Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci, en

considération du prodigieux accroissement de sa population et de son

commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États méridionaux de

l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le grand arsenal

maritime du Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur

Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie ferrée, long de

vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait en communication

avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way

qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en

réveillant les portions mortes ou endormies de la Floride centrale.

Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie dues à l'idée éclose

un beau jour dans le cerveau d'un homme, put prendre à bon droit les

airs d'une grande ville. On l'avait surnommée «Moon-City[81],» et la

capitale des Florides subissait une éclipse totale, visible de tous les

points du monde.

[81] Cité de la Lune.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre le

Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se virent

déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans leur

sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner à

l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un semblable coup de

canon serait accompagné. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce,

des chemins de fer et un accroissement considérable de population. Tous

ces avantages retournaient à cette misérable presqu'île floridienne,

jetée comme une estacade entre les flots du golfe et les vagues de

l'océan Atlantique. Aussi, Barbicane partageait-il avec le général

Santa-Anna toutes les antipathies texiennes.

Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue

industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde d'oublier

les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire. Les plus minces

détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionnèrent. Ce

fut un va-et-vient incessant entre la ville et Stone's-Hill, une

procession, mieux encore, un pèlerinage.

On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération

des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de

tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.

L'Europe émigrait en Amérique.

Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux arrivants

n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup comptaient sur le

spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les fumées. C'était peu pour

des yeux avides; mais Barbicane ne voulut admettre personne à cette

opération. De là maugréement, mécontentement, murmures; on blâma le

président; on le taxa d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu

américain.» Il y eut presque une émeute autour des palissades de

Stone's-Hill. Barbicane, on le sait, resta inébranlable dans sa

décision.

[Illustration: Tampa-Town, après l'opération (p. 94).]

Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne put

être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer ses

portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.

Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé par

son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité

publique.

C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre dans

ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le _nec plus

ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voulût se

donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de métal. Des

appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux spectateurs de

satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes, enfants,

vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au fond de l'âme

les mystères du canon colossal. Le prix de la descente fut fixé à cinq

dollars par personne, et, malgré son élévation, pendant les deux mois

qui précédèrent l'expérience, l'affluence des visiteurs permit au

Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille dollars[82].

[82] Deux millions sept cent dix mille francs.

[Illustration: Le festin dans la Columbiad (p. 98).]

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les

membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre assemblée.

Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse d'honneur descendit

le président Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le général

Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur Murchison et d'autres membres

distingués du célèbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien

chaud au fond de ce long tube de métal. On y étouffait un peu! Mais

quelle joie! quel ravissement! Une table de dix couverts avait été

dressée sur le massif de pierre qui supportait la Columbiad éclairée _à

giorno_ par un jet de lumière électrique. Des plats exquis et nombreux,

qui semblaient descendre du ciel, vinrent se placer successivement

devant les convives, et les meilleurs vins de France coulèrent à

profusion pendant ce repas splendide servi à neuf cents pieds sous

terre.

Le festin fut très-animé et même très-bruyant; des toasts nombreux

s'entre-croisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,

on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à

Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament!»

Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube

acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,

rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de cris aux dix

convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,

s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En

tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même

le canon chargé, amorcé et faisant feu à l'instant, aurait dû l'envoyer

par morceaux dans les espaces planétaires.»

CHAPITRE XVII

UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE.

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,

terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le

jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui devaient

paraître longs comme des années à l'impatience universelle! Jusqu'alors

les moindres détails de l'opération avaient été chaque jour reproduits

par les journaux, que l'on dévorait d'un oeil avide et passionné; mais

il était à craindre que désormais, ce «dividende d'intérêt» distribué au

public ne fût fort diminué, et chacun s'effrayait de n'avoir plus à

toucher sa part d'émotions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus extraordinaire,

le plus incroyable, le plus invraisemblable vint fanatiser à nouveau les

esprits haletants et rejeter le monde entier sous le coup d'une

poignante surexcitation.

Un jour, le 30 septembre, à trois heures quarante-sept minutes du soir,

un télégramme, transmis par le câble immergé entre Valentia (Irlande),

Terre-Neuve et la côte américaine, arriva à l'adresse du président

Barbicane.

Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel que

fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se

troublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.

Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives de

Gun-Club:

«FRANCE, PARIS.

«30 septembre, 4 h. matin.

«Barbicane, Tampa, Floride,

«États-Unis.

«Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai

dedans. Arriverai par steamer _Atlanta_.

«MICHEL ARDAN.»

CHAPITRE XVIII

LE PASSAGER DE L'_ATLANTA_.

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils

électriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppe

cachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,

américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence du

télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant. Il se serait

tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer son oeuvre. Ce

télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'un Français

surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assez audacieux

pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et si cet homme

existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans un cabanon

et non dans un boulet?

Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont peu

discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait déjà

les divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune raison

de se taire. Il réunit donc ses collègues présents à Tampa-Town, et sans

laisser voir sa pensée, sans discuter le plus ou moins de créance que

méritait le télégramme, il en lut froidement le texte laconique.

