de Naples, et Philippe-le-Bel. Le pape avait relevé le premier de la
foi des sermens comme d'un crime, et offrait au second la Sicile pour
le comte de Valois, son fils: cette dangereuse position força Jacques
à prendre le parti de sacrifier un de ses états pour se conserver
l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du roi de Naples.
Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes, après treize ans d'une
guerre défensive et meurtrière, que cette île malheureuse apprit la
nouvelle effrayante d'un traité qui la rendait à la maison d'Anjou.
Elle en frémit. La consternation y fut générale et causa le même
effroi que la nouvelle des vêpres siciliennes avait produit chez la
nation qui en fut la victime. Les États assemblés en tumulte se
hâtèrent d'élire pour leur roi, Frédéric, troisième fils de Pierre
d'Aragon.
Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection, qu'il
accusa de supercherie le nouveau roi d'Aragon, et se crut trompé parce
qu'il n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader le pontife; et
pour le convaincre de son innocence, il ordonna à tous les Catalans et
à ses Aragonois de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet
ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête d'une armée
redoutable, croyant son maître trop puissant pour n'être pas légitime.
Ce fut par un procédé aussi généreux que ce grand général fit un
devoir aux principaux Aragonois de suivre son exemple.
Le peuple sicilien, préférant l'excommunication à la tyrannie, jurait
à son prince de lui conserver la couronne au prix de son sang; et
Frédéric garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait céder sans
ingratitude envers son peuple.
Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires, désirait toujours la
paix, et que Frédéric, malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans
l'amour de ses peuples des ressources inépuisables pour la guerre,
craignit que l'accommodement ne se conclût sans sa participation. Il
s'annonce alors en médiateur; mais se faisant de ce titre même une
arme nouvelle contre le roi de Sicile, et cherchant le moyen
d'ébranler la fidélité de ses sujets, il envoie à Messine le chevalier
Calamandra sur un vaisseau chargé de pardons et d'indulgences promises
à la rébellion, ruse odieuse et inutile. L'amiral sicilien Loria
refuse l'entrée du port à ce dangereux navire, et répond par des
signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce fut le dernier
service que cet amiral rendit à sa patrie, qu'il va bientôt trahir
pour passer au service étranger.
Alors Boniface, perdant tout retenue, défend à Charles de songer à la
paix, et cherche à Frédéric un nouvel ennemi dans la personne de
Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin contre lui.
La flotte de Frédéric est enveloppée et vaincue au Cap-d'Irlande; mais
le vainqueur lui-même, prévoyant une victoire assurée, avait, par un
secret avis, prévenu le prince du danger qu'il courait sur la flotte:
générosité qu'il exerçait à l'insu du pape et que méritait Frédéric,
qui, dans la guerre même, osa croire au conseil d'un frère forcé
d'être son ennemi.
Frédéric, plus heureux sur terre, remporte une victoire et fait
prisonnier Philippe, prince de Tarente, fils de Charles d'Anjou;
malgré ce dernier avantage, il demande la paix, unique désir des
princes, unique espoir des peuples; le pape s'y oppose. Boniface
appelle en Italie le comte de Valois; et flattant les vaines
espérances de Marguerite de Courtenay, sa femme, à la couronne de
Constantinople, il promet à ce prince un trône imaginaire, s'il veut
participer au crime d'une usurpation réelle.
En effet, le comte arrive en Italie avec une armée formidable; et,
secondé de Loria qui avait passé au parti napolitain, et du duc de
Calabre, second fils de Charles, il fait une descente en Sicile.
Frédéric, seul avec son peuple, résiste de toutes parts. L'armée
ennemie se consume; la peste y joint ses ravages; et le comte de
Valois s'en retourne avec opprobre: guerrier sans talent, incapable à
la fois de ravir une couronne et indigne de la porter.
La paix se conclut enfin; et dans le traité qui portait que la Sicile
retournerait à Charles ou à ses héritiers, après la mort de Frédéric,
on remarque la condition que le pape impose à ce dernier, de régner
sous le nom de Trinacrie.
