L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait
payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres,
pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le
gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint
d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et
de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.
L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu
avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il
avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la
police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses
travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater
personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait
mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se
trouvait Massieu.
Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à
l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour
but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas
à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette
demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les
élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais
force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement
l'Empereur.
Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de
l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému
jusqu'aux larmes.
Au reste, le voeu de ces enfants fut exaucé.
Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait
pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches
manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui
finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des
bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle
de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M.
Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des
administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc,
mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves
traversaient le détroit à pleines voiles.
On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en
qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de
prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se
rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le
directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les
formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le
Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il
attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.
Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en
effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques:
«Paris, le 16 mai 1815.
«_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._
«Monsieur le directeur,
«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour
m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de
l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.
«Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous
être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans
cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en
général.
«Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des
sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas
dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon
autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous
vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence
désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef.
«Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec
Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de
votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune
Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement.
«Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre.
«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
«CARNOT.»
_P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon
respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être
avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre,
mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce
rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt
possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos
ennemis.
«Mes amitiés.
«CARNOT.»
Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions
concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé
Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de
Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait
nécessaires au bon ordre de la maison.
Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la
surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le
règlement.
Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en
recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la
Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps.
Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de
mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices
publics.
Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et
réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses
questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à
Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours
d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa
Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première
Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une
traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.
Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc.
Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à
la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique,
qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui
courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à
peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand
capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure.
Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en
France avec ses élèves.