considération du prodigieux accroissement de sa population et de son
commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États méridionaux de
l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le grand arsenal
maritime du Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur
Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie ferrée, long de
vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait en communication
avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way
qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en
réveillant les portions mortes ou endormies de la Floride centrale.
Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie dues à l'idée éclose
un beau jour dans le cerveau d'un homme, put prendre à bon droit les
airs d'une grande ville. On l'avait surnommée «Moon-City[81],» et la
capitale des Florides subissait une éclipse totale, visible de tous les
points du monde.
[81] Cité de la Lune.
Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre le
Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se virent
déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans leur
sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner à
l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un semblable coup de
canon serait accompagné. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce,
des chemins de fer et un accroissement considérable de population. Tous
ces avantages retournaient à cette misérable presqu'île floridienne,
jetée comme une estacade entre les flots du golfe et les vagues de
l'océan Atlantique. Aussi, Barbicane partageait-il avec le général
Santa-Anna toutes les antipathies texiennes.
Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde d'oublier
les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire. Les plus minces
détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionnèrent. Ce
fut un va-et-vient incessant entre la ville et Stone's-Hill, une
procession, mieux encore, un pèlerinage.
On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.
L'Europe émigrait en Amérique.
Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux arrivants
n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup comptaient sur le
spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les fumées. C'était peu pour
des yeux avides; mais Barbicane ne voulut admettre personne à cette
opération. De là maugréement, mécontentement, murmures; on blâma le
président; on le taxa d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu
américain.» Il y eut presque une émeute autour des palissades de
Stone's-Hill. Barbicane, on le sait, resta inébranlable dans sa
décision.
[Illustration: Tampa-Town, après l'opération (p. 94).]
Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne put
être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer ses
portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé par
son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité
publique.
C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre dans
ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le _nec plus
ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voulût se
donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de métal. Des
appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux spectateurs de
satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes, enfants,
vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au fond de l'âme
les mystères du canon colossal. Le prix de la descente fut fixé à cinq
dollars par personne, et, malgré son élévation, pendant les deux mois
qui précédèrent l'expérience, l'affluence des visiteurs permit au
Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille dollars[82].
[82] Deux millions sept cent dix mille francs.
[Illustration: Le festin dans la Columbiad (p. 98).]
Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre assemblée.
Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse d'honneur descendit
le président Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le général
Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur Murchison et d'autres membres
distingués du célèbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien
chaud au fond de ce long tube de métal. On y étouffait un peu! Mais
quelle joie! quel ravissement! Une table de dix couverts avait été
dressée sur le massif de pierre qui supportait la Columbiad éclairée _à
giorno_ par un jet de lumière électrique. Des plats exquis et nombreux,
qui semblaient descendre du ciel, vinrent se placer successivement
devant les convives, et les meilleurs vins de France coulèrent à
profusion pendant ce repas splendide servi à neuf cents pieds sous
terre.
Le festin fut très-animé et même très-bruyant; des toasts nombreux
s'entre-croisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,
on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à
Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament!»
Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,
rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.
J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En
tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même
le canon chargé, amorcé et faisant feu à l'instant, aurait dû l'envoyer
par morceaux dans les espaces planétaires.»
CHAPITRE XVII
UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE.
Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le
jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui devaient
paraître longs comme des années à l'impatience universelle! Jusqu'alors
les moindres détails de l'opération avaient été chaque jour reproduits
par les journaux, que l'on dévorait d'un oeil avide et passionné; mais
il était à craindre que désormais, ce «dividende d'intérêt» distribué au
public ne fût fort diminué, et chacun s'effrayait de n'avoir plus à
toucher sa part d'émotions quotidiennes.
Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus extraordinaire,
le plus incroyable, le plus invraisemblable vint fanatiser à nouveau les
esprits haletants et rejeter le monde entier sous le coup d'une
poignante surexcitation.
Un jour, le 30 septembre, à trois heures quarante-sept minutes du soir,
un télégramme, transmis par le câble immergé entre Valentia (Irlande),
Terre-Neuve et la côte américaine, arriva à l'adresse du président
Barbicane.
Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel que
fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se
troublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.
Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives de
Gun-Club:
«FRANCE, PARIS.
«30 septembre, 4 h. matin.
«Barbicane, Tampa, Floride,
«États-Unis.
«Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai
dedans. Arriverai par steamer _Atlanta_.
«MICHEL ARDAN.»
CHAPITRE XVIII
LE PASSAGER DE L'_ATLANTA_.
Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
électriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppe
cachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,
américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence du
télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant. Il se serait
tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer son oeuvre. Ce
télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'un Français
surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assez audacieux
pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et si cet homme
existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans un cabanon
et non dans un boulet?
Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont peu
discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait déjà
les divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune raison
de se taire. Il réunit donc ses collègues présents à Tampa-Town, et sans
laisser voir sa pensée, sans discuter le plus ou moins de créance que
méritait le télégramme, il en lut froidement le texte laconique.
