Pour un lecteur attentif, il ressortira aisément de la lecture des
récits de ce recueil une impression, sinon très nette du moins très
exacte, de la mentalité des indigènes. Et l'impression ainsi obtenue
sera de beaucoup plus instructive que celle que pourraient donner toutes
les définitions imaginables.
1°_Sentiments affectifs_.--Prenons d'abord parmi les sentiments
affectifs l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement celui
des frères et soeurs entre eux. Nous trouverons moins d'exemples d'amour
paternel que d'amour filial, en ce qui concerne le père du moins. Il est
même plusieurs contes qui paraissent en contradiction avec la notion des
devoirs de dévouement des parents envers leurs enfants chez les peuples
de race blanche. Dans le conte peuhl de La Mauresque, dans celui
(gourmantié), de Diadiâri et Maripoua, dont le premier est une réplique
partielle, dans le conte du Fils adoptif du guinnârou, les parents
refusent de sacrifier leur vie pour ressusciter leur fils mort[115]. De
même, le père de Hammadi Bitâra (conte de Fatouma Siguinné) sacrifie
bien légèrement son fils à de faibles soupçons. De même encore le
kuohi[116] dans «Le joli fils de roi».
[Note 115: C'est le thème d'Alkestis d'Euripide où la femme se dévoue
à la place du père et mère de son mari pour sauver la vie à celui-ci.]
[Note 116: Roi, en haoussa.]
Cependant on peut opposer à ces exemples l'amour, allant jusqu'à la plus
extrême faiblesse, d'Amady NGoné pour son fils[117] indigne Biroum Amady;
les parents sacrifiant leurs biens puis leur vie pour sauver leur fille
(L'implacable créancier); la mère de la jeune mariée vengeant sa fille
que le père n'a pas le courage de venger. (Une leçon de courage). En
général, la mère manifeste une affection plus profonde que le père pour
ses enfants, ce que l'on constatera chez les mères de toute race (V. le
conte du prince qui ne veut pas d'une femme niassée.--La lionne et le
chasseur--Mamady le chasseur--La lionne et l'hyène).
[Note 117: V. Bérenger-Féraud, _op. cit._ Amady NGoné et son fils.]
Il semble résulter de certains contes; L'hyène, le lièvre et
l'hippopotame--Goumbli-Goumbli-Niam, que les parents ont, comme la mère
du Petit Poucet, une préférence pour le dernier-né.
L'exemple de fils ingrats envers leurs parents ne se rencontre que dans
le conte de Bérenger-Féraud déjà cité. Les noirs n'ont guère hérité
de l'irrespect de leur ancêtre Cham pour son père Noé. La voix du
sang--cette voix du sang dont le mélodrame a tant abusé--parle
éloquemment au coeur des jeunes noirs, si l'on en croit le conte
intitulé «L'épreuve de la paternité», où les fils adultérins, bien
qu'ignorant leur origine réelle, font franchir délibérément à leurs
chevaux le corps du mari de leur mère, alors que les véritables fils se
refusent à cette épreuve, malgré tous leurs efforts pour obéir à l'ordre
formel de leur père.
Les contes d'orphelines et de marâtres témoignent aussi du profond amour
filial des noirs. Voir encore le dévouement de la fille du massa se
sacrifiant, dans le conte ainsi intitulé, pour garder le pouvoir à son
père.
Cet amour des enfants est susceptible de s'atténuer sous l'influence
de certaines considérations. Aussi NDar ne pardonne pas à sa mère de
l'avoir abandonné et S.-G. Diêgui condamne le frère de son père à la
mendicité après l'avoir réduit à la déchéance. Le lionceau (Le lionceau
et l'enfant) tue sa mère pour venger celle de son camarade que la lionne
a dévorée. Diéliman aussi tue sa mère pour sauver sa femme (La sorcière
punie). Deux contes (Quels bons camarades! et Les deux intimes) nous
montrent des fils aidant leurs camarades à tromper leur père et cela
(dans le conte: Quels bons camarades!) avec leur propre mère.
Dans ces derniers contes, la puissance de l'amitié chez les noirs est
fortement mise en relief. On pourrait dire que cette parenté d'élection
qu'est l'amitié crée souvent des liens beaucoup plus solides que la
parenté de sang.--Le titre de frère, donné à un camarade, caractérise
l'amitié à son plus haut degré. Cela ne signifie pas cependant qu'entre
frères il y ait une affection bien résistante. Le frère est représenté
jaloux de son frère (Le joli fils du roi.--Les perfides conseillers).
