_Lettre de Mme Robert (mère de la sourde-muette dont nous avons parlé) à
l'abbé Sicard._
«Je suis désolée, Monsieur, de n'avoir pas reçu plus tôt votre aimable
billet.
«J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommandé M. de
Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connaître cet auteur célèbre, et
sans que personne m'eût parlé pour lui: mon suffrage n'est pas d'un
assez grand poids pour que j'ose espérer qu'il soit de quelque autorité
auprès de M. Laujon; le vôtre et celui de M. l'abbé Morellet[31] feront
assurément pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin
qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicité,
_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son
jugement bien _mûri_ vous feront accorder à l'homme qui me paraît le
plus digne.
«Le _Génie du christianisme_ m'a consolée dans mes peines, je dois de la
reconnaissance à son auteur, et j'ai fait apprendre à Fanny[32] les
passages tirés de l'_Incarnation_ et de l'_Extrême-Onction_. Elle les
rend par signes, et ses gestes égalent presque le sublime de cette
prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprès de
moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins!
Son style harmonieux a déjà opéré bien des miracles, mais il me semble
que celui-là en vaut bien un autre.
«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.»
_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mérite sur le même sujet._
«Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand
ne l'emportât? Je serais presque tentée de croire que j'y ai contribué,
si l'humilité chrétienne ne m'interdisait cette petite vanité. En
recommandant cet écrivain distingué, sans le connaître, je pensais à ce
passage d'une lettre écrite de Rome, où il parle d'une chapelle isolée
bâtie sur les ruines de la maison de Varus, où, entrant un soir, il vit
un pauvre à genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se
mit en prière à côté de lui, en adressant au ciel des voeux pour cet
inconnu, et en se félicitant de la joie qu'éprouverait cet infortuné
dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charité chrétienne
d'un passant son bonheur éternel. L'étonnement du pauvre se retrouvant
au pied du trône de Dieu vis-à-vis de l'âme bienfaisante qui lui valait
cette bonne place et qu'il n'avait rencontrée qu'une fois sur la terre,
réjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile même pas
le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il
jouit à la Cour céleste.
«J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas
l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face à face sur les bancs de
l'Institut, et il ne saura jamais que c'est à une catholique de la rue
Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa félicité temporelle. Mais ce
qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque été
victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures.
Notre Anacréon, qui n'a jamais fait d'épigramme, a été évidemment ému
d'une scène qui se passait devant plusieurs de ses confrères. Il a eu un
accès de fièvre des plus violents, et porte encore sur sa figure les
traces de son dévouement à la bonne compagnie.
«Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considération.»