«Pas possible!--C'est invraisemblable!--Pure plaisanterie!--On s'est
moqué de nous!--Ridicule!--Absurde!» Toute la série des expressions qui
servent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, se
déroula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités
en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules
ou éclatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston
eut un mot superbe:
«C'est une idée cela! s'écria-t-il.
--Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
des idées comme celles-là, c'est à la condition de ne pas même songer à
les mettre à exécution.
--Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt à
discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.
Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de Tampa.
Les étrangers et les indigènes se regardaient, s'interrogeaient et
plaisantaient, non pas cet Européen,--un mythe, un individu
chimérique,--mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à l'existence de ce
personnage légendaire. Quand Barbicane proposa d'envoyer un projectile à
la Lune, chacun trouva l'entreprise naturelle, praticable, une pure
affaire de balistique! Mais qu'un être raisonnable offrît de prendre
passage dans le projectile, de tenter ce voyage invraisemblable, c'était
une proposition fantaisiste, une plaisanterie, une farce, et pour
employer un mot dont les Français ont précisément la traduction exacte
dans leur langage familier, un «humbug[83]!»
[83] Mystification.
Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère
habituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers
des prôneurs, des adeptes, des partisans.
Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées
nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela
dérangeait le cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à
cela!» Cet incident devint bientôt une obsession par son étrangeté même.
On y pensait. Que de choses niées la veille dont le lendemain a fait des
réalités! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un jour ou
l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer ainsi devait
être fou, et décidément, puisque son projet ne pouvait être pris au
sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu de troubler toute une
population par ses billevesées ridicules.
Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question! Ce
nom, «Michel Ardan,» n'était pas inconnu à l'Amérique! Il appartenait à
un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses. Puis, ce
télégramme lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique, cette
désignation du navire sur lequel le Français disait avoir pris passage,
la date assignée à sa prochaine arrivée, toutes ces circonstances
donnaient à la proposition un certain caractère de vraisemblance. Il
fallait en avoir le coeur net. Bientôt les individus isolés se
formèrent en groupes; les groupes se condensèrent sous l'action de la
curiosité comme des atomes en vertu de l'attraction moléculaire, et,
finalement, il en résulta une foule compacte, qui se dirigea vers la
demeure du président Barbicane.
Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il
avait laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester ni
approbation ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre les
événements, mais il comptait sans l'impatience publique, et vit d'un
oeil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses fenêtres.
Bientôt des murmures, des vociférations, l'obligèrent à paraître. On
voit qu'il avait tous les devoirs et, par conséquent, tous les ennuis de
la célébrité.
Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole, lui
posa carrément la question suivante: «Le personnage désigné dans la
dépêche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour l'Amérique, oui
ou non?
--Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.
--Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.
--Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.
--Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
reprit l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsi que
le demande le télégramme?
--Pas encore, Messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi
s'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra bien
compléter ses renseignements.
--Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.
Barbicane descendit, et précédant l'immense rassemblement, il se dirigea
vers les bureaux de l'administration.
Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des
courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux questions
suivantes:
«Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_?--Quand a-t-il quitté
l'Europe?--Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?»
Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une précision
qui ne laissait plus place au moindre doute.
«Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2
octobre,--faisant voile pour Tampa-Town,--ayant à son bord un Français,
porté au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.»
A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président
brillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et
on l'entendit murmurer:
«C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dans
quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!... Jamais
je ne consentirai.....»
Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill et Cie, en
la priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.
Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ce
que dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la
nouvelle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du vieux
continent; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun vécut,
comptant les heures, comptant les minutes, comptant les secondes; donner
une idée, même affaiblie, de cette obsession fatigante de tous les
cerveaux maîtrisés par une pensée unique; montrer les occupations cédant
à une seule préoccupation, les travaux arrêtés, le commerce suspendu,
les navires prêts à partir restant affourchés dans le port pour ne pas
manquer l'arrivée de l'_Atlanta_, les convois arrivant pleins et
retournant vides, la baie Espiritu-Santo incessamment sillonnée par les
steamers, les packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de
toutes dimensions; dénombrer ces milliers de curieux qui quadruplèrent
en quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
tentes comme une armée en campagne, c'est une tâche au-dessus des forces
humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans témérité.
Le 20 octobre, à neuf heures du matin, les sémaphores du canal de Bahama
signalèrent une épaisse fumée à l'horizon. Deux heures plus tard, un
grand steamer échangeait avec eux des signaux de reconnaissance.
Aussitôt le nom de l'_Atlanta_ fut expédié à Tampa-Town. A quatre
heures, le navire anglais donnait dans la rade d'Espiritu-Santo. A cinq,
il franchissait les passes de la rade Hillisboro à toute vapeur. A six,
il mouillait dans le port de Tampa.
L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer était pris
d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une voix
dont il voulait en vain contenir l'émotion:
«Michel Ardan! s'écria-t-il.
--Présent!» répondit un individu monté sur la dunette.
Barbicane, les bras croisés, l'oeil interrogateur, la bouche muette,
regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.
