D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait

point la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux d'une

difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent être

directement combattus, qui furent menés à bonne fin! Et, pour ne parler

que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du Père

Joseph_, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à une époque

où les machines n'étaient pas encore venues centupler la force de

l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur de trois

cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par le margrave Jean

de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien! de quoi

s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur une largeur

décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il n'était pas un

contre-maître, pas un ouvrier qui doutât du succès de l'opération.

Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord avec

le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la marche des

travaux. Un article du traité portait que la Columbiad serait frettée

avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de précautions

inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de ces anneaux

compresseurs. On renonça donc à cette clause. De là une grande économie

de temps, car on put alors employer ce nouveau système de creusement

adopté maintenant dans la construction des puits, par lequel la

maçonnerie se fait en même temps que le forage. Grâce à ce procédé

très-simple, il n'est plus nécessaire d'étayer les terres au moyen

d'étrésillons; la muraille les contient avec une inébranlable puissance

et descend d'elle-même par son propre poids.

Cette manoeuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait

atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de

l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de

Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six

pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent deux

pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait servir

à la confection du moule intérieur.

Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à la

marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre pieds.

Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, une espèce de

roche formée de coquillages pétrifiés, très-sèche, très-solide, et que

les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le trou présentait une

profondeur de six pieds et demi, et les travaux de maçonnerie furent

commencés.

Au fond de cette excavation on construisit un «rouet» en bois de chêne,

sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute épreuve; il

était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre égal au diamètre

extérieur de la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que reposèrent les

premières assises de la maçonnerie, dont le ciment hydraulique

enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Les ouvriers, après

avoir maçonné de la circonférence au centre, se trouvaient renfermés

dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la

pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin de

le supporter au fur et à mesure sur des tins[76] d'une extrême solidité;

toutes les fois que le trou avait gagné de deux pieds en profondeur, on

retirait successivement ces tins; le rouet s'abaissait peu à peu, et

avec lui le massif annulaire de maçonnerie, à la couche supérieure

duquel les maçons travaillaient incessamment, tout en réservant des

«évents,» qui devaient permettre aux gaz de s'échapper pendant

l'opération de la fonte.

[76] Sortes de chevalets.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté

extrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant

sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et

même mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute, et

jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques mois

plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés[77] de chaleur à ces plaines

calcinées; la nuit, sous les blanches nappes de la lumière électrique,

le bruit des pics sur la roche, la détonation des mines, le grincement

des machines, le tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent

autour de Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons

ou les détachements de Séminoles n'osaient plus franchir.

[77] Quarante degrés centigrades.

Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur

activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut peu

question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en tirait

avec habileté.

Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée

pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre cette

profondeur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de

février, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui se

fit jour à travers l'écorce terrestre. Il fallut employer des pompes

puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afin de

bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau à bord

d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.

Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda en partie,

et il y eut un éboulement partiel. Que l'on juge de l'épouvantable

poussée de ce disque de maçonnerie haut de soixante-quinze toises! Cet

accident coûta la vie à plusieurs ouvriers.

Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre, à

le reprendre en sous-oeuvre et à rétablir le rouet dans ses conditions

premières de solidité. Mais grâce à l'habileté de l'ingénieur, à la

puissance des machines employées, l'édifice, un instant compromis,

retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et

le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par

Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,

avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la maçonnerie

reposait sur un cube massif mesurant trente pieds d'épaisseur, tandis

qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer le sol.

Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent

chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était accompli

dans des conditions extraordinaires de rapidité.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant Stone's-Hill;

tout en suivant de près les opérations du forage, il s'inquiétait

incessamment du bien-être et de la santé de ses travailleurs, et il fut

assez heureux pour éviter ces épidémies communes aux grandes

agglomérations d'hommes et si désastreuses dans ces régions du globe

exposées à toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences

inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont

impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se

préoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général que

de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les

principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,

grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dans les

cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne des

catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pour leur

luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compte environ un

accident sur deux cent mille francs de travaux.

CHAPITRE XV

LA FÊTE DE LA FONTE.

Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les

travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément

avec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût été

fort surpris du spectacle offert à ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce

point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de six

pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une

demi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait une

longueur de deux milles[78]. Tous étaient construits sur le même modèle

avec leur haute cheminée quadrangulaire, et ils produisaient le plus

singulier effet. J.-T. Maston trouvait superbe cette disposition

architecturale. Cela lui rappelait les monuments de Washington. Pour

lui, il n'existait rien de plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs,

disait-il, il n'avait jamais été.»

[78] Trois mille six cents mètres environ.

On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à

employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte

grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,

facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,

traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les

pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines à

vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement assez

homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure, qu'on

la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.

[Illustration: Les travaux avançaient régulièrement (p. 85).]

Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité dans

les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du charbon et

du silicium chauffé à une forte température, s'était carburé et

transformé en fonte[79]. Après cette première opération, le métal fut

dirigé vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait de cent trente-six millions

de livres de fonte, masse trop coûteuse à expédier par les railways; le

prix du transport eût doublé le prix de la matière. Il parut préférable

d'affréter des navires à New-York et de les charger de la fonte en

barres; il ne fallut pas moins de soixante-huit bâtiments de mille

tonneaux, une véritable flotte qui, le 3 mai, sortit des passes de

New-York, prit la route de l'Océan, prolongea les côtes américaines,

embouqua le canal de Bahama, doubla la pointe floridienne, et, le 10 du

même mois, remontant la baie Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries

dans le port de Tampa-Town. Là les navires furent déchargés dans les

wagons du rail-road de Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier,

l'énorme masse de métal se trouvait rendue à destination.

[79] C'est en enlevant ce carbone et ce silicium par l'opération de

l'affinage dans les fours à puddler que l'on transforme la fonte

en fer ductile.

[Illustration: La fonte (p. 91).]