Souvent la soeur aînée abdique d'un coeur léger son rôle de protectrice
d'un frère plus jeune (V. La revanche de l'orphelin).--Par contre, je
citerai un conte dans lequel un frère montre un dévouement très grand à
son cadet (V. L'ancêtre des griots).
Je ne déduirai pas de deux contes où les frères entretiennent des
relations avec leurs soeurs que l'inceste soit chose courante parmi les
noirs. Ce serait généraliser hâtivement (V. Bénipo et ses soeurs et
l'Origine des pagnes). (En France le conte de Peau d'Âne nous représente
bien un roi désireux d'épouser sa fille). Ce n'est pas qu'il n'existe
des allégations en ce sens, mais affirmer n'est pas prouver.
De marâtre à enfants d'un premier lit il ne saurait y avoir d'affection.
De très nombreux contes en témoignent et notamment ceux ci-après: Sambo
et Dioummi--Le sounkala de Marama. Je n'en vois qu'un seul où une
marâtre ait le beau rôle. C'est celui de La marâtre punie.
Le beau-père est, au contraire, généralement présenté sous le jour le
plus favorable. Il montre autant de tendresse pour l'enfant du premier
lit que pour ceux qu'il a eus de sa propre femme; souvent il n'est payé
que d'ingratitude par son fils adoptif (V. Guéhuel et damel et le conte
de B.-F. Kothi Barma).
Continuant cet examen rapide des sentiments familiaux des noirs, nous
en venons à l'amour conjugal. Ici l'amour en général a des droits plus
sérieux au qualificatif de désir qu'à l'épithète de platonique. Il y a
pourtant dans la littérature indigène des histoires d'amour purement
spirituel (V. en ce sens: Les inséparables,--La Mauresque,--Diadiâri et
Maripoua [1ère partie],--Amadou Sêfa Niânyi[118]). On rapporte même des
exemples de fidélité excessive: les amants fidèles, la femme d'Ibrahima
(Ibrahima et les hafritt) qui attend son mari neuf ans mais finit tout
de même par se remarier.
[Note 118: Voir également B-F., Ballade de Diudi.]
En revanche, les histoires de maris trompés sont innombrables. Le noir
les prend gauloisement et considère que la jalousie est une maladie
quelque peu ridicule puisqu'elle s'obstine à empêcher l'inévitable.
Peut-être se console-t-il tout simplement, en raillant le voisin, d'une
infortune à laquelle lui aussi n'échappera pas.
Il sait que toute précaution restera vaine (La précaution inutile), que
jamais homme ne sera assez malin pour obliger sa femme à la fidélité, si
roublard soit-il d'autre part; (V. L'hyène commissionnaire). Aussi la
jalousie tragique semble-t-elle assez rare, si l'on en croit les contes,
car je n'en vois qu'un seul où le désir exaspéré amène une tragédie
domestique (V. B.-F., Le beau-frère coupable). Encore, dans ce conte,
est-ce le beau-frère qui tue parce qu'il ne peut amener sa belle-soeur à
céder à ses instances.
En général la femme inspire aux noirs aussi peu d'estime qu'elle leur
fait, par contre, éprouver de désirs violents. Ils la tiennent pour
bavarde et incapable de stabilité dans ses affections. Lui confie-t-on
un secret, elle s'empresse de le trahir par étourderie ou par
malignité (Guéhuel et damel--Le koutôrou porte-veine--Le riche et son
fils--Malick-Sy)[119]. Dans le conte de Diadiâri et Maripoua, celle-ci,
qui avait offert sa vie en sacrifice pour sauver Diadiâri, le trahit
ensuite pour un amant qu'elle croit plus riche et tend à ce dernier
l'arme qui doit tuer son mari. De même, Ashia trompe Amadou Sêfa, qui
l'a sauvée du serpent, avec un amant qu'elle juge cependant inférieur
à son mari, comme elle le lui exprime sans équivoque dans le cours du
récit.
[Note 119: Lanrezac (_op. cit._).]
De même, la femme cherche toujours à desservir ses co-épouses et même
à les faire périr si cela lui est possible (v. La femme-biche.--La
gourde.--Les trois femmes du sartyi.--L'hermaphrodite.--Takisé.--Les
deux sinamousso.--Jalousie de co-épouse.--L'implacable créancier, etc.,
etc.). Après la mort de celle-ci, c'est sur les enfants de la co-épouse
qu'elle se venge (v. les contes de marâtre cités plus haut).
