«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui

avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq secondes,

devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois ce nombre,

soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt secondes,

espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la durée du

parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir compte de la

déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de rotation de la

terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après avoir dévié

d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui, comptés sur

l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit ajouter ces onze

degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà mentionné, soit

soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc, au moment du tir,

le rayon visuel mené à la Lune fera avec la verticale du lieu un angle

de soixante-quatre degrés.

«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de

Cambridge par les membres du Gun-Club.

«En résumé:

«1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de

latitude nord ou sud.

«2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

«3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze

mille yards par seconde.

«4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze

heures, moins treize minutes et vingt secondes.

«5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4 décembre

à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les travaux

nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer au moment

déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4 décembre, ils ne

retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de périgée et de zénith

que dix-huit ans et onze jours après.

«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur

disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par

la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

«Pour le bureau:

J.-M. BELFAST,

«Directeur de l'Observatoire de Cambridge.»

[25] Il y a dans le texte le mot _expedient_, qui est absolument

intraduisible en français.

[26] Le zénith est le point du ciel situé verticalement au-dessus

de la tête d'un observateur.

[27] Il n'y a en effet que les régions du globe comprises entre

l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans lesquelles la

culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e degré, la

Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance vers les

pôles.

[Illustration: L'Observatoire de Cambridge (p. 20).]

CHAPITRE V

LE ROMAN DE LA LUNE.

Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce

centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades

d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu à

peu avec les siècles, un changement se produisit; une loi d'attraction

se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants jusqu'alors; ces

atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs affinités, se firent

molécules et formèrent ces amas nébuleux dont sont parsemées les

profondeurs du ciel.

[Illustration: Les mouvements de translation de la Lune (p. 27).]

Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de

leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à

tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,

suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume

diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,

et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,

centre de l'amas nébuleux.

En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres

molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser à

sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et

graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La nébuleuse,

dont les astronomes comptent près de cinq mille actuellement, était

formée.

Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont nommée

la Voie lactée[28], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles, dont

chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

[28] Du mot grec [Grec: galaktos], qui signifie lait.

Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit

millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants[29], une

étoile de quatrième ordre, celle qui s'appelle orgueilleusement le

Soleil, tous les phénomènes auxquels est due la formation de l'univers

se seraient successivement accomplis à ses yeux.

[29] Le diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois

celui du Soleil, soit 4,300,000 lieues.

En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules

mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail

de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se fût

accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé où la

force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui tend à

repousser les molécules vers le centre.

Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de

l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,

s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se briser

subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs anneaux

concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces anneaux de

matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de la masse

centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités secondaires,

c'est-à-dire en planètes.

Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces

planètes, il les aurait vu se comporter exactement comme le Soleil et

donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de ces

astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à

l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à

l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la

planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des

transformations subies par les corps célestes depuis les premiers jours

du monde.

Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et

cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à

la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il

paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car sa

grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui

gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux premiers

temps de la création. Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au

plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus

et Neptune. De plus, entre Mars et Jupiter circulent régulièrement

d'autres corps moins considérables, peut-être les débris errants d'un

astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le télescope a

reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour[30].

[30] Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on

puisse en faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant

au pas gymnastique.

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique

par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur tour

des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune

trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins importants du

monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le génie audacieux

des Américains prétendait conquérir.

L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle rapidement

renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé avec le Soleil

l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil est fatigant au

regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses contemplateurs à

baisser les yeux.

La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment

voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'oeil, peu ambitieuse,

et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux

Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont compris

la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la Terre, et

ils ont réglé leurs mois sur sa révolution[31].

[31] Vingt-neuf jours et demi environ.

Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste

déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis, les Phéniciens la nommaient

Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone

et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites

mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende

mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune avant

son apparition sur la Terre, et le poëte Agésianax, cité par Plutarque,

célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et cette bouche

aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable Séléné.

Mais si les anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en un

mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique, les

plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en sélénographie.

Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent

certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si les

Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la Lune

n'existait pas encore, si Simplicius la crut immobile et attachée à la

voûte de cristal, si Tatius la regarda comme un fragment détaché du

disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit un miroir

poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si d'autres

enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la Terre, ou

un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur lui-même, quelques

savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut d'instruments

d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui régissent l'astre des

nuits.

Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune

était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable

explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une

lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son

mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de

révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente

toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère

chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents

du satellite de la Terre.

Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent

aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au deuxième siècle, l'Arabe

Aboul-Wéfa, au dixième, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les

inégalités que subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite

sous l'action du Soleil. Puis Copernic[32], au quinzième siècle, et

Tycho Brahé, au seizième, exposèrent complétement le système du monde et

le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps célestes.

[32] Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie moderne_, un livre admirable

de M. J. Bertrand, de l'Institut.

A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de sa

constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que Galilée

expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines phases par

l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur moyenne de

quatre mille cinq cents toises.

Après lui, Hévelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes

altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli les

reporta à sept mille.

Herschell, à la fin du dix-huitième siècle, armé d'un puissant

télescope, réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna

dix-neuf cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la

moyenne des différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais

Herschell se trompait encore, et il fallut les observations de

Shroeter, Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman,

Gruithuysen, et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler,

pour résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants,

l'élévation des montagnes de la Lune est parfaitement connue

aujourd'hui. MM. Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq

hauteurs, dont six sont au-dessus de deux mille six cents toises, et

vingt-deux au-dessus de deux mille quatre cents[33]. Leur plus haut

sommet domine de trois mille huit cent et une toises la surface du

disque lunaire.

[33] La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer est de 4,813 mètres.

