Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter

Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa

plaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son

refus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.

«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à

vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!»

Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se mettrait

devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux

personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que

l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir

peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six milles

de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par les

formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure à

attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à l'envoyer

dans toutes les règles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les

connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise

l'absorbaient entièrement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du

capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une suprême

jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment inventer quelque

chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents pieds! Quelle cuirasse

résisterait jamais à un projectile de trente mille livres! Nicholl

demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce «coup de canon,» puis il

se releva, et résolut d'écraser la proposition du poids de ses

arguments.

Il attaqua donc très-violemment les travaux du Gun-Club; il publia

nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire. Il

essaya de démolir scientifiquement l'oeuvre de Barbicane. Une fois la

guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et, à

vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut très-violemment attaqué dans ses chiffres;

Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il

l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique. Entre

autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était

absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de

douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,

même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne

franchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'irait seulement

pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse comme acquise,

en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas à la pression

des gaz développés par l'inflammation de seize cent mille livres de

poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il ne supporterait pas

une pareille température, il fondrait à sa sortie de la Columbiad et

retomberait en pluie bouillante sur le crâne des imprudents spectateurs.

Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son oeuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son

inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort

dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence un

aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce

déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile

n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il retomberait

évidemment sur la terre, et que la chute d'une pareille masse,

multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait singulièrement

quelque point du globe. Donc, en pareille circonstance, et sans porter

atteinte aux droits de citoyens libres, il était des cas où

l'intervention du gouvernement devenait nécessaire, et il ne fallait pas

engager la sûreté de tous pour le bon plaisir d'un seul.

On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine Nicholl.

Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte de ses

malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son aise, et

jusqu'à s'époumonner, puisque cela lui convenait. Il se faisait le

défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais on ne

l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au président du

Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la peine de rétorquer

les arguments de son rival.

Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même pas

payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son argent. Il

proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond une série de

paris conçus en ces termes et suivant une proportion croissante.

Il paria:

1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise

du Gun-Club ne seraient pas faits, ci 1,000 dollars

2º Que l'opération de la fonte d'un canon

de neuf cents pieds était impraticable et

ne réussirait pas, ci 2,000 --

3º Qu'il serait impossible de charger la

Columbiad, et que le pyroxyle prendrait

feu de lui-même sous la pression du

projectile, ci 3,000 --

4º Que la Columbiad éclaterait au premier

coup, ci 4,000 --

5º Que le boulet n'irait pas seulement

à six milles et retomberait quelques

secondes après avoir été lancé, ci 5,000 --

On le voit, c'était une somme importante que risquait le capitaine dans

son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille

dollars[49].

[49] Quatre-vingt-un mille trois cents francs.

Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un

laconisme superbe et conçu en ces termes:

«Baltimore, 18 octobre.

«Tenu.

«BARBICANE.»

CHAPITRE XI

FLORIDE ET TEXAS.

Cependant une question restait encore à décider: il fallait choisir un

endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de

l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé perpendiculairement

au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith; or la Lune ne monte

au zénith que dans les lieux situés entre 0° et 28° de latitude, en

d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°[50]. Il s'agissait donc

de déterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immense

Columbiad.

[50] La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;

l'ascension droite en est la longitude.

Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane

apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais, sans

lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé la

parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:

«Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une

véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de

faire un grand acte de patriotisme.»

Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur

voulait en venir.

«Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire de

son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer, c'est

celui de recéler dans ses flancs le formidable canon du Gun-Club. Or,

dans les circonstances actuelles...

--Brave Maston... dit le président.

--Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les

circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez

rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes

conditions...

--Si vous voulez bien... dit Barbicane.

--Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant J.-T.

Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera notre

glorieux projectile doit appartenir à l'Union.

--Sans doute! répondirent quelques membres.

--Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque au

sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il nous

faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe ce

vingt-huitième parallèle, c'est là un _casus belli_ légitime, et je

demande que l'on déclare la guerre au Mexique!

--Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.

--Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne d'entendre

dans cette enceinte!

--Mais écoutez donc!...

--Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette guerre

se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.

--Maston, dit Barbicane en faisant détoner son timbre avec fracas, je

vous retire la parole!»

Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent à

le contenir.

«Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être

tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût laissé

parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il est

parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car certaines

frontières des États-Unis s'étendent au-delà du vingt-huitième

parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toute la partie

méridionale du Texas et des Florides.»

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce ne fut pas sans regret que

J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la Columbiad

serait coulée soit dans le sol du Texas, soit dans celui de la Floride.

Mais cette décision devait créer une rivalité sans exemple entre les

villes de ces deux États.

[Illustration: Carte de la Floride (p. 64).]

Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,

traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu

près égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend

l'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississipi et de la

Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se

prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille

Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait donc

que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de ce

parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées par

l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités

importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les

Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en

faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

[Illustration: On fut obligé de garder les députés à vue (p. 67).]

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus

importantes. Corpus-Christi, dans le countie de Nueces, et toutes les

cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans le

Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans l'Hidalgo,

Santa-Rita, El Panda, Brownsville, dans le Caméron, formèrent une ligue

imposante contre les prétentions de la Floride.

Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens

arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le

président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent assiégés

jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de la Grèce se

disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États tout entiers

menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.