De ce qui précède on peut conclure--ce que confirment les faits--que le
noir possède, fortement accentué, le sentiment de la famille. Il aime sa
mère et honore son père mais est moins fortement attaché à ses frère
et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisément
s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien.
Quant aux questions d'intérêt c'est une cause de zizanie peu importante,
étant donnée la constitution patriarcale de la famille indigène, où la
qualité de chef est toujours déterminée par des règles précises.
Au point de vue désir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche
de la bestialité que le civilisé mais il n'y a qu'une différence
d'épaisseur dans le vernis. D'après les contes, ce désir se manifeste
avec violence chez le noir. Bilâli inspire un appétit si violent aux
filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent à mort leurs
parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront
docilement [120]. De son côté lui et son compagnon acceptent volontiers
la mort en échange de la possession de femmes qu'ils désirent (v.
Bilâli--L'homme au piti, etc.).
[Note 120: Voir aussi le désir de la femme de Kélimabé (D.-Y) pour son
beau-frère et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci à la fille d'un
chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.]
Il est rare qu'une considération quelconque combatte l'effet de ce
désir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par
exception, le conflit du devoir et du désir et même le triomphe du
devoir.
A côté du désir sexuel, il y a place pour l'amour véritable, né d'une
émotion esthétique en présence de la beauté soit physique soit morale.
La ligne de démarcation est malaisée parfois à tracer. Il semble
pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et
Kounandi, dans Lansêni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sêfa Niànyi.
Chez Amadou Sêfa, il triomphe de l'infidélité d'Ashia et celle-ci reste
pour lui une sorte de joyau qu'il enchâsse dans le précieux écrin d'une
chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres désirs, il envoie à la mort
sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beauté lui
tient lieu de toute autre vertu.
Sur la conception indigène de la beauté physique, les contes renferment
peu de détails. On parle des pieds petits de S.-G. Diègui, mais sans
commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur,
sur mon invitation, a décrit les perfections d'une femme telle qu'elle
devrait être à son sens pour être tenue pour jolie[121]. Il est délicat
d'insister en pareille matière. Le conteur, pour flatter l'Européen,
prendrait comme type de la beauté pure les traits de la race blanche.
[Note 121: Voir également Le mariage de Niandou.]
Ce ne serait donc que sous les plus expresses réserves que j'accepterais
les indications du Dr Barot, ainsi formulées dans sa brochure «L'Ame
soudanaise»:
«_Il m'est arrivé personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez
nous ils préfèrent les hommes grands à nez droit, portant la barbe,
noire de préférence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se
moquent de nos pieds rétrécis déformés par les chaussures; les yeux
bleus leur plaisent davantage[122].
[Note 122: Je ne serais pas surpris que ces éloges correspondent au
signalement de l'interrogateur.]
«Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux
dont les traits_ _du visage et la couleur de la peau se rapprochent le
plus de la race blanche_».
Une seule certitude ressort, à ce point de vue, des contes que je
connais, c'est que la marque cicatricielle, la balafre faciale, en quoi
nous avons tendance à voir un ornement, ne présente pas d'attrait pour
les noirs qui la considéreraient au contraire comme disgracieuse, s'il
faut en juger par les contes, très nombreux et d'origines très diverses,
où jeunes filles et jeunes gens recherchent, pour l'épouser, un jeune
homme ou une jeune fille qui ne soit pas défiguré par des marques de
cette nature (v. La femme de l'ogre,--Le boa marié,--L'anguille et
l'homme au canari,--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée).
_Amitié_.--Le noir apporte à l'amitié une ardeur excessive et rendrait
aisément des points à Oreste et Pylade, à Nysus et Euryale. Cette amitié
va jusqu'à des extrémités qui peuvent nous choquer, à moins qu'elles ne
nous paraissent héroïques... d'un héroïsme que nous ne serions pourtant
guère tentés d'imiter. Le cas de ces fils sacrifiant l'honneur de leur
père à la passion de leur intime ami (Quels bons camarades! Les deux
intimes), du lionceau tuant sa mère pour venger celle de son ami, de
Bassirou oubliant qu'Ismaïla a tué le fils d'un ami par rage de voir la
mère de celui-ci résister à sa convoitise (Bassirou et Ismaïla), de ce
peuhl qui, pour sauver son ami mourant de désir, lui cède sa propre
femme[123], tout cela montre que la fraternité d'élection inspire des
sentiments aussi forts pour le moins que la fraternité du sang.
