L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses
accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il est
placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés.
Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du
Comité de la section des _Quatre-Nations_.
Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le
résultat attendu.
Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune,
avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets
d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était
condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de
l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants
d'adoption.
L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre
que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et
il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun
Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque.
«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte;
c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets.
--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et
vous pouvez partir.»
La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent
pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé
Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste.
Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui,
s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé.
Le surveillant Labranche est traité de même.
A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison
avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de
Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus
qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés.
Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en oeuvre pour
paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire
«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une
correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le
destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.»
Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades
qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six
fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait
monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la
troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite.
Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq
derniers.
Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace
aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses
ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté,
d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de
sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de
l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des
coups qui lui sont destinés.
On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à
l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule.
Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les
malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont
immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5].
Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a
plus personne dans la première.
Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer,
l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité.
«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»
Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne
l'eût reconnu.
«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? Nous te sauverons
aussi longtemps que nous pourrons.»
Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des
_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades
qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer
aux égorgeurs.