On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues de

la ville. A chaque rencontre quelque conflit était à craindre, qui

aurait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudence et

l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Les

démonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux

des divers États. Ce fut ainsi que le _New-York Herald_ et la _Tribune_

soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American Review_

prirent fait et cause pour les députés floridiens. Les membres du

Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés qu'il semblait

mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés pouvaient

plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes, mais

la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec

cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une

spécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,

plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride n'avait

rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de traiter les

autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de posséder le «vomito

negro» à l'état chronique. Et il avait raison.

«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New-York Herald_,

on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute

l'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne-vert pour la

construction des navires, un État qui renferme de la houille superbe et

des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de minerai

pur.»

A cela l'_American Review_ répondait que le sol de la Floride, sans être

aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et la

fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terre

argileuse.

«Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans un

pays, il faut arriver dans ce pays; or les communications avec la

Floride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de

Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les

flottes du monde entier.

--Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la

donnez belle avec votre baie Galveston située au-dessus du

vingt-neuvième parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,

ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et par

laquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?

--Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!

--Ensablés vous-même! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je suis

un pays de sauvages?

--Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!

--Eh bien! et vos Apaches, et vos Comanches, sont-ils donc civilisés!»

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride

essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le

_Times_ insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine,»

elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellement

américain!»

A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne le sommes-nous

pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas été incorporés

tous les deux à l'Union en 1845?

--Sans doute, répondit le _Times_, mais nous appartenons aux Américains

depuis 1820.

--Je le crois bien, répliqua la _Tribune_; après avoir été Espagnols ou

Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis pour

cinq millions de dollars!

--Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir? En

1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize

millions de dollars[51]?

[51] Quatre-vingt-deux millions de francs.

--C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un misérable

morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au Texas, qui, au

lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui a chassé les

Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république fédérative après

la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du San-Jacinto sur

les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est adjoint

volontairement aux États-Unis d'Amérique!

--Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.

Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position

devint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis dans

les rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à vue.

Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les

documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.

Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du sol,

de la facilité des communications, de la rapidité des transports, les

droits des deux États étaient véritablement égaux. Quant aux

personnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand

Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution

qu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.

«En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la Floride

et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se reproduiront

entre les villes de l'État favorisé. La rivalité descendra du genre à

l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout. Or le Texas possède onze

villes dans les conditions voulues, qui se disputeront l'honneur de

l'entreprise et nous créeront de nouveaux ennuis, tandis que la Floride

n'en a qu'une. Va donc pour la Floride et pour Tampa-Town!»

Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils

entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des provocations

nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats de Baltimore

n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent. On fit chauffer

un train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré mal gré, et ils

quittèrent la ville avec une rapidité de trente milles à l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un

dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île

resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas à

la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

«Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un laconisme

digne des temps antiques.

CHAPITRE XII

_URBI ET ORBI._

Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois

résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une

somme énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État même

n'aurait pu disposer des millions nécessaires.

Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût

américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de demander

à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois le droit

et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires de son

satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit de Baltimore au

monde entier, _urbi et orbi_.

Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il

s'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération était

purement désintéressée dans le sens littéral du mot, et n'offrait aucune

chance de bénéfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux

frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le

Pacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et

l'Océanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat

avec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de

Pétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie, de

Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Benarès, de

Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club; les

autres gardèrent une prudente expectative.

Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux autres

établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net; il nia

hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories du

capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes

promettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de

Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la

proposition Barbicane. C'était là de la belle et bonne jalousie

anglaise. Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là il

passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la

question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient être

appelées à souscrire un capital considérable.

Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste empreint

d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les hommes de

bonne volonté sur la Terre.» Ce document, traduit en toutes langues,

réussit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de l'Union

pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore-street; puis

on souscrivit dans les différents États des deux continents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Pétersbourg, chez Stieglitz et Cie;

A Paris, au Crédit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Cie;

A Berlin, chez Mendelsohn;

A Genève, chez Lombard, Odier et Cie;

A Constantinople, à la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Cie;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague, à la Banque privée;

A Buenos-Ayres, à la Banque Maua;

A Rio-de-Janeiro, même maison;

A Montevideo, même maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Cie;

A Mexico, chez Martin Daran et Cie;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Cie.

Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions

de dollars[52] étaient versés dans les différentes villes de l'Union.

Avec un pareil à-compte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.

[52] Vingt-et-un millions de francs (21,680,000).

Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique

que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable

empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité;

d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.

Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici

l'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,

après souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent

soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles[53]. Pour s'en

étonner, il faudrait méconnaître le goût scientifique des Russes et le

progrès qu'ils impriment aux études astronomiques, grâce à leurs

nombreux observatoires, dont le principal a coûté deux millions de

roubles.

[53] Un million quatre cent soixante-quinze mille francs.

La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune

servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de

vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.

Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils

payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une

somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A ce

prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas

financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de

deux cent seize mille florins[54], qui furent les bienvenus.

[54] Cinq cent vingt mille francs.

Cinquante-deux mille rixdales[55], tel fut l'appoint de la Suède et de

la Norwége. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il

eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à

Christiania en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une

autre, les Norwégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.

[55] Deux cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent vingt francs.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers[56],

témoigna de sa haute approbation pour l'entreprise. Ses différents

observatoires contribuèrent avec empressement pour une somme importante

et furent les plus ardents à encourager le président Barbicane.

[56] Neuf cent trente-sept mille cinq cents francs.

La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement

intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses

années et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de

donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante

piastres[57], et elle les donna avec une ardeur qui dénonçait,

cependant, une certaine pression du gouvernement de la Porte.

[57] Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.

La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un don

de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par habitant.

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 5 / 14 段