Il est bon de noter en passant que l'histoire de Mafal, dans
Bérenger-Féraud, témoigne d'un certain scepticisme quant au dévouement
des amis dans l'adversité[124]. On se rappellera aussi le dicton de Kothi
Barma dans le conte de Bérenger-Féraud. «On a parfois un ami, on n'en a
jamais plusieurs» (cf. le conte de L'hyène et l'homme son compère).
[Note 123: Cf. les contes de B.-F., Les deux amis peuhl, et celui de
la coquette où se trouve un trait de l'histoire de Damon et Pythias (Les
deux amis brouillés par une maîtresse).]
[Note 124: Noter la ressemblance de cette histoire avec Timon le
Misanthrope.]
2º _Idées religieuses.--Sociabilité._--Si nous écartons d'emblée les
contes--relativement peu nombreux dans ce recueil--d'inspiration
musulmane, on trouvera peu d'indications sur les idées religieuses des
noirs.
Le dieu des Gourmantié: Outênou est, comme son confrère Ouinndé, dieu
des Môssi, un potentat assez bénin qui philosophe, par le truchement de
ses envoyés, avec les serviteurs plus ou moins sincères d'Allah, son
concurrent envahissant. Quant à NGouala (ou Nouala), sorte d'Allah
déformé à l'usage des Bambara fétichistes évoluant vers le monothéisme,
c'est, lui aussi, une personnalité pleine de «bonace», un roi d'Yvetot,
parfois à court d'argent, qui se voit obligé d'avoir recours aux humains
de temps à autre quand l'arrivée d'hôtes inattendus ou la mort de sa
belle-mère lui occasionnent des dépenses inaccoutumées.
Outênou connaît les faiblesses humaines; comme juge, il frôle, et
de très près, la prévarication. Aussi serait-il mal venu à prêcher
l'intégrité aux hommes. (V. Les méfaits de Fountinndouha où il donne
raison à un sacripant, celui-ci lui ayant promis comme épices un don de
trois idiots).
Tous ces dieux sont faits à l'image des petits potentats locaux, ce qui
donnerait à penser que ces derniers ne furent pas toujours de si odieux
tyrans qu'on les a représentés.
Ici, comme partout, l'anthropomorphisme se manifeste et les dieux sont
faits à l'image des plus puissants des hommes dans une société où la
puissance fut initialement la plus respectée des qualités.
Le noir se gausse, à l'occasion, des mômeries des hypocrites (V. Outênou
et le marabout et Le boeuf marchand de grigris) [125]. Il ne méconnaît pas
le parti fructueux que tirent les marabouts et prêtres de toute sorte
des sentiments religieux des naïfs... ce qui ne l'empêche pas, à
l'occasion, de tomber dans leurs filets.
[Note 125: Faidherbe, _Le Sénégal_.]
Il semble qu'il y ait dans quelques contes des traces de dendrolâtrie
ou culte primitif des arbres. V. à ce sujet le conte de NMolo Diâra où
celui-ci sacrifie un mouton au baobab. V. aussi le conte d'Amady Sy et
ce qu'il y est dit des arbres prophétiques de Sendêbou, qui approuvent
ou désapprouvent l'élection des nouveaux chefs et annoncent à l'almamy
sa mort ou sa guérison en cas de maladie.
Il y a lieu aussi de noter quelques manifestations de patriotisme ou,
plus exactement, de solidarité raciale. Le noir a, en premier lieu, la
fierté de son village natal et en éprouve la nostalgie quand il en est
éloigné. Ce patriotisme de clocher, si naturel à l'homme, se manifeste
dans le conte du Courage mis à l'épreuve. Le kitâdo, qui n'a plus de
parents dans son village d'où on l'a chassé, regrette pourtant d'en être
éloigné.
Cette idée prend rarement une plus grande extension pour devenir un
sentiment s'apparentant au patriotisme. Quand le fait se produit, quand
il y a, comme dans l'histoire de Yamadou Hâvé, un acte de dévouement
à la race, ce dévouement-là n'a qu'un rapport relatif avec celui d'un
Décius et d'un Winkelried se vouant à la mort pour assurer la victoire
de leurs compatriotes. C'est un marché où Yamadou stipule, en échange
du sacrifice de sa vie, le pouvoir pour ses descendants et tous les
avantages qu'il peut obtenir. C'est encore le cas, quoique à un moindre
degré, puisqu'elle a déjà le pouvoir de fait, pour le dévouement de la
reine Aoura Pokou sacrifiant son fils au fleuve Comoé dans le conte
rapporté par Delafosse.