En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre

apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement volcanique

s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction dans les

rayons des planètes occultées par elle on conclut que l'atmosphère

devait presque absolument lui manquer. Cette absence d'air entraînait

l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les Sélénites, pour

vivre dans ces conditions, devaient avoir une organisation spéciale et

différer singulièrement des habitants de la Terre.

Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus perfectionnés

fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un point de sa face

inexploré, et cependant son diamètre mesure deux mille cent cinquante

milles[34], sa surface est la treizième partie de la surface du

globe[35], son volume la quarante-neuvième partie du volume du sphéroïde

terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper à l'oeil des

astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin encore leurs

prodigieuses observations.

[34] Huit cent soixante-neuf lieues, c'est-à-dire un peu plus du quart

du rayon terrestre.

[35] Trente-huit millions de kilomètres carrés.

Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque

apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et pendant

les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus grande

précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la nature de

ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés entre des

bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des cratères;

ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles et une

largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent des

rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer ainsi.

Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits desséchés

d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une manière

complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un jour ou

l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de reconnaître

cette série de remparts parallèles découverts à la surface de la Lune

par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les considéra comme un

système de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites. Ces deux

points, encore obscurs, et bien d'autres sans doute, ne pouvaient être

définitivement réglés qu'après une communication directe avec la Lune.

Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre à

cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible que

celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable sur les

thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière cendrée,

il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil renvoyés de

la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque lunaire, lorsque

celui-ci se présente sous la forme d'un croissant dans ses première et

dernière phases.

Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la

Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de

vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

CHAPITRE VI

CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST PLUS PERMIS DE

CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS.

La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à

l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des

nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune

apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût

encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la

lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les

«étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les

vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un rôle;

ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des premiers

âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils eussent cité

de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de sélénomanie.

De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement les

questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de

l'Observatoire de Cambridge fut publiée par eux, commentée et approuvée

sans réserve.

Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees, d'ignorer

un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus bornée des

vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses erreurs à son

endroit. La science leur arrivait sous toutes les formes; elle les

pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible d'être un âne... en

astronomie.

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la

distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la circonstance

pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la mesure de la

parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les étonner, on leur

disait que c'était l'angle formé par deux lignes droites menées de

chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune. Doutaient-ils de la

perfection de cette méthode, on leur prouvait immédiatement que,

non-seulement cette distance moyenne était bien de deux cent

trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles (--94,330 lieues),

mais encore que les astronomes ne se trompaient pas de soixante-dix

milles (--30 lieues).

A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,

les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux

mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second

dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux dans

un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers[36].

[36] C'est la durée de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps

que la Lune met à revenir à une même étoile.

Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la

surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une nuit

par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent cinquante-quatre

heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la face tournée vers

le globe terrestre est éclairée par lui avec une intensité égale à la

lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face, toujours invisible,

elle a naturellement trois cent cinquante-quatre heures d'une nuit

absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté qui tombe des

étoiles.» Ce phénomène est uniquement dû à cette particularité que les

mouvements de rotation et de révolution s'accomplissent dans un temps

rigoureusement égal, phénomène commun, suivant Cassini et Herschell, aux

satellites de Jupiter, et très-probablement à tous les autres

satellites.

Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient pas

tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face à la

Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de temps, elle

faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:--«Allez dans votre

salle à manger, et tournez autour de la table de manière à toujours en

regarder le centre; quand votre promenade circulaire sera achevée, vous

aurez fait un tour sur vous-même, puisque votre oeil aura parcouru

successivement tous les points de la salle. Eh bien! la salle, c'est le

Ciel, la table, c'est la Terre, et la Lune, c'est vous!»--Et ils s'en

allaient enchantés de la comparaison.

[Illustration: Vue de la Lune (p. 29).]

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;

cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un certain

balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé «libration,»

elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son disque, soit les

cinquante-sept centièmes environ.

[Illustration: Barbicane prit la parole (p. 36).]

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de

l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune, ils

s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de la

Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les instruire.

Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité d'étoiles,

peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la Lune se promène

en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la Terre; que c'est

dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses différentes phases;

que la Lune est pleine, quand elle est en opposition avec le Soleil,

c'est-à-dire lorsque les trois astres sont sur la même ligne, la Terre

étant au milieu; que la Lune est nouvelle quand elle est en conjonction

avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve entre la Terre et

lui; enfin que la Lune est dans son premier ou dans son dernier

quartier, quand elle fait avec le Soleil et la Terre un angle droit dont

elle occupe le sommet.

Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence, que

les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de conjonction ou

d'opposition, et ils raisonnaient bien. En conjonction, la Lune peut

éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition, c'est la Terre qui peut

l'éclipser à son tour, et si ces éclipses n'arrivent pas deux fois par

lunaison, c'est parce que le plan suivant lequel se meut la Lune est

incliné sur l'écliptique, autrement dit, sur le plan suivant lequel se

meut la Terre.

Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de

l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à cet

égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude du lieu

où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour lesquelles la Lune

passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer directement au-dessus de la

tête de ses contemplateurs, sont nécessairement comprises entre les

vingt-huitièmes parallèles et l'équateur. De là cette recommandation

importante de tenter l'expérience sur un point quelconque de cette partie

du globe, afin que le projectile pût être lancé perpendiculairement et

échapper ainsi plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une

condition essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne

laissait pas de préoccuper vivement l'opinion publique.

Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la

Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux

ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,

non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des

foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes

aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle prouve

rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était bien entendu

que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de la Terre, et

plus rapprochée dans son périgée.

Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que personne

ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se

vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes

illusoires, furent moins faciles à déraciner.

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune était

une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée autour

du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue dans son

cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient expliquer

ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont ils se

prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait observer

que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que peu ou pas,

ils restaient fort empêchés de répondre.

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 2 / 14 段