LE SYMBOLISME INDIGÈNE.--LES APOLOGUES.

Ce symbolisme reste forcément assez obscur car les interprètes qui

traduisent les termes abstraits de la langue indigène ne possèdent que

rarement le français d'une façon suffisante pour rendre exactement

l'idée. Aussi leurs explications, même comparées entre elles, ne

m'ont-elles été que d'un faible secours pour découvrir ce qu'elles

voulaient exprimer.

J'ai indiqué les principaux apologues, tant ouolofs (Adina-Guéhuel et

Damel), que peuhls (Kahué l'omniscient--La tête de mort) gourmantié

(Trois frères en voyage) et môssi (Enseignements d'un fils à son père;

Froger.)

Les thèmes favoris sont:

1° _Celui des 3 puits_ dont 2, communiquant entre eux, représentent

les puissants de la terre qui laissent à l'écart le troisième, lequel

symbolise les pauvres gens.

2° _Celui des 2 boeufs._--L'un reste maigre encore qu'il ait de la

nourriture en abondance et qu'il mange plus qu'à sa faim. L'autre

devient de plus en plus gras quoiqu'il n'ait rien à manger auprès de

lui. Le premier maigrit sans cesse, miné par les soucis que lui donne sa

parenté. Le second vit en égoïste et en solitaire et n'a même pas besoin

de nourriture tant il prospère naturellement.

3º _Celui d'Adina_ ou la misère humaine qui, ne pouvant soulever un

fardeau, en augmente encore le poids après chaque tentative inutile

qu'il a faite pour le charger sur sa tête.

4° _Celui du guéhuel et du damel_ déjà enregistré par Bérenger-Féraud

(Histoire de Cothi-Barma) et qui enseigne la défiance envers les femmes,

la considération pour les vieillards et quelques autres menus axiomes de

sens commun.

Dans l'apologue de Kahué l'omniscient il y a beaucoup de puérilité et

le symbole est parfois inintelligible. Malgré de nombreux efforts et

quoique je me sois renseigné près de divers Indigènes, je n'ai pu

trouver d'explications satisfaisantes ni surtout concordantes du sens de

ces mots: soutoura, hakilé et dyiké, et, par suite, il m'est impossible

de déterminer le sens des symboles auxquels ils correspondent. Peut-être

le parfait symbolisme est-il après tout celui qui se prête à mille

interprétations différentes.

On peut aussi cataloguer sous l'étiquette: symbolisme, les dons faits à

certains personnages des contes, soit pour les avertir, soit pour les

menacer. Ainsi, dans «Les 6 compagnons», la femme d'un roi haoussa

répond aux propositions d'un soupirant par l'envoi d'un os, de feuilles

de tôro et d'une poignée d'herbes. Elle lui indique ainsi, sans

commentaires, les précautions qu'il aura à prendre selon les périls

qu'il doit éviter. Dans Namara Soundiéta, celui-ci menace le chef qui

lui refuse un terrain où enterrer sa mère, de détruire ses villages

(balles et poudre), de tuer quiconque accepterait le prix de la

concession (un couteau) de démolir ses cases où les volailles viendront

prendre leurs ébats (poules et pintades) et de mettre ses villages en

tel état que les arachides et le coton y pousseront sans être cultivés

ni récoltés.

On peut encore voir du symbolisme dans le procédé de la soeur de Birama

NGourôri (La geste de S.-G. Diêgui) qui, pour annoncer d'une façon moins

brutale à son frère que ses troupeaux ont été enlevés, lui fait apporter

pour son repas un couscouss uniquement composé d'herbes, sans le

moindre morceau de viande, lui donnant ainsi à entendre qu'à moins de

reconquérir ses bestiaux dérobés, il n'aura plus désormais que les

produits du sol pour le nourrir.

Je ne m'étendrai pas plus longuement sur le symbolisme indigène. Il

serait aisé d'en multiplier les exemples. Les contes de ce recueil en

offriront un certain nombre à ceux qui seraient tentés d'étudier la

question plus à fond.

L'onomatopée chez les noirs.