Quant à la fille du massa, dans le conte de ce nom elle se sacrifie pour
son père plutôt que pour sa race.
_Esprit d'association._--Le noir a-t-il tendance à s'associer en vue
d'un but à atteindre? Il semble assez sceptique quant aux avantages qui
peuvent résulter de la mise en commun de l'effort. Son bon sens et son
esprit d'observation lui ont démontré que si l'union fait la force, elle
fait la force surtout du plus roublard des membres de l'association.
Dans les contes où il s'agit d'association, on voit presque toujours les
associés naïfs roulés éhontément. Dans les fables, cette malchance
de l'un des associés est constante et l'associé qui ne retire de son
association que des désavantages s'appelle l'hyène. L'autre est le
lièvre. La moralité semble donc ici: Ne vous associez à quelqu'un que si
vous avez la rouerie du lièvre.
Si l'association produit ses effets utiles quelquefois, c'est dans des
contes où l'imagination cherche moins à serrer la réalité que dans les
fables[126] (au point de vue de l'action, sinon des personnages). Voir en
ce sens, Les dons merveilleux du guinnârou. Mais il y a des contes, au
moins aussi nombreux, où l'association profite à un seul qui rémunère
peu généreusement ses associés eu égard aux risques courus (V. Les six
compagnons,--Ntyi vainqueur du boa, etc., etc.).
Dévouement au maître.--Les sentiments d'affection qu'un maître peut
inspirer à son serviteur vont-ils, de la part de ce dernier, jusqu'au
sacrifice de soi-même? Il n'en est pas d'exemple. Sans doute les captifs
de la mère de Samba Guélâdio Diêgui lui donnent tout le mil qu'ils ont
glané et se contentent d'herbes et de feuilles d'arbre pour leur propre
nourriture--sacrifice digne d'être pris en considération de la part de
gens qui traitent dédaigneusement ceux des autres races de mangeurs
d'herbe[127]--mais on ne verra pas d'exemples analogues à ceux du fidèle
Jean ou d'Henri-au-coeur-cerclé-de-fer dans les contes allemands[128].
[Note 126: Les merveilleux Soudanais (Lanrezac).]
[Note 127: Les Peuhl.]
[Note 128: Der treue Johannes; Der eiserne Heinrich.]
Certains captifs ont cependant une très forte affection pour leurs
maîtres puisqu'ils mettent le souci de l'honneur de ceux-ci au-dessus du
désir de leur plaire. Sévi Malallaya (conte de S.-G. Diêgui) et Albarka
Babata (conte des Sorkos, Desplagnes, _op. cit._) reprochent à leur
maîtres leur inaction. Voir aussi le conte du làri reconnaissant, fidèle
à son maître dans le malheur, conformément au proverbe bambara que l'on
doit boire de l'infusion amère de cailcédrat avec celui qui vous a fait
boire jadis de son eau miellée.
Reconnaissance.--Les noirs apprécient la beauté morale de la
reconnaissance, mais ne croient pas outre mesure à la fréquence de sa
mise en pratique. Ils représentent volontiers l'homme comme l'ingrat par
excellence (V. Ingratitude,--Les obligés ingrats de NGouala--Mâdiou le
charitable [129]).
[Note 129: Voir aussi Mgr Bazin, Le caïman. Arcin, L'homme, le lapin
et le caïman. La phrase adressée à l'homme: «Si vous n'étiez pas si
ingrats, je ferais ceci pour toi» revient constamment dans les contes.
V. La femme enceinte.]
Molo et S.-G. Diêgui témoignent une médiocre reconnaissance aux
animaux qui leur ont donné leurs talismans. L'un et l'autre tuent leur
bienfaiteur. Il est vrai qu'ils n'agissent ainsi que pour empêcher que
pareil don soit fait à quelque autre homme. C'est une explication, mais
pas une excuse. De même encore les frères de Hammadi Bitâra (conte de
Fatouma Siguinné) essaient de faire périr le frère qui les a sauvés.
Il y a d'ailleurs des contes où des animaux, et même des hommes, se
montrent reconnaissants envers qui les a obligés (V. Ingratitude--Le
lâri reconnaissant[130]--La protection des djihon, etc.).
[Note 130: Voir aussi Contes des Gow: l'éléphante de Sanou Mandigné.]
