Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que
fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur
l'articulation.
Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard
sur la langue des sourds-muets:
«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses
élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait
contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux
mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.»
Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas
ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage
l'admirable langue employée journellement par cette portion
intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à
un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle
recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue
des signes, puisque c'est une langue d'action?
Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur
l'oeuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un
sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais,
tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de
métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de
tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever,
comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous
ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours
préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour
l'espèce humaine.
«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré
en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par
quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il
fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un
automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et
d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un
après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est
malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas
même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet
instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._
«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine
ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle
des animaux._
«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous
placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne
pas même l'existence._
* * * * *
«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que
l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le
dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer
avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un
homme d'une profession quelconque._»
Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la
plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à
figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille
assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!
C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants,
une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que
de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes
des exemplaires qui nous tombaient sous la main.
J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut,
comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un
sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes,
n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un
mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais
communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en
réalité.
Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille
opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude
des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en
action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650
pages.
* * * * *
«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi
malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative,
qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des
sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son
regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie
cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes
ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui
communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets;
c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain
dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand
il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression
de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui
arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas
moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient
apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la
langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les
expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour
maternel.»
Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif,
ait pu guérir les blessures faites par le premier coup!
_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours
d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a
proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf,
indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux
élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a
décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur
ouvrage de morale ou d'éducation.
Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,
l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage:
_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_:
«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman
philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on
y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe
autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de
Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme
encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à
la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de
l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées.
C'est une espèce de sauvage, étranger à nos moeurs, qui est initié à
nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue.
L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des
exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame.
Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de
l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les
définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;
il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On
dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la
grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être
surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut
être profitable.»
D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et
comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux
sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce
langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle
signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute
d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur
langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et
expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la
craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens.
Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire
matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui
les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature,
et aux seconds celui de signes grammaticaux.
Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles
de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes
pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute
l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les
rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit.
Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à
Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé
de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre
langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une
langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.
Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt
des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain
en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des
signes entre eux.
De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,
dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et
une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en
apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la
construction.
Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis,
il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les
signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple
notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.
Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de
tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique
que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce
qui se passe dans l'âme des sourds-muets.
L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le
_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf
quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de
Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le
mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de
le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs
séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.
S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois
signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le
second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le
troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.
Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait:
1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_,
_d'un lycée_, _d'une institution_;
2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_,
_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.;
3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler
et de les enseigner publiquement_.
Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi
clairement que complétement toutes ces idées.
Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si
l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi
volumineux, aussi effrayant?
Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une
différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage
des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop
souvent confondre par le public.
_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des
lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui
ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une
à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts.
_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun
à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des
idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son
caractère d'universalité, compris de tous les peuples.
_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se
sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison
naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants,
dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en
aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau,
à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique,
comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas
surtout une excellente leçon de mimique?
Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire
fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la
main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas.
Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le
composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous
donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle.
Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a
qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au
vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute
son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit
toujours.
Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de
naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite.
Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste
travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange
de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins
ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever
les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de
moyens de communication!
Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le
Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant
le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une
pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des
idées?
D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle
publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la
cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait
l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si
l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un
père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice
primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle
son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De
tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne
pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?
L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des
facultés morales et intellectuelles.
«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé
Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence
humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève
l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel
et la terre!
«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur
éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me
paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus
propre à atteindre ce but.»
On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,
au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique
était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne
passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire.
En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de
déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris
dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de
prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de
condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de
jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des
jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les
seconds des leçons d'une articulation factice?
Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il
pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre
angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que
l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?
Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos
frères et à celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine
aptitude.
«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il
donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée
d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques
mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manoeuvres pour une
pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne
sût parler.»
--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être
compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_.