Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui
faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est
poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un
député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la
Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président
Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier,
et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la
fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité
d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de
l'instituteur.
D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au
Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le
concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_,
qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque
deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition.
Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux
de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il
passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses
abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements
frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la
nation!_
Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne
trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le
_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la
petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu,
heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il
lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à
son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui
proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un
plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils
insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile
qu'eux.
Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne
partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à
mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent
encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte
plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à
de si pressantes sollicitations, il monte à contre-coeur sur les
épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la
porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_
et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes
qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres.
L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de
nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur
ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné.
«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une
voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se
lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En
attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes!
envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la
maison.»
L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les
citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait
exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler
les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la
tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes
puissent surtout jouir de cette exécrable illumination.
Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du
quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour
les condamnés et y prendre place comme à un spectacle.
Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la
parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un
couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et
essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en
peut venir à bout.
La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui,
échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux
captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a
refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il
est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres,
mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion.
Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de
l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à
la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté
lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque
nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.
Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le
transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez,
répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout
cela ensemble.»
En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit
à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:
«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si
vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de
nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits
que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer
de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires
de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables
patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de
l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas
massacré en sortant.
«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où
je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres
qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi?
Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un
mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France
entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à
l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant
d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis
sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez,
ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à
vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue
prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon
affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps
d'être un mauvais citoyen?
«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour
de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats
d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils
auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les
rues qui conduisent à l'Abbaye?
«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un
infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un
autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à
partager avec vous cette bonne oeuvre! Sais-je seulement si vous
arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là, couverts de sang; ils
grincent des dents et demandent ma tête._
«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à
l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.»
L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus
influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et
supprimé les passages soulignés.
Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en
liberté.
Mais ce décret n'eut pas plus de succès.
L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa
destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit
trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de
Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami
particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus
honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme
d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier
instituteur.
Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant
l'amitié et la reconnaissance.
Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant
huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).
Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de
Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée
législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les
plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant
de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le
sauver.
Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles,
Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais
le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses
esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a
beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue
est glacée d'effroi.
Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au
Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire
Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent
ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné.