Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue
du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au
président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa
reconnaissance envers son libérateur.
Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa
montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au
premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_.
Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait
assez éprouvé l'admirable attachement.
Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de
testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne
cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la
porte, et promet de remplir la commission du proscrit.
L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou
et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son
sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.
«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos
bourreaux sont là, nous n'avons pas à vivre cinq minutes.»
La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de
l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers
sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet.
Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen
Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne
chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par
son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste
et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de
l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche
parmi les victimes.
«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard?
--Oui, c'est moi.
--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.»
Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de
l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps.
«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par
laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard,
un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des
sourds-muets!»
--«C'est égal, c'est un aristocrate.
--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui.
Frappez!»
Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.
L'arme tombe des mains du meurtrier.
L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent
jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour
intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment
de silence, il la harangue ainsi:
«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans
l'entendre?
--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer;
tu es donc coupable comme eux.
--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu,
vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous.
Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez
sur mon sort.
«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs);
j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces
infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis
plus utile à vous qu'aux riches.»
Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense.
«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme
trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de
grandes oeuvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.»
A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras
sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui
proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à
ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et
sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi
est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur.
Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de
l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée
législative, la lettre suivante:
«Citoyen président,
«L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de
citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt
de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye
Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible
voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je
dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.
«Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la
force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce
brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et
a dit:
«Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant
d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes
amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet
homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le
successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.»
«Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait
se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé
m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple,
n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma
confiance ferme dans ce peuple égaré.
«J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la
protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de
l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement.
Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai
été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et
accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les
commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être
glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein.
«Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée
nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une
action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une
nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la
vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils
actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir
exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,
c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils
concitoyens que d'avoir échappé à la mort.
«Je suis, etc.»
Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye,
fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le
citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé
l'instituteur des Sourds-Muets.
Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du
Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des
mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers
qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.
Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de
sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître
entendre les clameurs des victimes, et leur crie:
«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent
tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères
sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.»
Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus
juste; accordé!»
A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin
_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils
sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_
pour 24 pots de vin.»
Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande.
«Accordé également un autre _bon_!»