Que prétendait Boniface? Son orgueil croyait-il s'épargner une
humiliation, en donnant aux états que son ennemi conservait, le nom
que la Sicile portait aux temps fabuleux?
Pendant ce long période, l'histoire particulière de Naples n'offre
rien de remarquable. Ce royaume perdit avec regret Charles II, le plus
juste et le plus fortuné de ses rois. Il était âgé de soixante-trois
ans; il en avait régné vingt-quatre, après une longue captivité, à
laquelle ce prince n'aurait peut-être jamais renoncé, s'il eût prévu
l'injustice de trois papes consécutifs, et les mêmes malheurs dont son
père avait été accablé.
Que penser de cette suite de papes, dynastie singulière de souverains
étrangers l'un à l'autre, travaillant sans relâche pour des
successeurs inconnus, adoptant près de la tombe un système d'ambition
usurpatrice qu'ils soutiennent par des parjures et par des crimes, et
auquel ils immolent, pour la plupart, les restes d'une longue vie
dévouée jusqu'alors à la vertu?
Charles avait laissé, par son testament, la couronne de Naples à
Robert, duc de Calabre, l'un de ses fils. Ce prince, occupé du bonheur
de ses peuples, veillait au gouvernement intérieur de ses états, quand
Frédéric de Sicile, ligué avec l'empereur Henri VII, et commandant la
flotte combinée de Gênes et de Pise, vient descendre en Calabre et y
commet des hostilités qu'il aurait poussées plus loin, sans la mort de
l'empereur son puissant allié. Le roi de Naples vengea cette injure
par une descente en Sicile, expédition inutile et malheureuse, suivie
bientôt de la mort d'un fils tendrement aimé. Telle était l'estime de
Robert pour le prince, qu'en apprenant sa mort il s'écria: «La
couronne est tombée de dessus ma tête.»
Le roi de Naples, privé de son unique héritier, donna tous ses soins à
l'éducation de sa petite-fille, la célèbre Jeanne. Mais cet aïeul si
tendre préparait, sans le savoir, les malheurs de la jeune princesse;
il voulait faire rentrer la couronne dans la branche à qui elle devait
appartenir; il fit épouser à Jeanne, André II, fils de Charobert, roi
de Hongrie, son neveu; le prince et l'infante, âgés l'un et l'autre de
sept ans, furent fiancés. Le roi Charobert fit accompagner son fils
d'un certain nombre de seigneurs hongrois ses gentilshommes, et du
moine Robert son gouverneur. André prit à Naples le nom de duc de
Calabre.
Cependant le roi de Naples, affligé de la faiblesse et même de
l'imbécillité du jeune André, désigné son successeur, pressentant les
intrigues du moine Robert et du parti des Hongrois, engagea ses
peuples par serment à ne reconnaître que Jeanne sa fille pour leur
souveraine, et déclara par son testament qu'elle régnerait seule.
Jeanne, après la mort de Robert son aïeul, ne fut pas long-temps à
s'apercevoir qu'il avait tout prévu; mais jeune encore, trop faible
pour répondre à ses sages précautions et soutenir ses droits, en
conservant toujours le nom de reine, elle perdit bientôt l'autorité.
Le pape, abusant de ces dissentions conjugales qu'il croyait
favorables à ses desseins, protège le moine et le parti hongrois,
contre les droits de la reine et le testament de son aïeul; il publie
une bulle pour le couronnement du jeune André, politique funeste et
intéressée qui devait entraîner la ruine du royaume.
Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'était rangé du parti de la
reine et des autres princes; les barons même, indignés de la puissance
hongroise, avaient suivi son exemple. Tous s'étaient promis de
prévenir les desseins de la cour de Rome et de se défaire du prince
imbécille qu'on allait couronner. Le jour de la cérémonie approchait.
André fut assassiné au sortir de la chambre de la reine, à Averse, où
était la cour. On l'étrangla, et son corps fut jeté par une fenêtre.
La Reine, à dix-huit ans, veuve ainsi d'un prince qu'elle n'aimait
pas, entendit les rumeurs et les soupçons du peuple; et tandis que le
moine Robert et les Hongrois étaient encore dans la consternation,
elle assemble son conseil, se justifie avec éloquence, et fait
informer sur un crime qui venait de se commettre presque sous ses
yeux.
