CHAPITRE X.

Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le

directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa

méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes

sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa

Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,

la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers

sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution

latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les

ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont

amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard.

Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite

le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier,

empereur de Russie.

On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se

passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la

visiter en détail.

* * * * *

Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à

l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr

l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques

français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières

autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté.

Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un

détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs

compagnies de chasseurs à pied.

Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM.

Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard,

administrateurs de la maison.

Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la

chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il

bénit également.

A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres

de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle

s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves

sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs

et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les

deux côtés de l'estrade.

La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au

malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans

lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant

intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé

Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife:

«Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile

consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient

condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des

voeux des administrateurs de cette institution. Mais nous

n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment

où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté

ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et

d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons.

«Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure,

et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la

consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du

malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire

que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre

intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance.

«C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et

c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait

conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de

faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le coeur de tant

d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte

croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui

embrasa le coeur d'un des prêtres les plus religieux de cette

capitale.

«Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à

cette charité: voilà quel a été le caractère de l'oeuvre de

l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le

plus ardent propagateur de cette oeuvre sublime, à laquelle il a

consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment

où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un

si grand dévoûment.

«C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré;

c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en

profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens

d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à

leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé

le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai

travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer

à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et

qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même

dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je

ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves.

«Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire

aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je

n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne

fusse privé pour jamais.

«Il demeurera éternellement gravé dans nos coeurs le souvenir de

ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au

milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera

toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une

source d'émulation et d'instruction continuelle.

«Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je

leur parlerai du Saint-Père.

«Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à

la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus

embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute

céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.

«Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur

inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à

cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect,

assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les

coeurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.

«Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence

auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les

esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a

fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre

Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le

malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient

toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste

pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes

aussi attrayantes.

«Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en

auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application,

et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite,

viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.

«Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition,

dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits

que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se

continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels:

_Et surdos fecit audire et mutos loqui_.

«Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les

muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que

je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces

exercices honorés de sa présence.»

A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de

sa méthode.

Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent

autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en

italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La

simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté.

L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la

connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les

signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers

modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet

exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude

remarquables.

Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont

elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec

une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit

en français.

Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour

par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes

du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa

bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux

pieds du Pape.

Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et

deux sourdes-muettes, dans un style différent.

Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_

ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en

langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife.

Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12]

écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre

figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés.

Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable

naïveté d'être reproduit dans ce récit:

Beatissimo Padre,

Sono fanciulla e mutola.

Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.

Sono infelice, avrà pietà di me.

Sicard è il mio secondo padre.

Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra

Santità.

En voici la traduction française:

Très Saint-Père,

Je suis enfant et muette.

Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.

Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.

Sicard est mon second père.

Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de

Votre Sainteté.

Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la

révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les

désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de

développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour

en obtenir d'heureux résultats.

Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très

Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à

l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le

jour pour la première fois.

Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne

cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y

prendre le plus vif intérêt.

En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes

de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est

reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves

sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde

pièce, sont spécialement occupés à _la presse_.

Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui

constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux,

sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va

imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en

celui des sourds-muets imprimeurs.

Le Pape, mettant la main à l'oeuvre, veut bien imiter les ouvriers et

de ce travail résultent les lignes suivantes:

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 27 / 115 题