Par contre, il est des thèmes dont il ne semble pas que la littérature
indigène ait tiré parti.
Rien d'analogue à Circé ou aux magiciennes des 1001 nuits, changeant,
d'un geste, les hommes en animaux dans le but de leur nuire. Ce thème
est pourtant très employé par les conteurs musulmans.
Il n'y a pas de conte qui manifeste la conception d'un Scharaffenland,
d'un pays de Cocagne où les hommes vivraient heureux dans l'abondance
et l'inaction. Cependant un rêve de cette nature semble plus conforme
encore au tempérament des noirs qu'à celui de l'Indo-Européen[67].
[Note 67: Le conte-charade de Bérenger-Féraud: «L'homme à la poule»
ne semble pas contredire cette opinion, malgré les apparences. Le héros
du conte a bien un fils qui abat les oiseaux tout préparés, mais encore
faut-il qu'il fasse l'effort de tendre son arc et de les mettre en
joue.]
_Pas d'histoires de brigands_ non plus, de ces récits cauchemardants
dont la Roeuber-brautigam de Grimm est un type achevé et qu'on retrouve
aussi dans les 1001 Nuits (Ali-Baba et les 40 voleurs).
_Pas d'êtres minuscules de nature humaine._ Rien qui équivaille aux
voyages de Gulliver à Liliput ou au conte de Grimm et de Bechstein:
Daumesdick. Certains héros des contes indigènes paraissent petits,
mais c'est par contraste avec les géants, d'origine surnaturelle, qui
figurent en même temps qu'eux dans le récit.
Pas de meurtres simulés dont _l'exécution serait prouvée_ par la
présentation des organes de certains animaux, comme on le voit dans
Geneviève de Brabant, Camaral-zaman (1001 nuits) ou la 2e partie de la
Belle au bois dormant (épisode d'Aurore et du petit Jour). Dans Déro et
ses frères on présente bien au père le vêtement ensanglanté de Déro,
mais ce conte n'est pas d'inspiration indigène. C'est une réminiscence
incontestable de l'histoire de Joseph livré par ses frères.
_Pas de haine de la belle-mère contre sa bru._ Cet élément d'intérêt
dramatique est--nous l'avons déjà dit--remplacé par la haine des
co-épouses entre elles ou des marâtres contre les enfants d'un autre
lit.
_Pas d'intersignes_ comme dans les contes bretons.
_Pas de paysans naïfs jusqu'à la stupidité_ comme dans les contes
allemands.
_Pas_ d'existence, ou plutôt, _de personnalité caractérisée_ donnée à
des ustensiles usuels. Cf. avec le conte d'Andersen qui met en scène une
théière un sucrier, des pinces à feu, etc. (Es war einmal. Paul Arndt).
_Pas de races traditionnellement caricaturées_ comme les Souabes ou les
Schildburger en Allemagne, à moins qu'on ne considère comme telle celle
des Bagnoums (V. Bérenger-Féraud: La chasse au lion des Bagnoums).
_Pas de professions raillées ou décriées_ comme, jadis en Bretagne,
celle des tailleurs. Les griots n'ont pas un plus mauvais rôle que les
autres indigènes, encore que dans la vie réelle ils bénéficient d'une
très relative estime. Peut-être les contes sont-ils--en principe--leur
oeuvre, ce qui expliquerait que, sur ce point, la littérature ne soit
pas le reflet toujours fidèle de l'esprit de la race qui en fait son
moyen d'expression.
_Pas de légende dans le genre de celles des 7 Dormants_, de Rip van
Winkle ou du moine extatique. Les conteurs noirs n'ont vu que le côté
comique des sommeils indéfiniment prolongés.
_Pas de contes de revenants proprement dits._--Tous ceux où l'on
voit des morts agir n'ont pas ce caractère, à mon avis. Les mères
d'orphelines revivent après être sorties de la tombe. Quant à celle de
Marama (Le sounkala de Marama) c'est une vision de rêve et non pas un
revenant réel. Le mort du Cadavre ambulant est un mort que l'on n'a pas
enterré et non un véritable revenant.
_Pas de légendes relatives aux génies de là terre ou du sous-sol_, non
plus qu'aux génies de la montagne. Je ne voudrais cependant pas me
montrer trop catégorique à ce propos, n'ayant recueilli de contes que
dans des régions dépourvues d'accidents de terrain bien caractérisés
et étant insuffisamment renseigné, faute d'un séjour prolongé, sur la
littérature merveilleuse des montagnards du cercle de Bandiagara.