«Pas possible!--C'est invraisemblable!--Pure plaisanterie!--On s'est

moqué de nous!--Ridicule!--Absurde!» Toute la série des expressions qui

servent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, se

déroula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités

en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules

ou éclatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston

eut un mot superbe:

«C'est une idée cela! s'écria-t-il.

--Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir

des idées comme celles-là, c'est à la condition de ne pas même songer à

les mettre à exécution.

--Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt à

discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de Tampa.

Les étrangers et les indigènes se regardaient, s'interrogeaient et

plaisantaient, non pas cet Européen,--un mythe, un individu

chimérique,--mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à l'existence de ce

personnage légendaire. Quand Barbicane proposa d'envoyer un projectile à

la Lune, chacun trouva l'entreprise naturelle, praticable, une pure

affaire de balistique! Mais qu'un être raisonnable offrît de prendre

passage dans le projectile, de tenter ce voyage invraisemblable, c'était

une proposition fantaisiste, une plaisanterie, une farce, et pour

employer un mot dont les Français ont précisément la traduction exacte

dans leur langage familier, un «humbug[83]!»

[83] Mystification.

Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut

affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère

habituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers

des prôneurs, des adeptes, des partisans.

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées

nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela

dérangeait le cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à

cela!» Cet incident devint bientôt une obsession par son étrangeté même.

On y pensait. Que de choses niées la veille dont le lendemain a fait des

réalités! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un jour ou

l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer ainsi devait

être fou, et décidément, puisque son projet ne pouvait être pris au

sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu de troubler toute une

population par ses billevesées ridicules.

Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question! Ce

nom, «Michel Ardan,» n'était pas inconnu à l'Amérique! Il appartenait à

un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses. Puis, ce

télégramme lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique, cette

désignation du navire sur lequel le Français disait avoir pris passage,

la date assignée à sa prochaine arrivée, toutes ces circonstances

donnaient à la proposition un certain caractère de vraisemblance. Il

fallait en avoir le coeur net. Bientôt les individus isolés se

formèrent en groupes; les groupes se condensèrent sous l'action de la

curiosité comme des atomes en vertu de l'attraction moléculaire, et,

finalement, il en résulta une foule compacte, qui se dirigea vers la

demeure du président Barbicane.

Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il

avait laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester ni

approbation ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre les

événements, mais il comptait sans l'impatience publique, et vit d'un

oeil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses fenêtres.

Bientôt des murmures, des vociférations, l'obligèrent à paraître. On

voit qu'il avait tous les devoirs et, par conséquent, tous les ennuis de

la célébrité.

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole, lui

posa carrément la question suivante: «Le personnage désigné dans la

dépêche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour l'Amérique, oui

ou non?

--Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

--Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.

--Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.

--Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,

reprit l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsi que

le demande le télégramme?

--Pas encore, Messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi

s'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra bien

compléter ses renseignements.

--Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.

Barbicane descendit, et précédant l'immense rassemblement, il se dirigea

vers les bureaux de l'administration.

Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des

courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux questions

suivantes:

«Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_?--Quand a-t-il quitté

l'Europe?--Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?»

Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une précision

qui ne laissait plus place au moindre doute.

«Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2

octobre,--faisant voile pour Tampa-Town,--ayant à son bord un Français,

porté au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.»

A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président

brillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et

on l'entendit murmurer:

«C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dans

quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!... Jamais

je ne consentirai.....»

Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill et Cie, en

la priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.

Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;

comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ce

que dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la

nouvelle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du vieux

continent; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun vécut,

comptant les heures, comptant les minutes, comptant les secondes; donner

une idée, même affaiblie, de cette obsession fatigante de tous les

cerveaux maîtrisés par une pensée unique; montrer les occupations cédant

à une seule préoccupation, les travaux arrêtés, le commerce suspendu,

les navires prêts à partir restant affourchés dans le port pour ne pas

manquer l'arrivée de l'_Atlanta_, les convois arrivant pleins et

retournant vides, la baie Espiritu-Santo incessamment sillonnée par les

steamers, les packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de

toutes dimensions; dénombrer ces milliers de curieux qui quadruplèrent

en quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des

tentes comme une armée en campagne, c'est une tâche au-dessus des forces

humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans témérité.

Le 20 octobre, à neuf heures du matin, les sémaphores du canal de Bahama

signalèrent une épaisse fumée à l'horizon. Deux heures plus tard, un

grand steamer échangeait avec eux des signaux de reconnaissance.

Aussitôt le nom de l'_Atlanta_ fut expédié à Tampa-Town. A quatre

heures, le navire anglais donnait dans la rade d'Espiritu-Santo. A cinq,

il franchissait les passes de la rade Hillisboro à toute vapeur. A six,

il mouillait dans le port de Tampa.

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents

embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer était pris

d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une voix

dont il voulait en vain contenir l'émotion:

«Michel Ardan! s'écria-t-il.

--Présent!» répondit un individu monté sur la dunette.

Barbicane, les bras croisés, l'oeil interrogateur, la bouche muette,

regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.

