CHAPITRE XV.

L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des

intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter

son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en

1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours

prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie

française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait

recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé

Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de

Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa

place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un

journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier,

Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des

sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de

Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2

vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses

OEuvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets.

Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de

l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance.

Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui

n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour.

C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui

arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune

s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente

années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève

chéri, avait déposé entre ses mains.

Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les

mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire

souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même

poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois,

il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de

satisfaire ses créanciers si indignement abusés.

Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour

soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été

douce et tolérante.

Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits,

qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne

l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son

corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du

côté gauche.

On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles

enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison

d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La

correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la

spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce

livre[19].

On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des

fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il

était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui

que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui

reconnut sa volonté comme sacrée.

Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il fit insérer, le 15 mars

1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_:

«Au rédacteur,

«Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me

proposais de me démettre de la direction de l'établissement des

sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je

vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre

journal.

«Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de

donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule

puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu

est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans

le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au

bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption

qu'au moment marqué par la Providence.

«Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi

j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera

mauvais.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

«L'abbé SICARD.»

Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre

qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième

instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions

étrangères:

«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je

lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs

facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette

noble tâche, et je mourrai tranquille.»

Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans,

une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à

l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus.

Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église

Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles.

On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France,

quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une

foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un

détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le

rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux

membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M.

Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap

mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil,

auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées

par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux

qu'infatigable.

Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours

furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de

l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami

particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au

plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les

derniers devoirs au respectable défunt.

«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut

même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la

civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle

qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait

redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé

de briller de cette gloire sans égale.»

Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie

française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors

grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et

de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M.

Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant

qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets,

le défenseur éclairé de la religion et de la patrie.

La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être

exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On

se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le

perdrait pas tout entier.

L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la

nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement

au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait

plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante.

Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt

ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des

pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat,

_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par

laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_.

Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance

positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître.

Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique

de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20].

Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives.

«Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la

littérature et des théâtres,

«Monsieur,

«Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée

à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des

sourds-muets de Paris.

«D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt

sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de

l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à

Bordeaux.

«Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M.

Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la

suivante, de M. le duc de Richelieu:

Paris, le 3 mai 1821.

«A M. l'abbé Sicard,

«Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je

porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont

placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera

donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de

l'intérieur du voeu que vous lui exprimez, de voir nommer

directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous

désignez pour votre successeur_.

«Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion

de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère

que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera

appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et

que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant

bien des années de vos soins et de vos bienfaits.

«Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération

la plus distinguée.

«Signé: le duc DE RICHELIEU.»

Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi:

«Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé

Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de

_copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais

même d'en _entendre_ la simple lecture.

«Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé

Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je

respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la

grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de

sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du

Gard:

Paris, le 13 décembre 1821.

_A Monsieur Pissin-Sicard._

«Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture

de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que

vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la

résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à

vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite.

Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les

motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de

toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous

commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous

rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement

affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au

monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes

amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La

solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi.

Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop

forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis,

ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé,

quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal

projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y

réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps

m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également

au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils

reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas;

revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que

dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous

êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami

qui ne peut désormais vivre sans vous.

«Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que

cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter

tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que

votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»

L'abbé Pissin-Sicard poursuit:

«Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé

Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon coeur ma douleur et mon

indignation; mais aujourd'hui......

«Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de

rompre un silence peut-être trop longtemps gardé.

«J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la

mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que

vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal.

«J'ai l'honneur, etc.

«PISSIN-SICARD.»

Paris, le 14 mai 1822.

L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé

Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant

auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de

tous.

On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des

maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas,

en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop

d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il

paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général?

La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur

de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors..

Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue

particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux

fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable

directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous,

d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du

_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur

l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan

d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la

maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois.

Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert

dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec

avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore

la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode,

jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait

acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même

avant sa vocation.

Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé

Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à

chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le

mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration

à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport

sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de

cette classe d'infortunés.

Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette

détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue

de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'oeuvre

des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des

laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été

transmise, jusque-là, sans interruption, selon les voeux de l'ancienne

administration.

Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'oeil sûr et judicieux qui

constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à

fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche

qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup

d'autres.

Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient

pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau

conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient

également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil

d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui

concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils

décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De

l'éducation des sourds-muets de naissance_.

Il est divisé en trois parties:

1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire

les sourds-muets._

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 44 / 115 题