CHAPITRE VIII.

Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un

sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa

_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que

fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la

mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur

l'articulation.

Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard

sur la langue des sourds-muets:

«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses

élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait

contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux

mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.»

Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas

ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage

l'admirable langue employée journellement par cette portion

intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à

un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle

recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue

des signes, puisque c'est une langue d'action?

Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur

l'oeuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un

sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais,

tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de

métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de

tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever,

comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous

ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours

préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour

l'espèce humaine.

«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré

en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par

quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il

fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un

automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et

d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un

après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est

malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas

même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet

instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._

«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine

ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle

des animaux._

«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous

placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne

pas même l'existence._

* * * * *

«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que

l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le

dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer

avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un

homme d'une profession quelconque._»

Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la

plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à

figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille

assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!

C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants,

une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que

de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes

des exemplaires qui nous tombaient sous la main.

J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut,

comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un

sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes,

n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un

mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais

communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en

réalité.

Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille

opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude

des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en

action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650

pages.

* * * * *

«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi

malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative,

qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des

sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son

regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie

cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes

ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui

communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets;

c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain

dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand

il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression

de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui

arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas

moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient

apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la

langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les

expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour

maternel.»

Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif,

ait pu guérir les blessures faites par le premier coup!

_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours

d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a

proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf,

indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux

élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a

décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur

ouvrage de morale ou d'éducation.

Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,

l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage:

_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_:

«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman

philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on

y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe

autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de

Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme

encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à

la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de

l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées.

C'est une espèce de sauvage, étranger à nos moeurs, qui est initié à

nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue.

L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des

exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame.

Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de

l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les

définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;

il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On

dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la

grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être

surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut

être profitable.»

D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et

comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux

sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce

langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle

signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait

presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute

d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur

langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et

expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la

craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens.

Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire

matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui

les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature,

et aux seconds celui de signes grammaticaux.

Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles

de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes

pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute

l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les

rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit.

Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à

Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé

de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre

langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une

langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.

Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt

des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain

en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des

signes entre eux.

De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,

dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et

une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en

apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la

construction.

Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis,

il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les

signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple

notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.

Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de

tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique

que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce

qui se passe dans l'âme des sourds-muets.

L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le

_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf

quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de

Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le

mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de

le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs

séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.

S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois

signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le

second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le

troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.

Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait:

1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_,

_d'un lycée_, _d'une institution_;

2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_,

_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.;

3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler

et de les enseigner publiquement_.

Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi

clairement que complétement toutes ces idées.

Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si

l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi

volumineux, aussi effrayant?

Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une

différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage

des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop

souvent confondre par le public.

_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des

lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui

ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une

à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts.

_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun

à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des

idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son

caractère d'universalité, compris de tous les peuples.

_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se

sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison

naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants,

dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en

aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau,

à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique,

comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas

surtout une excellente leçon de mimique?

Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire

fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la

main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas.

Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le

composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous

donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle.

Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a

qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au

vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute

son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit

toujours.

Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de

naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite.

Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste

travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange

de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins

ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever

les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de

moyens de communication!

Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le

Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant

le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une

pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des

idées?

D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle

publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la

cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait

l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si

l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un

père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice

primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle

son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De

tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne

pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?

L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des

facultés morales et intellectuelles.

«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé

Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence

humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève

l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel

et la terre!

«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur

éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me

paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus

propre à atteindre ce but.»

On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,

au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique

était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne

passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire.

En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de

déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris

dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de

prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de

condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de

jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des

jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les

seconds des leçons d'une articulation factice?

Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il

pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre

angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que

l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?

Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos

frères et à celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine

aptitude.

«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il

donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée

d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques

mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manoeuvres pour une

pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne

sût parler.»

--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être

compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_.

L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée · 第 25 / 115 题