CHAPITRE XIII.

L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à

l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait

payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres,

pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le

gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint

d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et

de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.

L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu

avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il

avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la

police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses

travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater

personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait

mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se

trouvait Massieu.

Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à

l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour

but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas

à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette

demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les

élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais

force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement

l'Empereur.

Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de

l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému

jusqu'aux larmes.

Au reste, le voeu de ces enfants fut exaucé.

Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait

pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre

de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches

manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui

finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des

bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle

de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M.

Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des

administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc,

mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves

traversaient le détroit à pleines voiles.

On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en

qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de

prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,

et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se

rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le

directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les

formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le

Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il

attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.

Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en

effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques:

«Paris, le 16 mai 1815.

«_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._

«Monsieur le directeur,

«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour

m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de

l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.

«Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous

être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans

cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en

général.

«Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des

sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas

dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon

autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous

vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence

désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef.

«Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec

Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de

votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune

Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement.

«Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre.

«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

«CARNOT.»

_P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon

respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être

avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre,

mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce

rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt

possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos

ennemis.

«Mes amitiés.

«CARNOT.»

Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions

concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé

Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de

Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait

nécessaires au bon ordre de la maison.

Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la

surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le

règlement.

Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en

recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la

Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps.

Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de

mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices

publics.

Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et

réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses

questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à

Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours

d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa

Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première

Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une

traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.

Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc.

Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à

la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique,

qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui

courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à

peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand

capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure.

Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en

France avec ses élèves.

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 42 / 115 题