THÈMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGÈNES.

Il est certains thèmes pour lesquels les noirs ont une préférence

marquée. Ces thèmes se retrouvent pour la plupart dans les littératures

mythiques des autres races avec des variantes assez légères.

D'autres, au contraire, semblent--ici, comme dans tout le cours de cet

essai, je préfère n'affirmer qu'au cas de certitude absolue--semblent,

dis-je être spéciaux à la littérature indigène.

La faiblesse protégée. Un de ces thèmes, qui dénote de la part des noirs

une sensibilité assez prompte à s'apitoyer, est celui qui a trait à

l'existence misérable des orphelins de mère (la marâtre joue seule ici

le rôle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Européens avec la

belle-mère proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles

viennent en aide à ces déshérités pour la cessation de leurs peines et

le triomphe de la justice[33] à moins que ce triomphe ne se voie

assuré par reflet d'un hasard, apparent ou réel. Voir: Le sounkala de

Marama,--L'orpheline de mère,--Les orphelines,--La marâtre punie,--Sambo

et Dioummi, etc.

[Note 33: Cf. Barot, Le pilon de Marama.]

_La vantardise humiliée_.--Il n'est si fort sur terre qui ne puisse

trouver plus fort encore que soi. A ce thème se rattachent des contes en

grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, comparé aux êtres de

sa race, qui se trouve n'être plus qu'un nain minuscule et débile en

regard des guinné. A citer en ce sens: Hâbleurs tfambara--Les six géants

Môssi.

_La bonne et la mauvaise petite fille.--C'est le thème de divers contes

allemands et français (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und

Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.--Perrault: Les fées, etc.). Quelqu'un

mène à bien certaine entreprise parce que ses qualités de coeur lui

attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire,

à qui le succès de son compagnon a fait espérer même réussite, échoue

dans une entreprise de même nature parce que ces qualités de cour lui

font défaut. Voir: Le sounkala de Marama.--L'orpheline de mère.--La

femme de l'ogre.--Les présents des faro.--Hammat et Mandiaye, etc.

_Le sacrifice d'une vierge à un monstre et la libération par un héros

d'un peuple contraint à ce tribut_.--C'est la vieille légende de Persée

et de Thésée vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les

contes allemands, celtes et méridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon

d'Elorn, La Tarasque), Le monstre[34] est tué soit par l'amoureux de la

victime désignée (Le boa du puits. Amadou Sêfa Niânyi)[35], soit par un

sauveur désintéressé (Les 2 Ntyi--Samba Guénâdio Diêgui). Ce thème est

très fréquemment développé.

[Note 34: V. aussi Béranger-Féraud, Le serpent du Bambouk (_op.

cit_.) et Lanrezac (La légende du Ouagadou).]

[Note 35: Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut être

aussi un lion (B.-F. Légende de Samba Foul), un caïman (S.-G. Diêgui)

ou simplement une armée de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut être même un

fleuve (La Comoë, V. Delafosse: Aoura Pokou).]

_Le dévouement d'un homme à sa race_.--(V. Le Dévouement de Yamadou Hâvé

et (peut-être) La fille du massa)[36]. Thème de Décius, de Codrus et

d'Arnold de Winkebried.

[Note 36: V. Delafosse: La conquête du Baoulé.]

_Les enfants précoces_.--V. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents--Amadou

Kékédiourou--L'enfant de Salatouk, etc.[37].

[Note 37: V. Lanrezac: Tiéoulé. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misandé

Sambadjo (_op. cit._).]

_Le courage mis à l'épreuve_.--(V. Les prétendants de Fatoumata--Le

couard devenu brave).

_La petite soeur ou le petit frère avisé_.--C'est encore souvent un cas

d'enfants précoces comme dans le conte Kado: Amadou Kékédiourou ou dans

Khadidia l'avisée. Un enfant sauve sa soeur, ses frères, ses oncles, sa

mère et, en général, le fait presque malgré eux, en passant outre à

leur défense de les accompagner. (V. La bergère de fauves--La femme de

l'ogre--Le boa marié, etc.).

Ce thème, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigène

qu'indo-européenne, paraît s'inspirer de cette idée que les apparences

sont presque toujours le contrepied de la vérité et que chez tel

qui manifeste une évidente intériorité physique se rencontrent des

ressources de perspicacité et de malice plus précieuses que la force

brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse

faisait aux débiles une nécessité de se rattraper du côté de la malice.

Semblable idée a dû faire incarner la roublardise dans le lièvre, si peu

apte à se défendre par la force.

_Les jettatori_.--Une croyance vague au mauvais oeil se décèle dans les

contes intitulés: Le Kitâdo vengé--La chèvre au mauvais oeil--L'hyène et

le bouc à la pêche--La lionne et l'hyène, etc.

_Le voleur émérite_.--V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de M

Baye Poullo[38].

[Note 38: V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travélé, _op. cit_.) Die

Probestücke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs

(Arcin, Guinée Française), etc.]

Les hommes doués d'une force extrême ou d'une faculté

extraordinaire.--Voir les 6 géants Môssi et leur mère--A la recherche de

son pareil--Le maître chasseur et ses 2 compagnons--Amatelenga--Hâbleurs

bambara, etc. A ce thème se rattache le suivant:

_Association d'hommes ou d'êtres merveilleusement doués en vue de

parvenir à la fortune_.--Ces contes rappellent ceux de Grimm et de

Bechstein, intitulés Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi,

vainqueur du boa--Les dons merveilleux du guinnârou--Les 6 compagnons).

_La révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse_.--V. Amadou

Kêkédiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée et divers

contes des Gow (Dupuis-Yakouba).

_La répulsion pour les marques cicatricielles_.--Ce thème se retrouve

parmi les populations qui usent elles-mêmes de ces marques et non pas

seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa marié--Khadidia

l'avisée--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée--La femme de

l'ogre--L'anguille et l'homme au canari--Une leçon de courage--Le cheval

noir--Le roi et le lépreux.--Engagement d'honneur, etc., etc.

_L'avarice bafouée_.--V. Ybilis--Le vieillard et les 7 têtes--L'avare et

l'étranger.

_La jalousie conjugale tournée en dérision_.--C'est le thème de maints

contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes.

L'humanité ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais

pourtant elle ne cessera d'éprouver. V. La précaution inutile--Le jaloux

assagi--Le mari jaloux--Bala et Kounandi.

_La jalousie entre co-épouses_.--Ce thème remplace, nous l'avons dit

plus haut, dans la littérature indigène, le thème de la

belle-mère jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne épouse--Les

sinamousso--Jalousie de co-épouse, etc.[39].

[Note 39: V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.]

C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte

souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en témoignent divers contes

cités plus haut et relatifs aux dits orphelins.

Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thèmes à énumérer,

mais ceux que je viens de citer sont les plus fréquemment mis en

ouvre[40].

[Note 40: Noter pour les apologues les symboles des puits

communicants: (Kahué l'omniscient--Adina--Enseignements d'un fils)

Froger, _op. cit._,--du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre

qui dévore sans profit (Kahué, 3 frères en voyage, etc.).]

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 26 / 69 题