C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà,

comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa tête

forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure

ardente qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large

aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un

chat et de petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues,

des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette

physionomie éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la

bouche particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné

comme un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement

développé et posé d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux,

leviers puissants et bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet

Européen un gaillard solidement bâti, «plutôt forgé que fondu,» pour

emprunter une de ses expressions à l'art métallurgique.

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peine

sur le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables

de la combativité, c'est-à-dire du courage dans le danger et de la

tendance à briser les obstacles; ceux de la bienveillance et ceux de la

merveillosité, instinct qui porte certains tempéraments à se passionner

pour les choses surhumaines; mais, en revanche, les bosses de

l'acquisivité, ce besoin de posséder et d'acquérir, manquaient

absolument.

Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il convient de

signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, son

pantalon et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan se

surnommait lui-même «la mort au drap,» sa cravate lâche, son col de

chemise libéralement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et ses

manchettes invariablement déboutonnées, à travers lesquelles

s'échappaient des mains fébriles. On sentait que, même au plus fort des

hivers et des dangers, cet homme-là n'avait jamais froid,--pas même aux

yeux.

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,

venait, ne restant jamais en place, «chassant sur ses ancres,» comme

disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant

ses ongles avec une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux que le

Créateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitôt

le moule.

[Illustration: Le président Barbicane à sa fenêtre (p. 101).]

En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large champ

aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dans une

perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore dépassé

l'âge des superlatifs; les objets se peignaient sur la rétine de son

oeil avec des dimensions démesurées; de là une association d'idées

gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficultés et les

hommes.

C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un

garçon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais

s'escrimait plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de

la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, il avait

des coups à lui. Véritable casseur de vitres, il lançait en pleine

poitrine des arguments _ad hominem_ d'un effet sûr, et il aimait à

défendre du bec et des pattes les causes désespérées.

[Illustration: Michel Ardan (p. 103).]

Entre autres manies, il se proclamait «un ignorant sublime,» comme

Shakspeare, et faisait profession de mépriser les savants: «des gens,

disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la

partie.» C'était, en somme, un bohémien du pays des monts et merveilles,

aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un Phaéton menant à

fond de train le char du soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du

reste, il payait de sa personne et payait bien, il se jetait tête levée

dans les entreprises folles, il brûlait ses vaisseaux avec plus

d'entrain qu'Agathoclès, et, prêt à se faire casser les reins à toute

heure, il finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme ces

petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants s'amusent.

En deux mots, sa devise était: _Quand même!_ et l'amour de l'impossible

sa «ruling passion[84],» suivant la belle expression de Pope.

[84] Sa maîtresse passion.

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de ses

qualités! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et

n'avait pas davantage! C'était un bourreau d'argent, un tonneau des

Danaïdes. Homme parfaitement désintéressé, d'ailleurs, il faisait autant

de coups de coeur que de coups de tête; secourable, chevaleresque, il

n'eût pas signé le «bon à pendre» de son plus cruel ennemi, et se serait

vendu comme esclave pour racheter un nègre.

En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage

brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par les

cent voix de la Renommée enrouées à son service? Ne vivait-il pas dans

une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de ses plus

intimes secrets? Mais aussi possédait-il une admirable collection

d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froissés, blessés,

culbutés sans merci, en jouant des coudes pour faire sa trouée dans la

foule.

Cependant on l'aimait généralement, on le traitait en enfant gâté.

C'était, suivant l'expression populaire, «un homme à prendre ou à

laisser,» et on le prenait. Chacun s'intéressait à ses hardies

entreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait si

imprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arrêter en lui

prédisant une catastrophe prochaine:--«La forêt n'est brûlée que par ses

propres arbres,»--répondait-il avec un aimable sourire, et sans se

douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.

Tel était ce passager de l'_Atlanta_, toujours agité, toujours bouillant

sous l'action d'un feu intérieur, toujours ému, non de ce qu'il venait

faire en Amérique,--il n'y pensait même pas,--mais par l'effet de son

organisation fiévreuse. Si jamais individus offrirent un contraste

frappant, ce furent bien le Français Michel Ardan et le Yankee

Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis, audacieux à

leur manière.

La contemplation à laquelle s'abandonnait le président du Gun-Club en

présence de ce rival qui venait le reléguer au second plan fut vite

interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris

devinrent même si frénétiques, et l'enthousiasme prit des formes

tellement personnelles, que Michel Ardan, après avoir serré un millier

de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se

réfugier dans sa cabine.

Barbicane le suivit sans avoir prononcé une parole.

«Vous êtes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dès qu'ils furent seuls

et du ton dont il eût parlé à un ami de vingt ans.

--Oui, répondit le président du Gun-Club.

--Eh bien, bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Très-bien? Allons,

tant mieux! tant mieux!

--Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidé à

partir?

--Absolument décidé.

--Rien ne vous arrêtera?

--Rien. Avez-vous modifié votre projectile ainsi que l'indiquait ma

dépêche?

--J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant de

nouveau, vous avez bien réfléchi?...

--Réfléchi! Est-ce que j'ai du temps à perdre? Je trouve l'occasion

d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Il me

semble que cela ne mérite pas tant de réflexions.»

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 8 / 14 段