Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire
exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le
faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au
Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de
l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et
son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
élargissement.
Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre
tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait
une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la
Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans
l'amphithéâtre du Jardin des plantes.
Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au
_Magasin encyclopédique_.
Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace,
Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de
Saint-Pierre, La Harpe, etc.
On pouvait débuter plus mal.
De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en
1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue
Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm.
L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de
l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de
grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la
section de poésie Chénier et Lebrun.
Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI,
il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de
Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres
contemporains illustres.
Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement
aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois,
désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques
articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La
publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer
inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5
septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient
être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait
en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.
Là, il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et
son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_.
Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille,
offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires.
«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le
nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.»
L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre
ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation
d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager
au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il
hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France.
Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des
lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil
des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux
_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de
ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués
pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant
l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé
Alhoy[9] à se maintenir à sa place.
Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10
novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions.
«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel.
Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil
ou autorisés à sortir de leur retraite.»
(_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre
II).
Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier
Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France,
d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de
créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres
furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques,
et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier.
Les voeux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici
quelle fut la cause de cette révolution inattendue:
Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait,
avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de
l'Épée_, par Bouilly.
Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable
fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé
de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de
son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de
lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et
tous s'écrient:
«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!»
Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et,
dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une
requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait
rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de
l'Épée.
Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin
d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le
succès bien mérité de son oeuvre, mais exprimant encore sa certitude
que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe.
Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait
cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de
sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec
toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte
doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa
puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son
troupeau chéri.
Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre
suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux
titres à l'estime publique:
Paris, le 23 nivôse an VIII.
«Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis
hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre
modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de
victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui
a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous
prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi
ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh
bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises.
«Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à
côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de
grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux
vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres
amis et le presser contre mon coeur: cette jouissance me
préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée.
«Je vous embrasse, en attendant, de tout mon coeur. Adieu! mille
fois adieu! Tout à vous, sans réserve!»
Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur
devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de
l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et
l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains
ce tribut de leur reconnaissance filiale.
Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de
l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle
jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au
nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs
sentiments dont ils étaient animés.
Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir
de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly.
Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des
éloges sur son double succès.
«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui
ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable
conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le
plaisir de rendre Sicard à ses élèves.
«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore
de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable
jouissance que puisse éprouver un littérateur.»
On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une
jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.
«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas
Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon
coeur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours.
«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez
leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.»
Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le
premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur
transmettre sa réponse:
«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec
plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos
élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour
augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.»