Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des
sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet
Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc
d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son
fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
apprendre la grammaire des sourds-muets.
Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger
imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le
prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis
immédiatement au lit.
L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé
par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se
précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le
temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes
condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je
quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé.
Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de
Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le
surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure),
fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute
l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers
lui![16]
Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père
de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession
d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses
escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les
mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé
dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une
jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit
il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre
d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de
l'établissement.
Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution,
prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le
reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des
séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode
d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes
de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup
d'intérêt.
Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne,
en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et
adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur.
Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi,
l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné
du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte
Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le
duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la
maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs
élèves sont successivement et simultanément interrogés[17].
A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince
pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant,
le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est
infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime
le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves
du Gouvernement.
Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et
dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers
ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se
retire visiblement satisfait.
Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de
l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la
duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis.
Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus
anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle
assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves,
parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui,
plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de
la princesse lors de sa seconde visite en 1825.
Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses
oeuvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques
ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs.
«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés,
hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans
l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de
vêtements.»
La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que
le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y
apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de
laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence.
Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de
consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les
bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je
fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain
intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en
citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi
Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon,
d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18].