--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose de

quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents

pieds.»

Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins cette

proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club, fut

définitivement adoptée.

«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois?

--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un

affût? demanda le major.

--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

--Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet

engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et

enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à chaux,

de telle façon qu'il participe de toute la résistance du terrain

environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera soigneusement alésée

et calibrée, de manière à empêcher le vent[42] du boulet; ainsi, il n'y

aura aucune déperdition de gaz, et toute la force expansive de la poudre

sera employée à l'impulsion.

[42] C'est l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et

l'âme de la pièce.

--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

--Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient

ami.

--Et pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un

obusier ou un mortier?

--Un canon, répliqua Morgan.

--Un obusier, repartit le major.

--Un mortier,» s'écria J.-T. Maston.

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun préconisant

son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad

tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon, puisque

la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce sera un

obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin ce sera un mortier, puisqu'il

sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix degrés, et que, sans recul

possible, inébranlablement fixé au sol, il communiquera au projectile

toute la puissance d'impulsion accumulée dans ses flancs.

--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il

rayé?

--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale

énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des

canons rayés que des canons à âme lisse.

--C'est juste.

--Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

--Pas tout à fait encore, répliqua le président.

--Et pourquoi?

--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

--Décidons-le sans retard.

--J'allais vous le proposer.»

[Illustration: Vue idéale du canon de J.-T. Maston (p. 46).]

Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de sandwiches

suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une grande

ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur, indissoluble et

inoxydable à l'action corrosive des acides.

--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il

faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas

l'embarras du choix.

[Illustration: Le moine Schwartz inventant la poudre (p. 51).]

--Eh bien, alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la

Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent parties

de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a donné

des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait trop cher

et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il faut adopter

une matière excellente, mais à bas prix, telle que la fonte de fer.

N'est-ce pas votre avis, major?

--Parfaitement, répondit Elphiston.

--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que

le bronze, elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des

moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la

fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est

excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siége d'Atlanta,

des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt minutes en

vingt minutes, sans en avoir souffert.

--Cependant, la fonte est très-cassante, répondit Morgan.

--Oui, mais très-résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas, je

vous en réponds.

--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.

Maston.

--Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne

secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents

pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds

d'épaisseur.

--A l'instant,» répondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une

merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000 kil.)

--Et à deux cents la livre (--10 centimes), il coûtera?...

--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--13,608,000

francs).»

J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air

inquiet.

«Eh bien! Messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je vous

disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront pas!»

Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir

remis au lendemain soir sa troisième séance.

CHAPITRE IX

LA QUESTION DES POUDRES.

Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec

anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la longueur

du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre nécessaire

pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont l'homme a cependant

maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer son rôle dans des

proportions inaccoutumées.

On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut

inventée au quatorzième siècle, par le moine Schwartz, qui paya de sa

vie sa grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que

cette histoire doit être rangée parmi les légendes du moyen âge. La

poudre n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux

grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,

depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges

fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la poudre,

peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or c'est ce

qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la question soumise

au Comité.

Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (--900 grammes)[43];

il produit en s'enflammant quatre cents litres de gaz; ces gaz rendus

libres, et sous l'action d'une température portée à deux mille quatre

cents degrés, occupent l'espace de quatre mille litres. Donc le volume

de la poudre est aux volumes des gaz produits par sa déflagration comme

un est à quatre mille. Que l'on juge alors de l'effrayante poussée de

ces gaz lorsqu'ils sont comprimés dans un espace quatre mille fois trop

resserré.

[43] La livre américaine est de 453 gr.

Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le

lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major

Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par

des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de

vingt-quatre, dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en

termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize

livres de poudre seulement.

--Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

--Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie

que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents

livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de

poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces faits

ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même dans les

procès-verbaux du Comité d'artillerie.

--Parfaitement, répondit le général.

--Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces

chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids

du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un boulet

de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons ordinaires, on

emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du poids du

projectile, cette proportionnalité n'est pas constante. Calculez, et

vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu de trois cent

trente-trois livres de poudre, cette quantité a été réduite à cent

soixante livres seulement.

--Où voulez-vous en venir? demanda le président.

--Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.

Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera

suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

--Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses, répliqua

le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des quantités de

poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur. Seulement je tiens

à constater que, pendant la guerre, et pour les plus gros canons, le

poids de la poudre a été réduit, après expérience, au dixième du poids

du boulet.

--Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la quantité

de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il est bon de

s'entendre sur sa nature.

--Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa

déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.

--Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très-brisante et finit par

altérer l'âme des pièces.

--Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un long

service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons aucun

danger d'explosion, et il faut que la poudre s'enflamme instantanément,

afin que son effet mécanique soit complet.

--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à

mettre le feu sur divers points à la fois.

--Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manoeuvre plus

difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime ces

difficultés.

--Soit, répondit le général.

--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une

poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de

saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre

était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main, renfermait

dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène, déflagrait

instantanément, et, quoique très-brisante, ne détériorait pas

sensiblement les bouches à feu.

--Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à

hésiter, et que notre choix est tout fait.

--A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or,» répliqua le major en

riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son susceptible

ami.

Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il

laissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se

contenta-t-il simplement de dire:

«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?»

Les trois membres du Gun-Club s'entre-regardèrent un instant.

«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

--Cinq cent mille, répliqua le major.

--Huit cent mille livres,» s'écria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En

effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant

vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille

yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple

proposition faite par les trois collègues.

Il fut enfin rompu par le président Barbicane.

«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce

principe, que la résistance de notre canon construit dans les conditions

voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable J.-T. Maston

en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je proposerai de

doubler ses huit cent mille livres de poudre.

--Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa chaise.

--Tout autant.

--Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de

longueur.

--C'est évident, dit le major.

--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,

occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes[44] environ; or,

comme votre canon n'a qu'une contenance de cinquante-quatre mille pieds

cubes[45], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue

pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante

impulsion.»

[44] Un peu moins de 800 mèt. cubes.

[45] Deux mille mètres cubes.

Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda

Barbicane.

«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.

Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six

milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

--Mais alors comment faire? demanda le général.

--C'est très-simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,

tout en lui conservant cette puissance mécanique.

--Bon! mais par quel moyen?

--Je vais vous le dire,» répondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.

«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette masse

de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous connaissez

tous cette matière curieuse qui constitue les tissus élémentaires des

végétaux, et qu'on nomme cellulose.

--Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

--Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté parfaite

dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre chose que

le poil des graines du cotonnier. Or le coton, combiné avec de l'acide

azotique à froid, se transforme en une substance éminemment insoluble,

éminemment combustible, éminemment explosible. Il y a quelques années,

en 1832, un chimiste français, Braconnot, découvrit cette substance,

qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autre Français, Pelouze, en étudia

les diverses propriétés, et enfin, en 1846, Shonbein, professeur de

chimie à Bâle, la proposa comme poudre de guerre. Cette poudre, c'est le

coton azotique...

--Ou pyroxyle, répondit Elphiston.

--Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.

--Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette

découverte? s'écria J.-T. Maston poussé par un vif sentiment

d'amour-propre national.

--Pas un, malheureusement, répondit le major.

--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai

que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à l'étude

de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux agents de

la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous dans de l'éther

additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard, alors étudiant

en médecine à Boston.

--Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le

bruyant secrétaire du Gun-Club.

--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses

propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la

plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique

fumant[46], pendant quinze minutes, puis lavé à grande eau, puis séché,

et voilà tout.

[46] Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand

d'épaisses fumées blanchâtres.

--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

--De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse à

nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon; son

inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent

quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut l'enflammer sur

de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps de prendre feu.

--Parfait, répondit le major.

--Seulement il est plus coûteux.

--Qu'importe? fit J.-T. Maston.