On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour

liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de

ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de métal;

on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la fonte du

canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et étaient

très-surbaissés. L'appareil de chauffe et la cheminée se trouvaient aux

deux extrémités du fourneau, de telle sorte que celui-ci était également

chauffé dans toute son étendue. Ces fours, construits en briques

réfractaires, se composaient uniquement d'une grille pour brûler le

charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelle devaient être déposées

les barres de fonte; cette sole, inclinée sous un angle de vingt-cinq

degrés, permettait au métal de s'écouler dans les bassins de réception;

de là douze cents rigoles convergentes le dirigeaient vers le puits

central.

Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent

terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur; il

s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un cylindre

haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait exactement

l'espace réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut composé d'un

mélange de terre argileuse et de sable, additionné de foin et de paille.

L'intervalle laissé entre le moule et la maçonnerie devait être comblé

par le métal en fusion, qui formerait ainsi des parois de six pieds

d'épaisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par des

armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de

traverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces

traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui

n'offrait aucun inconvénient.

Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au

lendemain.

«Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.

Maston à son ami Barbicane.

--Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête publique!

--Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout venant?

--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une

opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle

s'effectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut, mais

jusque-là, non.»

Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers

imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de

parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne ne

fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des

membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le

fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major Elphiston,

le général Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la fonte de la

Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston s'était

constitué leur cicerone; il ne leur fit grâce d'aucun détail; il les

conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des machines,

et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns après les

autres. A la douze centième visite, ils étaient un peu écoeurés.

La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait

été chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées

par piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre

elles. Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans

l'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité de sourdes

trépidations. Autant de livres de métal à fondre, autant de livres de

houille à brûler. C'étaient donc soixante-huit mille tonnes de charbon,

qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideau de fumée

noire.

La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont les

ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants

ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient

d'oxygène tous ces foyers incandescents.

L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au

signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à

la fonte liquide et se vider entièrement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment

déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.

Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contre-maître

fondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.

Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,

assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là,

prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.

Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal

commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à

peu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos

pendant quelques instants, afin de faciliter la séparation des

substances étrangères.

Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve

dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et

douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en

déroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec un

fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était un

émouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que ces

flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,

volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient par

les évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrables

vapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses en

montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises. Quelque

sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu croire à la

formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et cependant ce

n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage, ni une lutte

d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la nature est capable

de produire! Non! l'homme seul avait créé ces vapeurs rougeâtres, ces

flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces trépidations bruyantes

semblables aux secousses d'un tremblement de terre, ces mugissements

rivaux des ouragans et des tempêtes, et c'était sa main qui précipitait,

dans un abîme creusé par elle, tout un Niagara de métal en fusion.

CHAPITRE XVI

LA COLUMBIAD.

L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à de

simples conjectures. Cependant tout portait à croire au succès, puisque

le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans les

fours. Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible de s'en

assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante mille

livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le

refroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse Columbiad,

couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa chaleur

intense, allait-elle se dérober aux regards de ses admirateurs? Il était

difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps à

une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit se

rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense panache de

fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait les pieds dans

un rayon de deux cents pas autour du sommet de Stone's-Hill.

Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre. Nul

moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en approcher. Il

fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient leur frein.

«Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à peine

nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur, calibrer

l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à faire! Nous ne

serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcher du canon! Est-ce

qu'il ne se refroidira jamais! Voilà qui serait une mystification

cruelle!»

On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir, Barbicane

ne disait rien, mais son silence cachait une sourde irritation. Se voir

absolument arrêté par un obstacle dont le temps seul pouvait avoir

raison,--le temps, un ennemi redoutable dans les circonstances,--et être

à la discrétion d'un ennemi, c'était dur pour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un

certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs

projetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.

Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,

dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à

peu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de

calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se

rapprochèrent; un jour on gagna deux toises, le lendemain, quatre, et,

le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendre place

sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill, un

endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore permis

d'avoir froid aux pieds.

«Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de

satisfaction.

Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à

l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le

pic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la

terre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous

l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce

mélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériaux

extraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur, et

l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de

Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grande

force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du

moule avait disparu.

Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent

installées sans retard et manoeuvrèrent rapidement de puissants

alésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.

Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tube

était parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis un

poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication Barbicane,

l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité absolue,

relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à fonctionner. Il n'y

avait plus que la Lune à attendre, mais on était sûr qu'elle ne

manquerait pas au rendez-vous.

La joie de J.-T. Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire

une chute effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf

cents pieds. Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel

avait heureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel

Erostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur sa

parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi

qu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci

inscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deux

mille dollars. On est autorisé à croire que la colère du capitaine fut

poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie. Cependant il

avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et cinq mille

dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire n'était pas

mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entrait point dans ses

calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la fonte d'un canon

auquel des plaques de dix toises n'eussent pas résisté, lui portait un

coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement

ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se comprendra

sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des

États-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était

prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux

travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent

cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un réseau

de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre qui

sépare les deux rades de la baie Espiritu-Santo; des quartiers neufs,

des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient poussé sur ces

grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil américain. Des

compagnies s'étaient fondées pour l'érection d'églises, d'écoles,

d'habitations particulières, et en moins d'un an l'étendue de la ville

fut décuplée.

On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les

jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct

des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux, des

gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations du

Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès qu'ils

furent installés à Tampa. Les navires frétés pour le transportement du

matériel et des ouvriers avaient donné au port une activité sans

pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme et de tout tonnage,

chargés de vivres, d'approvisionnements, de marchandises, sillonnèrent

la baie et les deux rades; de vastes comptoirs d'armateurs, des offices

de courtiers s'établirent dans la ville, et la _Shipping Gazette_[80]

enregistra chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

[80] _Gazette maritime._

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 7 / 14 段