C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà,
comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa tête
forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure
ardente qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large
aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un
chat et de petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues,
des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette
physionomie éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la
bouche particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné
comme un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement
développé et posé d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux,
leviers puissants et bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet
Européen un gaillard solidement bâti, «plutôt forgé que fondu,» pour
emprunter une de ses expressions à l'art métallurgique.
Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peine
sur le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables
de la combativité, c'est-à-dire du courage dans le danger et de la
tendance à briser les obstacles; ceux de la bienveillance et ceux de la
merveillosité, instinct qui porte certains tempéraments à se passionner
pour les choses surhumaines; mais, en revanche, les bosses de
l'acquisivité, ce besoin de posséder et d'acquérir, manquaient
absolument.
Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il convient de
signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, son
pantalon et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan se
surnommait lui-même «la mort au drap,» sa cravate lâche, son col de
chemise libéralement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et ses
manchettes invariablement déboutonnées, à travers lesquelles
s'échappaient des mains fébriles. On sentait que, même au plus fort des
hivers et des dangers, cet homme-là n'avait jamais froid,--pas même aux
yeux.
D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,
venait, ne restant jamais en place, «chassant sur ses ancres,» comme
disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant
ses ongles avec une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux que le
Créateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitôt
le moule.
[Illustration: Le président Barbicane à sa fenêtre (p. 101).]
En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large champ
aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dans une
perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore dépassé
l'âge des superlatifs; les objets se peignaient sur la rétine de son
oeil avec des dimensions démesurées; de là une association d'idées
gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficultés et les
hommes.
C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un
garçon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais
s'escrimait plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de
la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, il avait
des coups à lui. Véritable casseur de vitres, il lançait en pleine
poitrine des arguments _ad hominem_ d'un effet sûr, et il aimait à
défendre du bec et des pattes les causes désespérées.
[Illustration: Michel Ardan (p. 103).]
Entre autres manies, il se proclamait «un ignorant sublime,» comme
Shakspeare, et faisait profession de mépriser les savants: «des gens,
disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la
partie.» C'était, en somme, un bohémien du pays des monts et merveilles,
aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un Phaéton menant à
fond de train le char du soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du
reste, il payait de sa personne et payait bien, il se jetait tête levée
dans les entreprises folles, il brûlait ses vaisseaux avec plus
d'entrain qu'Agathoclès, et, prêt à se faire casser les reins à toute
heure, il finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme ces
petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants s'amusent.
En deux mots, sa devise était: _Quand même!_ et l'amour de l'impossible
sa «ruling passion[84],» suivant la belle expression de Pope.
[84] Sa maîtresse passion.
Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de ses
qualités! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et
n'avait pas davantage! C'était un bourreau d'argent, un tonneau des
Danaïdes. Homme parfaitement désintéressé, d'ailleurs, il faisait autant
de coups de coeur que de coups de tête; secourable, chevaleresque, il
n'eût pas signé le «bon à pendre» de son plus cruel ennemi, et se serait
vendu comme esclave pour racheter un nègre.
En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par les
cent voix de la Renommée enrouées à son service? Ne vivait-il pas dans
une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de ses plus
intimes secrets? Mais aussi possédait-il une admirable collection
d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froissés, blessés,
culbutés sans merci, en jouant des coudes pour faire sa trouée dans la
foule.
Cependant on l'aimait généralement, on le traitait en enfant gâté.
C'était, suivant l'expression populaire, «un homme à prendre ou à
laisser,» et on le prenait. Chacun s'intéressait à ses hardies
entreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait si
imprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arrêter en lui
prédisant une catastrophe prochaine:--«La forêt n'est brûlée que par ses
propres arbres,»--répondait-il avec un aimable sourire, et sans se
douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.
Tel était ce passager de l'_Atlanta_, toujours agité, toujours bouillant
sous l'action d'un feu intérieur, toujours ému, non de ce qu'il venait
faire en Amérique,--il n'y pensait même pas,--mais par l'effet de son
organisation fiévreuse. Si jamais individus offrirent un contraste
frappant, ce furent bien le Français Michel Ardan et le Yankee
Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis, audacieux à
leur manière.
La contemplation à laquelle s'abandonnait le président du Gun-Club en
présence de ce rival qui venait le reléguer au second plan fut vite
interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris
devinrent même si frénétiques, et l'enthousiasme prit des formes
tellement personnelles, que Michel Ardan, après avoir serré un millier
de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se
réfugier dans sa cabine.
Barbicane le suivit sans avoir prononcé une parole.
«Vous êtes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dès qu'ils furent seuls
et du ton dont il eût parlé à un ami de vingt ans.
--Oui, répondit le président du Gun-Club.
--Eh bien, bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Très-bien? Allons,
tant mieux! tant mieux!
--Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidé à
partir?
--Absolument décidé.
--Rien ne vous arrêtera?
--Rien. Avez-vous modifié votre projectile ainsi que l'indiquait ma
dépêche?
--J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant de
nouveau, vous avez bien réfléchi?...
--Réfléchi! Est-ce que j'ai du temps à perdre? Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Il me
semble que cela ne mérite pas tant de réflexions.»