Deux gentilshommes, peut-être innocens, furent punis de mort. Le pape
veut connaître d'un attentat, suite funeste de sa bulle. Jeanne, loin
de s'y opposer, envoie même à Louis, roi de Hongrie et frère d'André,
un ambassadeur, et se marie bientôt à Louis, frère de Robert, prince
de Tarente, fils de Charles II.
Mais le roi de Hongrie s'avance en Italie avec une armée formidable,
faisant porter à la tête de ses troupes un étendard noir sur lequel on
avait représenté la fin tragique de son malheureux frère. Jeanne
épouvantée assemble son conseil; et jugeant que le vengeur est
inflexible, elle se retire en Provence avec son nouvel époux, laissant
à Naples son fils Charobert, âgé de trois ans, pour désarmer, s'il se
peut, le vainqueur.
Louis, dont l'étendard annonce les projets, ne trouvant point de
résistance, poursuit sa marche. Les villes lui font présenter leurs
clefs; il y met des garnisons, sème partout l'épouvante; tout reste
immobile à son aspect. Son armée s'arrête aux environs d'Averse. Louis
reçoit au château le duc de Durazzo et tous les seigneurs qui viennent
à sa rencontre, portant avec eux l'enfant Charobert dans son berceau;
il passe avec eux dans la galerie; le signal est donné: les troupes
hongroises se rangent en bataille; appareil de terreur! Louis
s'informe du lieu de l'assassinat, et quelle est la fenêtre fatale. On
lui montre l'un et l'autre. Le roi tire une lettre que Charles, duc de
Durazzo, avait écrite et qui déposait contre lui; il ordonne qu'on
étrangle ce prince, et que son corps soit jeté par la fenêtre où celui
d'André son frère avait passé; il sort à l'instant d'Averse et marche
à Naples. Le peuple en foule s'empresse de lui offrir les honneurs dus
à son rang; il les refuse, fait raser les maisons des princes du sang,
séjourne deux mois à Naples, en passe deux autres à parcourir ce
royaume, laisse des officiers dans toutes les places, et retourne en
Hongrie.
La reine cependant était venue trouver le pape à Avignon; elle y
plaide sa cause en public, et le pontife reconnut son innocence. Il
envoya même au roi de Hongrie un légat dont il connaissait l'éloquence
et l'adresse. Mais Louis, maître de Naples, après la mort du jeune
Charobert, devait être d'autant plus inflexible, que la politique et
l'ambition se joignaient alors à la vengeance.
Telle fut pourtant l'habileté du légat négociateur, ou peut-être le
noble désintéressement de Louis, que Jeanne obtint la permission de
rentrer dans ses états.
La reine, dans le besoin d'argent où elle était, vendit Avignon au
pape pour quatre-vingt mille florins d'or de Provence. Boniface, se
doutant bien que le prix modique d'une acquisition si importante
donnerait lieu à des réflexions désavantageuses, eut soin de prêter
aux intentions de Jeanne un motif religieux, indiqué par ces paroles:
«Plus heureux celui qui donne que celui qui reçoit.» Adroite citation
de l'Écriture-Sainte, mais qui par malheur, aux yeux de la politique
mondaine, ne lève pas entièrement les soupçons sur l'intégrité des
juges et l'innocence de Jeanne.
La reine, avec les quatre-vingt mille florins du pape, vint descendre
au château de l'Œuf, seule place qui lui restât dans son royaume. Les
Napolitains la revirent avec joie; et le roi de Hongrie, ayant rappelé
ses troupes et consenti à la paix, Jeanne et Louis son époux se firent
couronner dans leur ville capitale.
Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livrée aux factions des
Palices et des Clermonts, princes du sang révoltés, n'avait pas été
plus tranquille. L'infant don Juan, dont la régence habile avait
dompté et puni les séditieux vendus à la maison de Naples, avait,
malgré le pape et les factieux, négocié la paix avec la reine Jeanne,
tandis que le roi de Hongrie lui disputait à elle-même sa couronne.
