La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent

dix mille florins[58], demandant seulement qu'il leur fût fait une

bonification de cinq pour cent d'escompte, puisqu'elles payaient

comptant.

[58] Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant neuf

mille ducats fins[59], ce qui prouve l'amour des Danois pour les

expéditions scientifiques.

[59] Cent dix-sept mille quatre cent quatorze francs.

La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux cent

quatre-vingt-cinq florins[60]; on ne pouvait rien lui demander de plus;

d'ailleurs elle n'eût pas donné davantage.

[60] Soixante-douze mille francs.

Quoique très-gênée, l'Italie trouva deux cent mille livres dans les

poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu la

Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la Vénétie.

Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept mille

quarante écus romains[61], et le Portugal poussa son dévouement à la

science jusqu'à trente mille cruzades[62].

[61] Trente-huit mille seize francs.

[62] Cent treize mille deux cents francs.

[Illustration: Les souscriptions furent ouvertes (p. 69).]

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six

piastres fortes[63]; mais les empires qui se fondent sont toujours un

peu gênés.

[63] Mille sept cent vingt-sept francs.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse

dans l'oeuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne

voyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas que

l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir des

relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait peu

prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi aléatoire.

Après tout, la Suisse avait peut-être raison.

[Illustration: L'usine de Goldspring, près New-York (p. 74).]

Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix

réaux[64]. Elle donna pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à

terminer. La vérité est que la science n'est pas très-bien vue dans ce

pays-là. Il est encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non

des moins instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du

projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt à

déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à

provoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là, il

valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.

[64] Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.

Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec laquelle

elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont qu'une seule

et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que renferme la

Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que l'entreprise du Gun-Club

était contraire «au principe de non-intervention,» et ils ne

souscrivirent même pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et

revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le

Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,

eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois cent

mille dollars[65], il se trouva à la tête d'un capital considérable,

dont voici le décompte:

Souscription des États-Unis 4,000,000 dollars.

Souscriptions étrangères 1,446,675 --

---------

Total 5,446,675 dollars.

[65] Un million six cent vingt-six mille francs.

C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent

soixante-quinze dollars[66] que le public versait dans la caisse du

Gun-Club.

[66] Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille neuf cent

quatre-vingt-trois francs quarante centimes.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux de

la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers, leur

installation dans un pays presque inhabité, les constructions de fours

et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le projectile, les

faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber à peu près tout

entière. Certains coups de canons de la guerre fédérale sont revenus à

mille dollars; celui du président Barbicane, unique dans les fastes de

l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois plus.

Le vingt octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près

New-York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs

canons de fonte.

Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de

Goldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride

méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.

Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre

prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de

cent dollars[67] par jour jusqu'au moment où la Lune se présenterait

dans les mêmes conditions, c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours.

[67] Cinq cent quarante-deux francs.

L'engagement des ouvriers, leur paye, les aménagements nécessaires

incombaient à la compagnie du Goldspring.

Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,

président du Gun-Club, et J. Murphison, directeur de l'usine de

Goldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.

CHAPITRE XIII

STONE'S-HILL.

Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du Texas,

chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un devoir

d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne vendirent

tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural history of

East and West Florida_, de _William's territory of Florida_, de _Cleland

on the culture of the Sugar-Cane in East Florida_. Il fallut imprimer de

nouvelles éditions. C'était une fureur.

Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses propres

yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans perdre un

instant, il mit à la disposition de l'observatoire de Cambridge les

fonds nécessaires à la construction d'un télescope, et traita avec la

maison Breadwill et Cie d'Albany, pour la confection du projectile en

aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné de J.-T. Maston, du

major Elphiston et du directeur de l'usine de Goldspring.

Le lendemain les quatre compagnons de route arrivaient à la

Nouvelle-Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le _Tampico_,

aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à leur

disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la Louisiane

disparurent bientôt à leurs yeux.

La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le

_Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles[68], eut

connaissance de la côte floridienne. En approchant, Barbicane se vit en

présence d'une terre basse, plate, d'un aspect assez infertile. Après

avoir rangé une suite d'anses riches en huîtres et en homards, le

_Tampico_ donna dans la baie d'Espiritu-Santo.

[68] Environ deux cents lieues.

Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la

rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de

temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus des

flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond du

petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.

Ce fut là que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre, à sept heures du

soir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.

Barbicane sentit son coeur battre avec violence lorsqu'il foula le sol

floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte d'une

maison dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la terre du

bout de son crochet.

«Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre, et

dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.»

Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de

Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au président

du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le reçurent au

milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se déroba à toute

ovation, gagna une chambre de l'hôtel _Franklin_ et ne voulut recevoir

personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allait décidément pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins de

vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de

quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane

descendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout d'abord

de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua en outre

que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière et des pistolets

dans ses fontes. La raison d'un tel déploiement de forces lui fut

aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:

«Monsieur, il y a les Séminoles.

--Quels Séminoles?

--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de

vous faire escorte.

--Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

--Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention, et

maintenant en route!»

La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de

poussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait déjà

et le thermomètre marquait 84°[69]; mais de fraîches brises de mer

modéraient cette excessive température.

[69] Du thermomètre Fahrenheit. Cela fait 28 degrés centigrades.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la

côte, de manière à gagner le creek[70] d'Alifia. Cette petite rivière se

jette dans la baie Hillisboro, à douze milles au-dessous de Tampa-Town.

Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive droite en remontant vers

l'est. Bientôt les flots de la baie disparurent derrière un pli de

terrain, et la campagne floridienne s'offrit seule aux regards.

[70] Petit cours d'eau.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,

moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des

principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre

l'Amérique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux, n'est

qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream, pointe de

terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent incessamment

les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la sentinelle avancée du

golfe des grandes tempêtes. La superficie de cet État est de trente-huit

millions trente-trois mille deux cent soixante-sept acres[71], parmi

lesquels il fallait en choisir un situé en deçà du vingt-huitième

parallèle et convenable à l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant,

examinait attentivement la configuration du sol et sa distribution

particulière.

[71] Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre cent

quarante hectares.

La Floride, découverte par Juan Ponce de Léon, en 1512, le jour des

Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette

appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à quelques

milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et le pays se

montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un réseau de creeks,

de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs; on se serait cru dans

la Hollande ou la Guyane; mais la campagne s'éleva sensiblement et

montra bientôt ses plaines cultivées, où réussissaient toutes les

productions végétales du nord et du midi, ses champs immenses dont le

soleil des tropiques et les eaux conservées dans l'argile du sol

faisaient tous les frais de culture, puis enfin ses prairies d'ananas,

d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de cannes à sucre, qui

s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs richesses avec une

insouciante prodigalité.

Barbicane parut très-satisfait de constater l'élévation progressive du

terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:

«Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier ordre

à couler notre Columbiad dans les hautes terres.

--Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.

--Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises de

plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos travaux

marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec les eaux, ce

qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est à considérer,

lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de profondeur.

--Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison, il faut, autant que

possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous

rencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec

nos machines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un puits

artésien[72], étroit et obscur, où le taraud, la douille, la sonde, en

un mot tous les outils du foreur, travaillent en aveugles. Non. Nous

opérerons à ciel ouvert, au grand jour, la pioche ou le pic à la main,

et la mine aidant, nous irons rapidement en besogne.

[72] On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a cinq cent

quarante-sept mètres de profondeur.

--Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature

nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail en

sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre tranchée

dans un terrain situé à quelques centaines de toises au-dessus du niveau

de la mer.

--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous

trouverons avant peu un emplacement convenable.

--Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.

--Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.

--Nous y arriverons, Messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi, la

compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de retard.

--Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; cent

dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes

conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours, savez-vous

bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent dollars[73]?

[73] Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux

francs.

--Non, Monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous

n'aurons pas besoin de l'apprendre.»

Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine de

milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des forêts. Là,

croissaient les essences les plus variées avec une profusion tropicale.

Ces forêts presque impénétrables étaient faites de grenadiers,

d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers, d'abricotiers, de

bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits et les fleurs

rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre odorante de ces arbres

magnifiques chantait et volait tout un monde d'oiseaux aux brillantes

couleurs, au milieu desquels on distinguait plus particulièrement des

crabiers, dont le nid devait être un écrin, pour être digne de ces

bijoux emplumés.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette

opulente nature sans en admirer les splendides beautés.