_Magnanimité_.--Les noirs comprennent la magnanimité et admirent
l'effort auquel elle oblige celui qui pardonne une offense. S'il y a,
dans leurs contes, des récits dont un ressentiment, souvent féroce[131],
fait le fond, il s'en trouve beaucoup aussi où l'offensé oublie son
ressentiment, telle l'orpheline pardonnant à sa marâtre (La marâtre
punie), le pauvre pardonnant au fils de roi (D'où vient le soleil). V.
encore: Une leçon du bonté,--Les deux Ntyi--Bassirou et Ismaïla. Chez
les fétichistes surtout on constate une certaine facilité à oublier les
injures, tandis que le pieux NDar, envoyé d'Allah, ne pardonne pas à
sa mère et que S.-G. Diêgui, croyant, n'oublie qu'à demi les mauvais
procédés de Konkobo Moussa à son endroit, non plus que ceux du tounka
envers sa mère.
[Note 131: Voir: Celui qui avait reçu le sommeil en partage.(B.-F.).]
_Compassion._--L'indigène n'a pas de pitié pour les infirmes, peut-être
parce que, sa sensibilité physique étant peu développée, il ne sent
pas toute l'horreur de leur sort. Maintes fois j'ai vu mes porteurs se
gausser au passage des aveugles et se pâmer aux cris inarticulés des
muets ou au gambillement des boiteux. A ce point de vue, ils sont
inférieurs aux blancs, non par la sensibilité, mais par la compréhension
de la souffrance. Cela est tellement probable que, pour certaines
misères, celle par exemple des orphelins que tourmente une marâtre, ils
sont pleins d'une pitié attendrie, comme le montrent les nombreux contes
imaginés sur ce thème.
_Hospitalité.--Générosité._--Les indigènes ont-ils le sens de
l'hospitalité et de la générosité sans arrière-pensée? J'ai tendance à
croire que, dans les manifestations apparentes de ces sentiments chez
eux, il y a plus d'ostentation que de bienveillance, instinctive ou
réfléchie. On peut cependant invoquer à l'appui de l'opinion contraire
l'antipathie violente dont ils témoignent contre l'avarice. Ils criblent
ce vice de sarcasmes dans un certain nombre de contes, parmi lesquels je
citerai: L'avare et l'étranger et Ybilis.
Peut-être, il est vrai, ces sarcasmes ont-ils pour but de stimuler
la vanité de ceux qui font passer leur intérêt propre avant leur
amour-propre. Peut-être la gloriole des uns joue-t-elle de la fausse
honte des autres pour les amener à ne rien conserver pour soi. Cette
explication me semblerait plausible si les contes sont, dans leurs
premières conception et forme, l'oeuvre de ces parasites qu'on nomme
griots.
_Respect pour les vieillards._--Le noir respecte les vieillards en
général parce qu'il y retrouve l'image de son père et de sa mère, soit
dans le présent, soit dans l'avenir. De plus, il considère en eux
l'expérience acquise qui confère à ceux-ci une force morale rehaussant
singulièrement le prestige qu'ils ont pu perdre du fait de leur
affaiblissement physique (V. à ce sujet le conte de La femme fatale).
_Pitié._--Envers les animaux, les indigènes ne manifestent guère de
pitié. Ils soignent ceux qui leur sont utiles et dont la perte leur
occasionnerait un remplacement onéreux, mais ils ne les aiment qu'en
raison du parti qu'ils en tirent[132]. Les Peuhl prennent soin de leurs
boeufs autant que des membres de leur propre famille, sinon davantage.
Les Torodo, notamment, aiment leur cheval jusqu'à lui donner un nom
comme à une personne. Quand au chien, on le considère comme gardien de
la maison et comme un protecteur contre les méfaits des guinné, (V. Le
chien de Dyinamoussa,--Le canari merveilleux) mais on ne lui témoigne
pas d'affection véritable.
[Note 132: V. B.-F., Le cavalier qui soignait mal son cheval.]
Dans un seul conte on voit l'attachement désintéressé à un animal:
l'affection maternelle d'une vieille pour son taureau. (V. Takisé, le
taureau de la vieille).
Quant aux captifs, on les tient pour des gens de caste inférieure avec
lesquels il est déshonorant de s'unir. C'est ainsi que S.-G. Diêgui
veut se suicider à cause du mariage de sa mère avec le captif Barka.
Cependant il semble résulter des contes que, loin de refuser aux fils,
nés de captifs et d'hommes libres, l'intelligence et les qualités de
coeur, on les oppose souvent, et à leur avantage, aux enfants issus de
parents libres l'un et l'autre.
