CHAPITRE IX.

Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des

spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses

tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon

Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces

malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de

l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite

Majesté.

Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les

Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1

vol. in-8º).

Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant

d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place

éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les

bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes

demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas

la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient

timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes.

Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante

obscurité de l'oeuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur.

Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,

ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public

nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout

genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches

équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi

la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du

démonstrateur?

La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de

Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux

sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en

franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour

saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme.

Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte

que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en

arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à

tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations

théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène

son élève Massieu.

On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné

du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images

obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent

gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son

auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache

naturellement à une infirmité quelconque.

La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses

procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les

honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le

prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer

sur ses élèves?[11]

Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs,

ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui

recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et

le samedi, à midi.

Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets

de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait

rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses

cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la

mise en scène de sa _Théorie des signes_.

Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les

cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de

la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras,

raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des

aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé

Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son

protecteur.

«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions

surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait

feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont

il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir

nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses

procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions

en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me

suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du

bien.»

Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de

contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de

Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.

Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier,

bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.

«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée

qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa

Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à

lui insinuer sur mon compte.»

Voici la lettre de l'abbé Sicard:

«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce

qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que

je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée

avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé

qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques

tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a

pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais

pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de

ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre

maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre

autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.

«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des

moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de

faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la

vôtre sur mon compte.

«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la

bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur

que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.

«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout

le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,

votre, etc.»

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 26 / 115 题