PROCÉDÉS DE PRÉDILECTION DES CONTEURS NOIRS.

Il y a lieu maintenant de voir de quelle façon nos conteurs brodent sur

leurs divers thèmes. Tout en indiquant les procédés d'intérêt dont ils

usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces

procédés avec ceux que les Indo-Européens emploient et nous constaterons

au passage de très nombreuses ressemblances.

Voici les principaux de ces détails dont s'enjolivent nos récits:

_L'avalement de l'adversaire_.--V. Le fer qui coupe le fer[41]. Ce

procédé est employé aussi pour embellir celui à qui on l'applique (V.

Les prétendants de Fatoumata).

[Note 41: V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misandé Sambadjo.]

_Le corps où l'on pénètre sans difficulté.--V. Hâbleurs bambara[42].

_La rémunération modeste demandée en échange d'un service qu'on va

rendre_.--Une vieille femme, en général demande comme récompense d'une

précieuse révélation qu'elle se dispose à faire, soit de la viande sans

os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse

fiancée.--L'homme touffu.--Les 3 femmes du sartyi, etc).[43]

_La ruse de celui qu'on porte à noyer_ et qui persuade à un autre de

prendre sa place en lui affirmant que c'est là un sûr moyen de gagner

des trésors. V. MBaye Poullo, La fiancée de race yblisse, etc.[44]

[Note 42: V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.]

[Note 43: De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.]

[Note 44: Cf. Kalon Ntyi (M. Travélé, _op. cit_.) et Petit Clauss et

Grand Clauss d'Andersen. Cf. également Contes inédits des 1001 Nuits

(Trébutien).]

_Les épreuves bizarres_ auxquelles un prétendant est astreint pour se

voir agréer. V. Le mariage de Niandon.--Affront pour affront, etc. Ces

épreuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'être qu'amusantes.

(Les prétendants).

_Le baobab aux fruits d'or_ ou contenant de l'or. (V. Déro et ses

frères. Histoire de NMolo Diâra la crapule.--Les présents des faro,

etc.)[45].

--_L'animal qui excrète de l'or_--Voir Ntyi le menteur (M. Travélé)[46].

[Note 45: Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).]

[Note 46: On rencontre une association fréquente entre l'idée de l'or

et celle d'un baobab ou de la proximité d'un baobab.]

_Le dédain de l'athlète pour les armes qu'on lui présente_.--V.

Amatelenga.

Les procédés que je viens de rapporter sont, à ma connaissance, presque

exclusivement indigènes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants

dans la littérature indo-européenne. Nous noterons ces rapports de

ressemblance au fur et à mesure. Ils sont tellement fréquents qu'ils

pourront faire croire à plus d'un lecteur que le noir est surtout un

imitateur et que sa littérature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et

simple.

Le lieutenant Lanrezac s'est élevé contre cette opinion dans son

Essai de folklore au Soudan. Il a dit le nécessaire, à mon sens, pour

condamner cette hypothèse et soutenu victorieusement la thèse que la

littérature indigène est presque absolument originale. Nous verrons en

effet que l'influence qui paraîtrait la moins probable--celle des races

européennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins

de temps qu'avec les sémites musulmans--serait, en réalité, la plus

manifeste, à en juger d'après les apparences. Les musulmans qui,

auraient dû, semble-t-il, inspirer fortement la littérature merveilleuse

des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence.

Sans doute il se rencontre quelques réminiscences de la Bible dans les

contes des pays islamisés de longue date mais l'énumération en serait

brève.

Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Déro et de ses frères de celle de

Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De même

dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des réminiscences

de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est

d'ailleurs un peu celle de Phèdre et d'Hippolyte).

On peut encore rapprocher de la bénédiction d'Isaac mourant, surprise

par Jacob au moyen d'un stratagème, celle du roi Dinah surprise par son

second fils (Lanrezac, _op. cit._) mais de telles rencontres, sont, je

le répète, très peu fréquentes.

J'aurai à peu près épuisé les comparaisons entre les littératures

islamique et indigène, au point de vue des procédés, en énumérant

quelques détails, réminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces

ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se référer aussi bien à des

procédés indo-européens, ne sont pas très nombreux. Ainsi: _la condition

imposée à un passager transporté par un génie de ne pas prononcer le nom

de Dieu_ (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le

conte ouolof Ibrahima et les hafritt[47].

[Note 47: Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut

pas d'une femme niassée. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avisée. C'est

la légende de Protée.]

_Les marques signalétiques faites à la maison d'un voleur pour la

reconnaître et effacées par l'intéressé_ se rencontrent aussi bien dans

Le fils du maître voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen:

Das blaue Licht.

_L'art de se débarrasser d'un cadavre gênant_ est pratiqué de la même

façon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif

du guinnârou.

A citer encore:

_Le mutisme tenacement observé au milieu de provocations insultantes_ ou

en présence d'événements de nature à faire rompre le silence; cf. Les 3

soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mère.

_Les multiples transformations afin de se dérober à la poursuite d'un

ennemi_[48].

[Note 48: Voir contes des Gow: Moussa Nyamé, Kamankiri NDana, Mama

Yari, etc. Ce procédé est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali,

Légende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.]

_Le «Sésame ouvre-toi!»_.--Cf. La case de cuivre pâle.

_L'ingratitude des frères pour leur sauveur_ et le meurtre répondant au

bienfait. Cf. Codedad et ses frères (1001 Nuits), divers contes de Grimm

et Fatouma Siguinné.

_La curiosité punie_.--Cf. conte des calenders et La mounou de la

Falémé.

_Les calomnies des co-épouses_ pour perdre l'épouse préférée, par

exemple, en représentant celle-ci comme étant accouchée d'un monstre;

cf. Codedad et ses frères. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001

Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La

belle au bois dormant).

_Le dormeur éveillé_.--Cf.(Moussa Travélé): Le cultivateur et son fils.

C'est le thème du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la

fable: Perrette et le Pot au lait.

_Voyageurs retenus loin de leur pays_ par l'effet de circonstances

obstinément hostiles à leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt.

C'est le sujet même de l'Odyssée, dont les 1001 Nuits trahissent de

multiples réminiscences.

_Le tapis volant_.--Voir Mamadou et Anta la guinné. Cf. conte du prince

Ahmed et de la fée Péri-Banoum (1001 Nuits).

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 27 / 69 题