De même, je n'effleurerai ce sujet qu'en passant. L'oreille des noirs ne

perçoit pas, semble-t-il, les sons de la même façon que la nôtre, sinon,

il faudrait conclure qu'ils interprètent leurs perceptions d'une manière

très différente de nous. J'ai cru devoir transcrire les sons comme

ils m'ont été figurés plutôt que de les traduire par les onomatopées

françaises correspondantes, quitte à indiquer en note ces dernières.

Ces onomatopées indigènes, comme les nôtres, rendent non seulement les

bruits, mais encore les mouvements silencieux tels que le tortillement

du serpent ou le balancement d'un objet. A côté de cela, on trouve dans

les chansons des noirs des mots sans signification spéciale qui forment

une sorte de refrain analogue aux «tra dé ri dera» ou aux «et lon lon

laire et lon lon la» de nos chansons françaises.

Voici quelques-unes de ces onomatopées:

Ouellêni iô!: bruit des grelots attachés en bracelets aux chevilles des

enfants = Dindelinn?

Gouinsinkélé gouinsan: aucune signification.

Kénié kéniéndé: frottement des écailles du serpent les unes contre les

autres = Frik! Frak!

Bayevélé! Vélébaya!: bruit de l'eau jetée à la volée et qui retombe dans

l'eau = Floc! Flac!

Bataou!: bruit d'un objet tombant dans l'eau et s'y engloutissant =

Plouf?

Miniki manaka!: allure sinueuse du serpent (impression visuelle) =

Tortilli, tortilla? Kourmé diendien dienkou: bruit de sonnailles du

harnachement = ?

Kouhoukou: Roucoulement des tourtourelles = Tourdourou?

Yérébéré: onomatopée rendant l'impression visuelle produite par un objet

qu'on balance = ?

Fim! Fim! Crissement des éperons dans les flancs de la monture = Kriss!

Kriss!?

Figuilan ndianyeu: bruit de la queue d'Yboumbouni fouettant l'air =

Flips! Flaps!

Quelques mots me restent à ajouter touchant la forme des récits que je

publie. Sa relative correction a surpris plus d'un de mes collègues à

qui j'avais communiqué mon manuscrit. Moi-même je suis resté quelque

temps indécis, me demandant si je ne devais pas les présenter dans la

forme brute sous laquelle ils m'avaient été contés. Le résultat obtenu

par quelques folkloristes qui avaient adopté cette méthode m'a tout à

fait détourné de l'employer à mon tour.

En ce qui concerne les parties rythmées, et chantées je les ai

transcrites textuellement. J'étais d'abord assez sceptique sur la

réalité de leur existence et les ai tenues longtemps pour une fantaisie

de traducteurs qui auraient voulu imiter la forme des contes de Perrault

ou de Mme d'Aulnoy. Je le croyais d'autant plus que dans aucun des

récits recueillis par moi, au Sénégal et en Guinée, je n'en avais

trouvé la moindre trace et que les contes des _Mille et une Nuits_ n'en

présentaient point d'exemple dans la traduction, d'ailleurs médiocrement

fidèle, de Galland. Depuis mon arrivée au Haut-Senégal-Niger, j'ai eu

au contraire maintes fois l'occasion d'en entendre chanter et une

traduction des contes inédits des _Mille et une Nuits_, lue depuis

cette époque, m'a convaincu que dans toutes les littératures

merveilleuses le petit couplet est une partie essentielle du conte.

C'est en souvenir de ce démenti donné à ma première opinion que je

n'avance que sous réserves les convictions que je me suis formées en

matière de folklore, préférant n'être formel qu'en cas de certitude

absolue.

Ces petites strophes se chantent sur un rythme monotone. Le conteur,

pour les chanter, adoucit la rudesse de sa voix masculine en prenant une

voix de tête dont l'effet devient assez comique, par contraste, lorsque

c'est, par exemple, un garde-cercle qui raconte.

Quant au style, en général, je renvoie à ce que j'ai dit au début de

la préface. La traduction a été aussi littérale que possible, tout en

tâchant de garder à ces contes faits pour être dits à haute voix toute

la saveur qu'y ajoute la mimique expressive des conteurs. J'avoue

toutefois que pour leur donner plus de vivacité, j'ai substitué parfois

le style direct au style indirect et que j'ai remplacé, de temps à

autre, par des noms les périphrases qui désignaient les personnages.

S'il y a péché, le fait de l'avouer me vaudra, je l'espère, un

demi-pardon.

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 33 / 69 题