Il se voit forcé d'appeler un évêque étranger pour le sacre du jeune
Louis, les prélats du royaume refusant leur ministère à leur
souverain.
Après la mort de l'infant, nouvelles calamités; le nouveau régent, le
célèbre Blaze d'Allagon, trouve dans la reine-mère un appui des
Clermonts et des Palices. Il voit sa souveraine favoriser ses ennemis
personnels, protéger les factions, ne trouver qu'un ennemi dans le
soutien de la couronne, et lui défendre de pénétrer dans le royaume.
Cet ordre imprudent devient pour les deux partis un signal de carnage
et de cruautés. Division générale; tout respire la guerre; et le
peuple épouvanté déserte la patrie pour se retirer dans la Sardaigne
et dans la Calabre.
On se flattait que la prochaine majorité du roi, réunissant tous les
partis, allait rendre le repos à l'état, et dépouiller Palice d'un
pouvoir dont il avait trop abusé. Vaine espérance! il jouit de la
faveur et de l'amitié de son jeune maître, dont le nom va consacrer sa
puissance; le peuple désespéré ne voit plus dans son roi qu'un
instrument de la tyrannie de Palice, et qu'un chef de la faction
élevée contre un régent choisi par la noblesse et estimé de la nation.
Palice avait osé persuader au roi de convoquer les états à Messine.
Tout Palerme assiége le palais, demande la mort du ministre criminel,
force les portes de la maison royale, et massacre Palice, presque sous
les yeux de son maître.
Alors le désordre est au comble; les Clermonts refusent d'obéir au
roi; et, protégeant la révolte de plusieurs villes du royaume, ils
appellent en Sicile la reine Jeanne et Louis son époux. Cent douze
places vendues ou surprises arborent l'étendard de Naples; et
l'Europe, les yeux ouverts sur cette île malheureuse, juge de l'excès
de ses calamités, en la voyant sacrifier sa haine pour le nom d'Anjou,
et prête à passer sous les lois de cette maison détestée.
Le jeune Louis de Sicile meurt; Frédéric son frère lui succède, prince
âgé de quatorze ans. Son règne n'est qu'une suite de désastres sous la
régence de sa sœur, simple religieuse incapable de gouverner un
monastère, et qui se trouve à la tête de l'état.
Jeanne de Naples et son époux entrent en triomphe à Messine; et
Frédéric va perdre la Sicile. Mais il existe un homme qui veille sur
sa destinée.
Blaze d'Allagon attaque l'escadre napolitaine, la disperse, et, malgré
ses blessures, va battre sur terre le général qui assiége la place,
sauvant ainsi par deux victoires en un jour, la Sicile et son roi. Ses
succès amenèrent une paix générale que le pape ratifia enfin, ne
pouvant plus s'y opposer.
Jeanne, de retour dans ses états, veuve de Louis, veuve encore du
jeune prince de Majorque (car ses maris se succèdent rapidement),
épouse en quatrièmes noces le jeune Othon duc de Brunswick: mariage
imprudent, qui semblait annuler l'adoption qu'elle avait faite de
Charles de Durazzo; c'était en effet l'écarter du trône attaché aux
droits de la princesse Marguerite sa femme, héritière de Naples; et la
naissance d'un fils qu'elle venait de lui donner rendait cette injure
plus sensible et plus amère.
Le pape voyant matière à de nouveaux troubles, excité par l'intérêt de
donner à son neveu la principauté de Capoue, et par l'orgueil de
disposer d'un royaume, sert les projets de Durazzo. Il excommunie
Jeanne, donne à Charles l'investiture du royaume de Naples par une
bulle que le roi de Hongrie devait protéger de ses armes. Jeanne
effrayée, cherche un appui dans la maison de France, en adoptant pour
nouvel héritier Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, maître de la
capitale et du royaume, pendant que l'armée d'Othon est campée aux
environs de Naples, tient la reine assiégée dans le château neuf, et
la force de capituler à cinq jours de trève. Le cinquième jour expire,
le prince Othon présente alors la bataille à Durazzo; il est vaincu et
fait prisonnier. La reine se rend au vainqueur, qui envoie consulter
Louis de Hongrie sur le traitement qu'il doit lui faire. C'était
demander la mort de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstiné à la
croire coupable du meurtre d'André son frère, prononce contre elle un
arrêt de mort, dont Durazzo se rend exécuteur.