--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois supérieure

à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si on y mêle les huit

dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance expansive est

encore augmentée dans une grande proportion.

--Sera-ce nécessaire? demanda le major.

--Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de seize

cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille livres

de fulmi-coton, et, comme on peut sans danger comprimer cinq cents

livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière n'occupera

qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De cette façon, le

boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir sous l'effort de

six milliards de litres de gaz, avant de prendre son vol vers l'astre

des nuits!»

A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta

dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il

l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.

Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses

audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de

résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des poudres.

Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

[Illustration: Le capitaine Nicholl (p. 58).]

«Un simple détail, une bagatelle,» disait J.-T. Maston.

NOTA.--Dans cette discussion, le président Barbicane revendique pour

l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,

n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude de

deux noms.

En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée

d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion

était connu depuis 1846. C'est à un Français, un esprit très

distingué, un savant tout à la fois peintre, poëte, philosophe,

helléniste et chimiste, M. Louis Menard, que revient l'honneur de

cette grande découverte.--J. V.

[Illustration: Nicholl publia nombre de lettres (p. 60).]

CHAPITRE X

UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS.

Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres

détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les

discussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande

expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les difficultés

mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train,» voilà ce qui le

passionnait au plus haut degré.

Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et leur

achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide d'émotions;

l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du moule, la

fonte de la Columbiad, son chargement très-périlleux, c'était là plus

qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique. Le projectile, une

fois lancé, échapperait aux regards en quelques dixièmes de secondes;

puis ce qu'il deviendrait, comment il se comporterait dans l'espace, de

quelle façon il atteindrait la Lune, c'est ce qu'un petit nombre de

privilégiés verraient seuls de leurs propres yeux. Ainsi donc, les

préparatifs de l'expérience, les détails précis de l'exécution en

constituaient alors le véritable intérêt.

Cependant l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout d'un

coup surexcité par un incident.

On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet

Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si

extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être

l'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,

protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence, à

chaque occasion, et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut plus

sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de tous

les autres.

Cependant il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait cette

inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et d'ancienne date,

enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait pris naissance.

Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.

Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement

entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme

Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur

Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait Philadelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre

fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;

celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se

laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans les

États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec un

acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant dans

une proportion constante. Les navires, armés de pièces formidables,

marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable carapace. Les

_Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les _Weckausen_[47]

lançaient des projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les

projectiles des autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient

pas qu'on leur fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la

guerre.

[47] Navires de la marine américaine.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un

grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et

l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un courant

d'idées essentiellement opposé.

Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait

une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer

des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous les

instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait dans les

rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable contre

laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de Nicholl,

comme un projectile qui le perçait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants

auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de

géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort

heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de

cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs amis

hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent

jamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on

ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste

appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la cuirasse

devait finir par céder au boulet. Néanmoins il y avait doute pour les

hommes compétents. Aux dernières expériences, les projectiles

cylindro-coniques de Barbicane vinrent se ficher comme des épingles sur

les plaques de Nicholl; ce jour-là, le forgeur de Philadelphie se crut

victorieux et n'eut plus assez de mépris pour son rival; mais quand

celui-ci substitua plus tard aux boulets coniques de simples obus de six

cents livres, le capitaine dut en rabattre. En effet ces projectiles,

quoique animés d'une vitesse médiocre[48], brisèrent, trouèrent, firent

voler en morceaux les plaques du meilleur métal.

[48] Le poids de la poudre employée n'était que 1/12e du poids de

l'obus.

Or les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir rester

au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl terminait une

nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était un chef-d'oeuvre dans son

genre; elle défiait tous les projectiles du monde. Le capitaine la fit

transporter au polygone de Washington, en provoquant le président du

Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix étant faite, ne voulut pas

tenter l'expérience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets

les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du

président, qui décidément ne voulait pas compromettre son dernier

succès.

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 4 / 14 段