craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire que, depuis
les observations faites au temps des Califes, son mouvement de
révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils en déduisaient
de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une accélération de mouvement
devait correspondre une diminution dans la distance des deux astres, et
que, ce double effet se prolongeant à l'infini, la Lune finirait un jour
par tomber sur la Terre. Cependant, ils durent se rassurer et cesser de
craindre pour les générations futures, quand on leur apprit que, suivant
les calculs de Laplace, un illustre mathématicien français, cette
accélération de mouvement se renferme dans des limites fort restreintes,
et qu'une diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder.
Ainsi donc, l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans
les siècles à venir.
Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants; ceux-là
ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas, et à propos
de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son disque comme un
miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des divers points de la
terre et se communiquer ses pensées. Les autres prétendaient que sur
mille nouvelles Lunes observées, neuf cent cinquante avaient amené des
changements notables, tels que cataclysmes, révolutions, tremblements de
terre, déluge, etc.; ils croyaient donc à l'influence mystérieuse de
l'astre des nuits sur les destinées humaines; ils le regardaient comme
le «véritable contre-poids» de l'existence; ils pensaient que chaque
Sélénite était rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien
sympathique; avec le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital
lui est entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les
garçons naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant
le dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune, dépouillée
de son influence, perdit dans l'esprit de certains courtisans de tous
les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés, l'immense majorité se
prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils n'eurent plus d'autre
ambition que de prendre possession de ce nouveau continent des airs et
d'arborer à son plus haut sommet le pavillon étoilé des États-Unis
d'Amérique.
CHAPITRE VII
L'HYMNE DU BOULET.
L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il s'agissait
désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que les difficultés
pratiques eussent paru insurmontables en tout autre pays que l'Amérique.
Ici ce ne fut qu'un jeu.
Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très-savants sur ces matières,
Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le général Morgan,
le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T. Maston, auquel furent
confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.
Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre membres
du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches et de
théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à son
crochet de fer, et la séance commença.
Barbicane prit la parole:
«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence, qui
traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés dans
l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.
--Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une voix
émue.
--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...
--En effet, répondit le général Morgan.
--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé que
la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.
--Je demande la parole,» s'écria J.-T. Maston.
La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.
«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres! Ce
boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager, notre
ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à un
point de vue purement moral.»
Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.
«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai de
côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle se
résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!
--Très-bien! dit le major Elphiston.
--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce criterium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errants dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des satellites,
la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la vitesse du boulet,
cent fois supérieure à la vitesse des trains et des chevaux les plus
rapides!»
J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques en
chantant cet hymne sacré du boulet.
«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre[37]; s'il court huit cent
mille fois moins vite que l'électricité, six cent quarante mille fois
moins vite que la lumière, soixante-seize fois moins vite que la Terre
dans son mouvement de translation autour du Soleil, cependant, à sa
sortie du canon, il dépasse la rapidité du son[38], il fait deux cents
toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes, quatorze milles
à la minute (--6 lieues), huit cent quarante milles à l'heure (--360
lieues), vingt mille cent milles par jour (--8,640 lieues), c'est-à-dire
la vitesse des points de l'équateur dans le mouvement de rotation du
globe, sept millions trois cent trente-six mille cinq cents milles par
an (--3,155,760 lieues). Il mettrait donc onze jours à se rendre à la
Lune, douze ans à parvenir au Soleil, trois cent soixante ans à
atteindre Neptune aux limites du monde solaire. Voilà ce que ferait ce
modeste boulet, l'ouvrage de nos mains! Que sera-ce donc quand,
vingtuplant cette vitesse, nous le lancerons avec une rapidité de sept
milles à la seconde! Ah! boulet superbe! splendide projectile! j'aime à
penser que tu seras reçu là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur
terrestre!»
[37] C'est-à-dire pesant vingt-quatre livres.
[38] Ainsi, quand on a entendu la détonation de la bouche à feu, on
ne peut plus être frappé par le boulet.
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T. Maston,
tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses collègues.
«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.
--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.
--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce moment,
examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan pourra nous
édifier à cet égard.
--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la guerre,
j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai donc que les
canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille cinq cents
toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale de cinq cents
yards à la seconde.
--Bien. Et la Columbiad[39] Rodman? demanda le président.
[39] Les Américains donnaient le nom de Columbiad à ces énormes engins
de destruction.
--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New-York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.
--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de l'est
son redoutable crochet.
--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la vitesse
maximum atteinte jusqu'ici?
--Oui, répondit Morgan.
--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier n'eût
pas éclaté....
--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste bienveillant.
Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit cents yards. Il
faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une autre séance la
discussion des moyens destinés à produire cette vitesse, j'appellerai
votre attention, mes chers collègues, sur les dimensions qu'il convient
de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il ne s'agit plus ici de
projectiles pesant au plus une demi-tonne!
--Pourquoi pas? demanda le major.
--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être assez
gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en existe
toutefois.
--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.
--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.
--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne plus
s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours jusqu'au
moment où il atteindra le but.
--Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la proposition.
--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou notre
expérience ne produira aucun résultat.
--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?
--Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments d'optique
ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes on est déjà
parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et à ramener la
Lune à quarante milles environ (--16 lieues). Or, à cette distance, les
objets ayant soixante pieds de côté sont parfaitement visibles. Si l'on
n'a pas poussé plus loin la puissance de pénétration des télescopes,
c'est que cette puissance ne s'exerce qu'au détriment de leur clarté, et
la Lune, qui n'est qu'un miroir réfléchissant, n'envoie pas une lumière
assez intense pour qu'on puisse porter les grossissements au-delà de
cette limite.
--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous à
votre projectile un diamètre de soixante pieds?
--Non pas!
--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?
--Parfaitement.
--Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.
--Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la Lune,
n'aurai-je pas rendu cette lumière plus intense?
--Évidemment.
--Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.
--Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?
[Illustration: La Columbiad Rodmar (p. 38).]
--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et pour être visibles, les objets n'auront plus
besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.
--Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf pieds
de diamètre?
--Précisément.
--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel que...
--Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que dès le moyen âge on obtenait
des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants que les
nôtres.
[Illustration: Le canon de l'île de Malte (p. 42).]
--Par exemple! répliqua Morgan.
--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.
--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition. Ainsi, au siége de Constantinople par Mahomet
II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient dix-neuf cents
livres, et qui devaient être d'une belle taille.
--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros chiffre!
--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort Saint-Elme
lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents livres.
--Pas possible!
--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.
--Très-bien! dit J.-T. Maston.
--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont plutôt perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos
efforts de ce côté, nous devons arriver, avec le progrès de la science,
à décupler le poids des boulets de Mahomet II et des chevaliers de
Malte.
--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?
--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.
--Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain, c'est
bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.
--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte suffira.
--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur du
boulet est proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant
neuf pieds de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!
--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.
--Creux! ce sera donc un obus?
--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!
--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres, poids
évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver une
certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un poids de
cinq mille livres.
--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.
--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au moins.
--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il ne
s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira donc
de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression des
gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit avoir
un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres? Notre
habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance tenante.
--Rien n'est plus facile,» répliqua l'honorable secrétaire du Comité.
Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous sa plume des [Grec: p] et des _x_ élevés à la
deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:
«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.
--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.
--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.
--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez embarrassé.
--Employer un autre métal que la fonte.
--Du cuivre? dit Morgan.
--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous proposer.
--Quoi donc? dit le major.
--De l'aluminium, répondit Barbicane.
--De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.
--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henry Sainte-Claire-Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir l'aluminium
en masse compacte. Or ce précieux métal a la blancheur de l'argent,
l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la fusibilité du cuivre et
la légèreté du verre; il se travaille facilement, il est extrêmement
répandu dans la nature, puisque l'alumine forme la base de la plupart
des roches, il est trois fois plus léger que le fer, et il semble avoir
été créé tout exprès pour nous fournir la matière de notre projectile!
--Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très-bruyant dans ses moments d'enthousiasme.
--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de revient
de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?
--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (--environ 1,500 francs); puis elle est tombée à
vingt-sept dollars (--150 fr.), et aujourd'hui enfin, elle vaut neuf
dollars (--48 fr. 75 c.).
--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!
--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.
--Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.
--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet de
cent huit pouces de diamètre et de douze pouces[40] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à dix-neuf
mille deux cent cinquante livres.
[40] Trente centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.
--Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
--Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...
--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--928,437 fr.
50 c.), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes amis,
l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en réponds.
--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.
--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium! demanda le président.
--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.
--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera dans
le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur lui-même, si
cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.»
Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort à la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre!»
CHAPITRE VIII
HISTOIRE DU CANON.
Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet au
dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un boulet,
pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se demandait
quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale suffisante à
une pareille masse. Le procès-verbal de la seconde séance du Comité
devait répondre victorieusement à ces questions.
Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan de
thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et cette fois, sans
préambule.
«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de l'engin
à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition et de son
poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des dimensions
gigantesques; mais, si grandes que soient les difficultés, notre génie
industriel en aura facilement raison. Veuillez donc m'écouter, et ne
m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne les crains pas!»
Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.
«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous a
conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un obus
de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille livres.
--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air sera peu
importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(--16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards, le
projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire à
la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera en
raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds[41] dans la première
seconde, et si ce même corps était transporté à deux cent cinquante-sept
mille cinq cent quarante-deux milles, autrement dit, à la distance où se
trouve la Lune, sa chute serait réduite à une demi-ligne environ dans la
première seconde. C'est presque l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre
progressivement cette action de la pesanteur. Comment y
parviendrons-nous? Par la force d'impulsion.
[41] Soit 4 mèt. 90 centimèt. dans la première seconde; à la distance
où se trouve la Lune, la chute ne serait plus que de 1 millim. 1/3,
ou 590 millièmes de ligne.
--Voilà la difficulté, répondit le major.
--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi dire
infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manoeuvré.
--Tout ceci est évident, répondit le général.
--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous allons
donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons forcés
d'adopter.
--Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande un
canon long d'un demi-mille au moins!
--Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.
--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.
--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.
--Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.
--Parce que vous allez trop loin!
--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller trop
loin!»
La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.
«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.
--Parfaitement, dit le major.
--Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.
--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.
--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant trente mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.
--C'est ridicule, repartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!