Bientôt le pape mécontent du nouveau roi, qui sans doute n'avait
point assez payé ses services, appelle un autre duc d'Anjou en Italie.
Ce prince paraît à la tête d'une puissante armée, et s'annonce par des
succès rapides. Mais tout change encore; Durazzo sent la nécessité de
ramener le pape; c'est ce qu'il fait par un traité avantageux pour la
cour de Rome. Alors le Saint Père excommunie ce même duc d'Anjou, dont
il venait de se servir, publie une croisade contre lui, et promet des
indulgences à quiconque tournera ses armes contre ce prince. Durazzo,
paisible possesseur du trône, va briguer celui de Hongrie vacant par
la mort du roi Louis, et périt dans les troubles de ce royaume, livré
comme celui de Naples aux fureurs des dissentions intestines.
Marguerite, veuve de Durazzo, plus incapable de gouverner que Jeanne
elle-même, fait proclamer roi son fils, et ose se charger de la
régence. Dans l'anarchie intolérable, fruit de son incapacité et de
celle de ses ministres, ses peuples forcés de se gouverner eux-mêmes,
se créent une magistrature sous le nom des huit seigneurs du bon
gouvernement. C'était le temps du grand schisme qui produisit tant
d'anti-papes. Ces huit seigneurs reconnaissent pour roi de Naples le
fils du précédent duc d'Anjou, attiré comme son père en Italie par
Clément, pape d'Avignon. Ce pontife lui avait donné l'investiture du
royaume de Naples, à l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface II,
onzième pape de Rome: moment curieux de l'histoire, où l'on voit deux
princes se disputer un royaume, à la solde l'un et l'autre de deux
pontifes qui se disputent la thiare. Ce fut Ladislas et le pape romain
qui l'emportèrent sur Louis d'Anjou et son pape d'Avignon. Sa mort,
effet d'une vengeance vile et atroce[28], laisse le trône à Jeanne II,
sa sœur.
[28] Ce prince aimait la fille d'un médecin de Pérouse. Le père
gagné, dit-on, par les Florentins, donne à sa fille un mouchoir
dont le contact devait irriter les desirs et même fixer le cœur
de son amant. Ladislas et sa maîtresse furent également victimes
de cette ruse abominable. Ils moururent l'un et l'autre d'une
maladie de langueur.
Jeanne, dont les mœurs influèrent sur les révolutions du
gouvernement, était déjà connue par ses faiblesses avant de monter sur
le trône. Le rapprochement des différents traits relatifs à son règne
et consacrés par les historiens de Naples, forme un tableau assez
semblable à celui que présentent quelques-uns de ces romans français,
fondés sur le mélange de la galanterie et des intrigues de cour.
L'histoire contemporaine, en parlant de cette princesse qui descendait
quelquefois de son rang, est forcée de descendre elle-même de sa
dignité.
Pandolphe-Alopo, amant choisi dans un ordre inférieur, et devenu trop
rapidement grand-sénéchal du royaume, ne sut pas se faire pardonner
les bontés de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser les murmures
du peuple, soit pour assurer la tranquillité de l'état, prit le parti
de se marier. Jacques comte de la Marche, prince de la maison de
France, fut l'époux qu'elle préféra. Il devait, aux termes du traité,
s'en tenir au titre de gouverneur-général du royaume. Mais la
flatterie ou le mécontentement des seigneurs, députés par la cour de
Naples, lui donna le nom de roi, et trompa de cette manière les
précautions et la politique de la reine.
Jacques distingue, parmi les députés, Jules-César de Capoue. Ce
seigneur, excité par le mouvement d'une reconnaissance indiscrète, ou
par le désir de devancer dans la confiance de Jacques les courtisans
ses rivaux, apprit au comte de la Marche les préférences dont la reine
son épouse honorait depuis long-temps Pandolphe Alopo.
Jeanne, informée de l'empressement des seigneurs à se donner un
maître, crut devoir confirmer, dans une assemblée publique de la
noblesse, le titre que le comte de la Marche son époux venait de
recevoir en arrivant.