_Orgueil._--L'orgueil est le défaut le plus évident des noirs. C'est le
premier dont on se rende compte d'abord et c'est par l'orgueil qu'on
tient le plus sûrement ceux-ci. Le lièvre, ce psychologue avisé,
n'ignore pas que l'orgueil est le plus grand ressort des êtres pensants
et il en joue magistralement vis-à-vis de ses dupes. (Voir les contes du
Grigri de malice, de La vache de brousse, etc., etc.).
_Sens de l'ordre et de la discipline._--La plupart des noirs, ceux du
moins qui se sont constitués en société, ont le sens de l'ordre et,
pour obtenir qu'il règne dans leurs groupements, ils s'astreignent sans
difficulté à l'obéissance. Voyez les Diolof choisissant Diâdiane pour
chef parce qu'il a su faire un partage juste du produit de leur
pêche entre de petits pêcheurs[133] et, par là, empêcher le retour
des contestations quotidiennes auxquelles ce partage donnait lieu
Auparavant.
[Note 133: V. Diâdiane NDiaye et la légende rapportée par B.-F.]
_Idées._--Si, de l'étude des sentiments, nous passons à celle des
idées, nous trouverons encore dans les contes des indications utiles à
recueillir.
Le noir--ceci résulte de sa littérature même--voit à l'existence divers
buts, presque tous matériels d'ailleurs: La conquête du pouvoir, celle
de la fortune, celle de la femme désirée. Le quatrième but répond à ses
instincts de vanité: c'est la conquête de la considération[134].
[Note 134: Voir à ce sujet les demandes formulées dans le conte de
Mâdiou le charitable.]
Pour atteindre ces buts divers, le noir sacrifiera tout, même sa vie
qu'il considère comme chose négligeable, car il ne voit au delà de la
vie que ce pis-aller peu effrayant: le néant. Même islamisé, il ne
semble guère croire à une vie future ou, s'il y croit, c'est avec
l'espoir de racheter, grâce à quelques bonnes oeuvres de la dernière
heure, tous les méfaits, petits et gros, qu'il aura pu commettre au
cours de son existence.
Ce mépris de la vie est facile à constater dans les contes. Voyez avec
quelle indifférence le conteur narre la mort des porteurs de mauvaises
nouvelles (S.-G. Diêgui). Un coup de poing de Birama et c'est fini. Le
narrateur ne s'attarde pas pour si peu. S'indigner, s'attendrir même, il
n'y songe pas. La contrariété que ces courriers fâcheux causent à leur
maître légitime justifie ce geste brutal et de si peu de conséquences.
D'ailleurs, en ce pays, on a si souvent la mort sous les yeux qu'on
se familiarise avec l'idée d'une fin définitive. L'Européen comme les
noirs.
Dans le conte de Bilâli encore, deux des personnages, Bilâli et Sanio,
promettent leur vie contre la possession éphémère de la femme désirée;
un troisième fait cet échange contre des boeufs et un beau cheval. Ils
acceptent que leur vie soit courte, sous condition qu'elle soit bonne.
Cette façon d'envisager l'existence prouve une bien faible foi en
l'Au-Delà. Et en effet la conception de la vie reste profondément
matérialiste malgré tous les enseignements de l'Islam. Il s'agit donc de
réaliser la plus grande somme de jouissances en ce monde et les moyens
dont on usera pour y parvenir constitueront les deux grandes vertus que
le noir prise par dessus tout: le courage et la ruse.
Le courage est donc apprécié grandement et les braves sont honorés par
les guinné eux-mêmes. (V. en ce sens contes du Guinné altéré)--de S.-G.
Diêgui--d'Hdi Diammaro--La lionne coiffeuse, etc. Mais comme le courage
n'est souvent qu'une force aveugle et incapable de tirer parti de ses
ressources, l'admiration des noirs place la ruse encore bien au-dessus
de lui. Aussi le héros de la vie pratique est-il le lièvre, symbole de
l'homme avisé, ou bien encore des individus d'une honnêteté plus que
douteuse mais débrouillards comme MBaye Poullo, NMolo Diâra, Féré (du
Fils adoptif du guinnârou).
Sans doute le héros principal du conte--littérature de passe-temps--est
l'homme courageux; mais celui des fables--littérature d'enseignement
pratique (de fait plus encore que d'intention)--est le personnage
roublard qui, malgré son peu de moyens physiques, arrive à ses fins et
triomphe constamment de la force brutale.
