L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les
détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de
l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
législative.--L'élargissement du directeur est ordonné
immédiatement.
Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations.
Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté
l'église des Sourds-Muets.
Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des
prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé
franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de
prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la
promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il
l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût
refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions
religieuses.
Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que
possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois
témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre.
Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors
situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier,
menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un
officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de
ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et
on lui arrache des mains son oeuvre intitulée: _La Religion chrétienne
méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le
titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois
Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce
livre un examen minutieux.
Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier
qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y
découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_.
A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené
au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance
de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher
pour le conduire au Comité d'exécution.
Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture
qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la
force armée.
Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu
prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant:
«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de
l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres
sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi
d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive
que ton arrestation doit désoler.»
Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où
son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte.
Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à
fourrage, qui est déjà encombrée.
A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du
nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et
plusieurs connaissances.
A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène
deux prisonniers chers à son coeur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en
croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu,
instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque
nommé _Labranche_.
«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos
principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé
Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle
cause!»
Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les
élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée
législative ainsi conçu:
«Citoyen président,
«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur
père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel.
Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen.
Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et
la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté.
Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme
s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté,
nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!»
Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant
provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de
l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets.
Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de
l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se
constituer prisonnier à sa place.