Jacques fut donc proclamé roi. Son premier acte de souveraineté fut de
condamner Pandolphe à perdre la tête sur un échafaud. Il se donnait,
pour venger des injures antérieures à son mariage, des soins qu'il
aurait mieux valu prendre pour en prévenir de nouvelles. Des lecteurs
français sont affligés de voir un prince de leur nation se souiller
d'une cruauté que suivit bientôt un ridicule, augmenté encore, comme
on le verra, par la perte d'une couronne.
La reine dissimula son ressentiment. Surveillée par un vieil officier
français, elle attendait de ses disgraces le retour de la faveur du
peuple napolitain, étonné d'une jalousie française. La cour revint la
première; les seigneurs qui, depuis la chute de Pandolphe, s'étaient
flattés d'obtenir les premières places, s'indignèrent de les voir
toutes accordées à la nation du prince. Ils s'aperçurent que Jeanne
était captive, et trop étroitement gardée: on le fit remarquer au
peuple.
En ce moment, Jules-César de Capoue, qui croyait sans doute avoir de
grands droits à la reconnaissance du prince, et mécontent de se voir
oublié, forme contre le roi une conspiration que son imprudence confie
à la reine. Il espérait que Jeanne lui pardonnerait, en faveur d'une
conjuration formée contre son mari, la confidence faite autrefois
contre son honneur à ce mari même. Mais la reine accordant l'intérêt
de son ressentiment avec celui de sa délivrance, obtient sa liberté,
en immolant César et son secret, et en avertissant le roi d'un
attentat dont elle sut lui ménager une preuve incontestable.
Le criminel est puni, et la reine libre un moment se hâte de paraître
en public; le peuple la revoit avec joie; on craint une détention
nouvelle; on s'empare de sa personne; et tandis que la multitude
demande à grands cris la liberté de Jeanne, les grands, mêlant leur
intérêt particulier à la rumeur populaire, demandent impérieusement
les premières charges de la couronne.
Le roi, forcé de capituler, accorde tout. Parmi les seigneurs
napolitains que ce monarque venait d'honorer de dignités nouvelles,
parut Caraccioli, élevé au rang de grand-sénéchal. Il réunissait tous
les dons de la figure et de l'esprit. Le choix de la reine (car il
fallait un choix) se décida pour Caraccioli, et sa passion devint
publique.
L'adresse du favori, habile à ménager les grands, à s'assurer du
peuple, mit bientôt le roi dans les fers de son épouse; et son
appartement devint sa prison. Mais abusant alors de l'accroissement de
son crédit, bientôt son pouvoir chancèle; le peuple tourne contre
l'amant le même ressentiment qu'il venait de montrer contre l'époux.
La cour de Naples députe au roi de France; et croira-t-on que ce
monarque s'adresse au pape pour venger l'injure faite à un prince de
sa maison?
Caraccioli prévoit l'orage; mais ne paraissant s'occuper que des
intérêts de la reine devenus les siens, il prend le parti de
s'immoler; et trompant ses ennemis, il dicte lui-même l'arrêt de son
exil, le roi Jacques étant toujours détenu.
Du lieu de sa retraite, cet adroit courtisan parvint à regagner la
confiance du pape et à rassurer les princes du sang; il reparaît
l'année suivante à la cour, et fait couronner publiquement sa
souveraine, sans que le nom de son époux soit prononcé: exclusion
tacite, mais cruelle, qui le vengeait d'un souverain son rival.
Le roi Jacques, avili par une longue captivité, haï de la reine et
méprisé de son peuple, libre enfin, repasse en France, comte de la
Marche, et va mourir moine au fond d'un cloître.
On appelle contre le pouvoir de Caraccioli, appuyé de la reine, un
Louis III, duc d'Anjou, contre lequel Jeanne appelle à son tour
Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle adopte pour son héritier;
mais bientôt elle est forcée d'adopter, contre cet Alphonse, ce même
Louis III qui venait d'être battu par lui: alternatives d'adoptions,
qui furent plus funestes à Jeanne que la variété de ses galanteries.