Ceci ne veut pas dire que le noir refuse son admiration--toute
platonique--aux qualités que toutes les races humaines s'accordent à
honorer, sinon à mettre en pratique. Il leur donne volontiers cette
satisfaction dont se paie la vanité de bon nombre d'humains.
Ainsi le conte, et même la fable, honorent le respect de la parole
donnée (Le roi et le lépreux)[135]. Ils flétrissent l'envie (Sambo et
Dioummi,--Les deux Ntyi), l'avarice (Les deux Ntyi). Ils raillent
les fanfaronnades des hâbleurs (V. Les six géants et leur mère,--La
fanfaronnade,--Hâbleurs bambara,--A la recherche de son pareil, etc.)
Ils conseillent la modération dans les ambitions et désirs de toute
sorte. C'est ainsi que ceux qui prétendent trouver chez leur future
épouse des qualités peu communes (ce que symbolise peut-être l'idée de
la personne sans balafres se voient punis de leur excessive prétention)
par les défauts moraux, contre-partie de la perfection physique (Voir
tous les contes relatifs aux marques cicatricielles).
[Note 135: Noter que ce respect ne va pas jusqu'à engendrer des
actions dans le genre de celles de Régulus ou de Porcon de la Babinais,
sauf peut-être dans le conte de Bérenger-Féraud (Les deux amis brouillés
par leur maîtresse) qui rappelle dans sa dernière partie l'histoire de
Damon et Pythias.]
Les contes et fables blâment encore la goinfrerie et l'intempérance (V.
L'ivresse de l'hyène, etc.). Ils prônent la discrétion, parfois même aux
dépens de la franchise, car la vérité n'est pas toujours bonne à dire
et mieux vaut la taire quand elle est trop désagréable à entendre. (V.
Hammat et Mandiaye.) Ils montrent la complaisance et la courtoisie
récompensées (Voir la femme fatale,--Hdi Diammaro, etc.).
De même ils sont sévères pour l'intempérance de langue (V. Le sounkala
de Marama,--Orpheline de mère,--Hammat et Mandiaye,--Le canari
merveilleux)[136], mais moins au point de vue moral qu'au point de vue
pratique. Ici le noir raille plus qu'il ne morigène. On ne trouve pas
chez le noir:
Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
[Note 136: V. B.-F.: L'ami indiscret; L'homme prudent en paroles.]
Quant à la paresse, elle se voit excusée avec une indulgence amusée dès
qu'elle se montre ingénieuse. Le lièvre, notamment, a toute la sympathie
de l'auditeur des contes quand il trouve moyen de tirer profit du
travail auquel il a refusé de participer (V. La case des animaux de
brousse et Le forage du puits). NMolo bénéficie de la même indulgence
quand il fait travailler à sa gerbe les petits palefreniers du fama Da
Diâra.
Il reste encore à signaler le goût des noirs pour des paris dont l'enjeu
est souvent leur propre vie (V. Guéhuel et damel,--La tête de mort,--Les
bons coureurs,--Quels bons camarades!--Le bien qui vient en dormant).
Pour en finir avec cette étude un peu aride je renvoie le lecteur à
ce j'ai dit (Chapitre I) des conceptions ethniques, cosmogoniques et
zoologiques des noirs telles qu'elles semblent ressortir des contes de
ce recueil.
Il va de soi que je n'entends pas dégager de ces contes une cosmogonie
cohérente et complète. J'ai indiqué seulement à titre de curiosité les
quelques récits relatifs à ces idées.
Ici se termine une étude que j'aurais voulu condenser davantage et
présenter sous une forme moins aride; mais j'ai dû sacrifier la
concision à la clarté. Je me suis préoccupé avant tout d'effectuer un
premier tri des matériaux que je présente au public afin de préparer son
travail à celui que la littérature merveilleuse indigène intéressera
et qui voudra en faire une étude plus approfondie et plus savante que
celle-ci.
Bandiagara, Octobre 1912.
F. V. Equilbecq.
N'ayant pris connaissance des «Contes populaires d'Afrique» (R. Basset.
Guilmoto, éditeur), et des «Contes soudanais» (Monteil. Leroux,
éditeur), que tardivement et au cours de l'impression de cet essai, je
n'ai pu, malgré l'intérêt de comparaison qu'ils présentent, faire état
de ces recueils dans l'étude ci-dessus. Je les signale à ceux que
le folklore indigène intéresse et y renverrai dans les notes et
éclaircissements placés à la fin de chacun de mes contes quand il y aura
lieu à comparaison.