Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces
malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite
Majesté.
Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les
Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1
vol. in-8º).
Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant
d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place
éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les
bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes
demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas
la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient
timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes.
Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante
obscurité de l'oeuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur.
Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,
ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public
nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout
genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches
équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du
démonstrateur?
La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de
Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux
sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en
franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour
saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme.
Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte
que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en
arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à
tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations
théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène
son élève Massieu.
On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné
du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images
obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent
gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son
auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache
naturellement à une infirmité quelconque.
La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses
procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les
honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le
prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer
sur ses élèves?[11]
Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs,
ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui
recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et
le samedi, à midi.
Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets
de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait
rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses
cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la
mise en scène de sa _Théorie des signes_.
Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les
cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de
la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras,
raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des
aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé
Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son
protecteur.
«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions
surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait
feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont
il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir
nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses
procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions
en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me
suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du
bien.»
Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de
contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de
Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.
Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier,
bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.
«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée
qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa
Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à
lui insinuer sur mon compte.»
Voici la lettre de l'abbé Sicard:
«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce
qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que
je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée
avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé
qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques
tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a
pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais
pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de
ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre
maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre
autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.
«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des
moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de
faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la
vôtre sur mon compte.
«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la
bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur
que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.
«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout
le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,
votre, etc.»