Mais le président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte

d'aller en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité

même; sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et

cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.

Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et non

sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs de

quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son

redoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans, les

sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis que de

grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres

moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes

isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des

troupeaux de daims effarouchés.

«Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la

région des pins!

--Et celle des sauvages,» répondit le major.

En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils

s'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux rapides,

brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils à détonation

sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrations hostiles, sans

inquiéter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste

espace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil

inondait de rayons brûlants. Elle était formée par une large

extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club

toutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.

«Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans le

pays?

--Il s'appelle Stone's-Hill[74],» répondit un des Floridiens.

[74] Colline de pierres.

Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et

commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite

troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond

silence.

[Illustration: Tampa-Town, avant l'opération (p. 76).]

En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques

instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:

«Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de

la mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest[75]; il me

paraît offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions

favorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine que s'élèveront

nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers,

et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du pied le sommet de

Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers les espaces du monde

solaire!»

[75] Au méridien de Washington. La différence avec le méridien de Paris

est de 79°22'. Cette longitude est donc en mesures françaises 83°25'.

[Illustration: Il fallut passer à gué plusieurs rivières (p. 69).]

CHAPITRE XIV

PIOCHE ET TRUELLE.

Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, et

l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le _Tampico_ pour la

Nouvelle-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener la

plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Club demeurèrent à

Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en s'aidant des gens

du pays.

Huit jours après son départ, le _Tampico_ revenait dans la baie

Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison avait

réuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de l'esclavage, il

eût perdu son temps et ses peines. Mais depuis que l'Amérique, la terre

de la liberté, ne comptait plus que des hommes libres dans son sein,

ceux-ci accouraient partout où les appelait une main-d'oeuvre

largement rétribuée. Or l'argent ne manquait pas au Gun-Club; il offrait

à ses hommes une haute paie, avec gratifications considérables et

proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floride pouvait compter,

après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé en son nom à la

banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que l'embarras du choix, et il

put se montrer sévère sur l'intelligence et l'habileté de ses

travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôla dans sa laborieuse

légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des fondeurs, des

chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des manoeuvres de tout

genre, noirs ou blancs, sans distinction de couleur. Beaucoup d'entre

eux emmenaient leur famille. C'était une véritable émigration.

Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les

quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui

régnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la

population. En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette

initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers qui furent

dirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence de

curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe vers la

presqu'île floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage apporté

par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez grand

nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées et numérotées. En

même temps, Barbicane plantait les premiers jalons d'un railway long de

quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill à Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;

capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les

garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines, dégringolant

les vallées, le rail-road court en aveugle et sans souci de la ligne

droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant; seulement on y

déraille et on y saute en toute liberté. Le chemin de Tampa-Town à

Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne demanda ni grand

temps ni grand argent pour s'établir.

Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il

l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa

conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du don

d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche bourdonnante.

Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions. Avec lui point

d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; il était mineur,

maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant des réponses pour toutes

les demandes et des solutions pour tous les problèmes. Il correspondait

activement avec le Gun-Club ou l'usine de Goldspring, et jour et nuit,

les feux allumés, la vapeur maintenue en pression, le _Tampico_

attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de

travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques

s'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son

mouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes

cités de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et les travaux

commencèrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la

nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4

novembre. Ce jour-là Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur dit:

«Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette partie

sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant neuf pieds

de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois et dix-neuf

pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au total un puits

large de soixante pieds qu'il faut creuser à une profondeur de neuf

cents. Cet ouvrage considérable doit être terminé en huit mois; or vous

avez deux millions cinq cent quarante-trois mille quatre cents pieds

cubes de terrain à extraire en deux cent cinquante-cinq jours, soit, en

chiffres ronds, dix mille pieds cubes par jour. Ce qui n'offrirait

aucune difficulté pour mille ouvriers travaillant à coudées franches

sera plus pénible dans un espace relativement restreint. Néanmoins,

puisque ce travail doit se faire, il se fera, et je compte sur votre

courage autant que sur votre habileté.»

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le sol

floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus oisif un

seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se relayaient par

quart de journée.

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 6 / 14 段