIEU.

_Autre lettre de Massieu, datée de Rodez, le 25 octobre 1828, à

Ferdinand Berthier._

«Mon bien cher ami,

«J'ai reçu votre lettre, qui m'a causé la plus vive satisfaction. Je

croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination;

mais je me recommandais à la divine Providence et à la protection du

tribunal de première instance du département de la Seine. Je croyais

aussi que l'on vous avait conseillé de ne plus jamais m'écrire, parce

que l'on vous avait dit que j'étais le plus criminel des sourds-muets.

«Quant à ma pauvre soeur, feu mon frère parlant l'avait engagée à

quitter la capitale, où elle avait une bonne place. Il nous avait

demandé trop souvent, à elle et à moi de l'argent. M. l'abbé Goudelin

m'avait conseillé de ne point lui en envoyer. Il l'avait appelé _fin_.

«Hélas! à présent, elle se repent d'avoir abandonné sa bonne place. Elle

ne gagne rien, et se trouve obligée de travailler à la terre.

«Pour moi, je ne suis point propre à être cultivateur du sol, mais à

l'être de mes compagnons d'infortune.

«Venons à l'affaire des États-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un

Américain était venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais

qu'il lui avait demandé 30,000 francs, avec la nourriture, le logement,

la lumière, le chauffage, le blanchissage, les médicaments, etc., et que

l'étranger avait trouvé que c'était trop cher. Arrivé à Paris, il avait

été trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'était empressé d'accepter

ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement,

etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nîmes, tous deux

répétiteurs sourds-muets, fort instruits et très-versés dans l'art

d'instruire leurs frères d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard

et ne voulurent point s'en aller en Amérique. D'ailleurs,

l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus

contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la

même école, ayant été appelé en Amérique, a offert à un des élèves de le

suivre là-bas pour y être répétiteur; mais personne n'a accepté cette

proposition.

«Si je n'avais pas été appelé à l'établissement où je suis actuellement,

j'aurais fait une pétition au gouvernement ou au tribunal de première

instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en

Amérique et d'y être professeur de mes frères d'infortune.

«Ma nouvelle méthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle

que l'ancienne.

«Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les

professeurs ordinaires instruisent les élèves parlants. Il m'aime autant

que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montré votre lettre. Il

vous remercie beaucoup de la bonté que vous avez eue de vous rappeler à

son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus

amicales.

«Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est à

présent instituteur et directeur de la nouvelle école des sourds-muets,

à Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de

sourds-muets en Amérique.

«M. l'abbé Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'où il

reviendra ici au mois de janvier ou de février prochain. Il reprendra la

direction de son école, et y restera toujours, à ce qu'on dit.

«Présentez, s'il vous plaît, mes respects à M. Keppler, mes civilités à

MM. Paulmier, Lenoir, Gazan, à MM. les abbés Perier, Salvan et à toutes

mes connaissances. Saluez de bon coeur, de ma part, les dames Salmon.

«Croyez, mon très-cher ami, à la sincérité de mes sentiments.

«Votre très-affectionné,

«JEAN MASSIEU, professeur

à l'École départementale des sourds-muets de Rodez.

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 75 / 115 题