CHAPITRE III

SOMMAIRE: Personnages merveilleux des contes indigènes.--1° Personnages

merveilleux. La divinité: Allah, Outônou, Ouinndé, Ngouala.--Potentats

débonnaires: les «guinné».--Pourquoi on a diversifié leurs appellations

génériques.--Différence avec les djinns arabes.--Mélange du génie

africain et du démon sémite.--Répugnance des noirs à les désigner

sans périphrase.--Leurs diverses appellations.--Géants et

nains.--Personnification des quatre éléments.--Les démons et les

hafritt.--Les animaux-génies.--Conceptions différentes des animaux,

personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans les

fables.--Aspect physique des guinné.--Effet produit par leur vue.--Moyen

d'en éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma,

gotteré.--Moeurs des guinné.--Leur caractère.--Moyen de se soustraire à

leur malfaisance.--Intervention éventuelle.--Leurs unions avec la race

humaine.--Leurs métis.--Enlèvements et substitutions d'enfants.--Les

bàtitado.--Durée de la vie des guinné.--Goules et vampires.--Sorciers

et anti-sorciers.--Jettatori--Végétaux, minéraux, objets, abstractions

jouant un rôle dans les contes.--Talismans, remèdes merveilleux, armes

magiques.

Chaque littérature merveilleuse a ses personnages de prédilection: êtres

surnaturels ou êtres humains. Les êtres surnaturels se distinguent par

les traits, le caractère, les moeurs, l'apparence physique que leur

prête l'imagination des conteurs; les hommes d'après leurs professions,

certaines de celles-ci étant plus souvent mises en scène que les

autres[68].

[Note 68: Par exemple, les tailleurs, les pêcheurs, les chasseurs,

les rois, les meuniers, dans la littérature indo-européenne.]

Nous allons passer en revue, étudier sommairement les divers personnages

des contes indigènes en indiquant les attributions qui leur sont

conférées selon les différentes races qui les imaginèrent.

Tout d'abord, constatons le rôle de la divinité dans quelques-uns de nos

contes. Le dieu s'appelle Allah dans les contes des peuples anciennement

islamisés et il a, en gros, le caractère du dieu de Mahomet. Chez les

Bambara à demi-fétichistes, il devient Gouala ou Nouala et la conception

arabe est déjà déformée sensiblement. Quant au dieu des Môssi, il

est d'un caractère plus autochtone, c'est Ouinndé. Il en est de même

d'Outênou, la divinité des Gourmantié.

En général, ces dieux sont des souverains débonnaires et qui tiennent à

l'homme de très près: Outênou pardonne aux méfaits de ce sacripant

de Fountinndouha et s'en fait même le complice puisqu'il se laisse

corrompre par la promesse d'un bounia[69]. NGouala, passagèrement gêné

dans ses affaires, demande du crédit à ses obligés. Outênou philosophe

avec un marabout. Les races qui ont imaginé ces potentats accommodants

ne peuvent être ni méchantes, ni foncièrement férues de hiérarchie.

[Note 69: Le backchich des noirs (alias «dimanche»).]

Pour messagers ces dieux ont les malakas de même qu'un nâba môssi, ses

soronés ou un bâdo gourmantié, ses lâris.

_Démons._--Les démons, ce type de la révolte vaincue et de l'éternelle

rancune, semblent assez rares et de conception islamique. Leur nom; les

blissi-ou (venu d'Yblis) indique cette origine. Encore Ybilis est-il

moins un démon qu'un guinné[70] féroce et malfaisant[71]. Les noirs

emploient souvent le mot français «diables» pour désigner les guinné

mais c'est faute de connaître celui de «génies» qui serait un peu plus

conforme au caractère qu'ils prêtent à ces êtres surnaturels sans

toutefois leur convenir absolument.

[Note 70: Mot ouolof qui bénéficie du fait que c'est le premier que

l'on entend en venant en Afrique pour désigner les êtres surnaturels des

contes indigènes.]

[Note 71: Ybilis ou Yblis chez les Bambara, même fétichistes,

symbolise l'esprit de discorde. Quand deux noirs se disputent, on dit

«Bilissa est entre eux» mais c'est là une singerie de l'Islam, car

l'Islam est surtout affaire de mode chez le noir. C'est une croyance

bien portée et qui élève d'un degré social quiconque en fait

profession.]

_Guinné._--Les guinné jouent le rôle le plus constamment important dans

les contes merveilleux ou moraux. D'où ce nom leur vient-il? Déjà les

Latins employaient le mot genius (venu du grec gênios) et les Arabes

le mot djinn qui en est sans doute le prototype. Ces génies ont ici un

caractère si différent de celui des djinns de la légende arabe et des

génies tels que nous les concevons que j'ai cru devoir leur conserver le

nom générique indigène. J'ai adopté pour cette étude le nom ouolof avec

lequel mes premières études de folklore m'avaient tellement familiarisé

qu'il me paraît le seul nom qui convienne. Aucune autre raison ne me

porte à favoriser le nom bambara, gourmantié, peuhl ou haoussa de

préférence à celui-ci.

Le nom de guinné, à mon avis, a dû être donné à une conception mythique

et panthéiste, antérieure à l'apparition de l'Islam. Cette conception

serait d'origine africaine. En revanche, l'idée du démon me paraît une

importation sémite.

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 34 / 69 题