M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:

Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,

A la société par son art sont rendus;

Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,

Et l'égala par ses vertus.[13]

La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son

fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le

consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda,

en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de

Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine.

Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la

messe de saint Louis devant l'Académie française.

Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814,

l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche.

Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du

prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814,

à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs

seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la

cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de

quatre.

Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand

escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement

à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce

que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des

exercices publics.

Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns

n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions

publiques qu'ils exerçaient.

Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé,

devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les

deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et,

sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de

l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur,

et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés

à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres

et maîtresses.

L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une

manière courte et précise les divers moyens qu'il employait

progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa

Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent

par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux

figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la

signification des mots restés seuls et remplaçant les figures.

Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux

sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut

leur enseigner.

Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur

le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda

par signes.

Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en

parut très-satisfaite.

Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves

l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs

conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait

à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais

seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et

qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet.

De là, l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et

expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement,

sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les

identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même

chose.

Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise,

fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs

observations.

Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_

et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des

ellipses tenant lieu de phrases complètes.

L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre

_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien.

Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la

faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles

de la volonté.

L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la

dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda

si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit

qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut

priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit

très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte

épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc

dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit

de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture

par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions

auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse.

Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance,

l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau

quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que

Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant.

Le monarque parut très-satisfait de la séance.

En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin

et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le

dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté.

L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure

sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par

lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.

MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté

jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes

de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance.

Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques

détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre

1814, l'Institution des sourds-muets.

Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et

dames de sa maison, se présente à l'établissement.

A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de

Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de

l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs,

s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre.

Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et

placée sur l'estrade préparée pour la recevoir.

M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la

remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter

un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de

Sa Majesté.

L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin

de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne

prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence.

Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour

commencer l'instruction des sourds-muets.

Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés

afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus

dans l'enseignement.

Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle

fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de

ces infortunés.

Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au

dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels

Elle témoigne toute sa satisfaction.

Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr.,

destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer

l'emploi.

Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand,

j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires

sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_:

«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au

palier du rez-de-chaussée de son hôtel.

«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie,

remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la

maison d'un diplomate le temple de la paix.

«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.

On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou

moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par

leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou

par l'espoir de rajeunir les autres.

Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au

contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est

lui que l'oeil du czar va troubler dans sa retraite.

«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de

Talleyrand.

«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a

inventé les sourds-muets.»

L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu

parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la

naturaliser à Saint-Pétersbourg.

Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de

mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de

cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien.

«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est

là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit?

«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état:

«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot

de Bussière.

L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin,

avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant

pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son

imagination avait rêvé.

«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de

Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme

illustre à qui l'on prête tant d'esprit?

«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit

sourd-muet.» Troisième version!

Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la

bonne? Peut-être toutes les trois.

Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et

l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à

cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale

d'estime à beaucoup d'autres.

Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante,

celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se

présenta à sa cour:

«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de

dîner avec lui à Paris?»

La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux

succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans

laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses

lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa

Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son

ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie.

Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la

conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que

fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune

de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas

oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en

fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 41 / 115 题